‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 25 sur 124 · LUNA · texte numérisé non relu

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cette vibrante protestation, et qu’il désignait en évoquant la douloureuse image des lépreux des îles Sandwich, est justement l’une de celles dont M. Combes et M. Rabier demandent la mort sans phrases: c’est la congrégalion de Picpus et, pour proposer sa condamnation, M. Rabier ne donne qu’une seule raison, un rapport du préfet de la Vienne qui dit : « Les religieux de Picpus sont hostiles à la forme actuelle de la société et du gouvernement ! » Il est vrai qu'ils s’accommodent assez bien de la société des lépreux.

Cette congrégation, comme les autres, a présenté à la Chambre ses statuts, indiqué son but, exposé ses œuvres. M. Waldeck-Rousseau, répondant à ceux qui prévoyaient le parti pris des majorités, disait en 1901 au Sénat: | :

« Quant à affirmer que le Parlement ne donnera pas d'autorisation, c’est, à mon avis, instruire bien vite son procès. Croyez-vous donc que des Chambres françaises, mises en présence de statuts sincères et non pas semés de dissimulations, proclamant hautement un but philosophique, philanthropique ou d'intérêt social, seront animées d’un parti pris absolu et diront : C'est une congrégation, nous refusons l'autorisation ? »

M. Rabier lui répond aujourd’hui : « Vous estimerez qu'il s’agit moins de rechercher si telle congrégation est plus ou moins indigne de l'autorisation que de condamner la Congrégation elle-même! » C’est peutêtre son châtiment ! C’est, à coup sür, le sceau de sa responsabilité. Ses discours affichés dans toutes les communes de France attestent sans doute encore, par quelques lambeaux demeurés sur les murs, les engagements pris et les promesses répétées. Sur la foi des uns et des autres, Îles congrégations ont demandé

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l’autorisation : on les a pressées de le faire ; on leur a garanti l'examen loyal de leurs titres.

Ou l’on savait quel sort leur était réservé, et alors c'est un véritable guet- pers: ou l’on cr oyait sincèrement aux assurances qu'on leur donnait, et, alors, comment une véhémente protestation ne vient-elle pas, aujourd'hui, rétablir les situations, réclamer la justice,

et, au moins, sauver l'honneur?

Lorsque la loi de 1907 revint du Sénat devant la Chambre, pour y recevoir sa dernière consécration, j'ai dit à la tribune, m’adressant au président du Conseil, après avoir rappelé ses déclarations : « Le vote définitif de la loi ne fait plus de doute pour personne..., je vous attends à son exécution...: vous serez obligé, pour conserver votre majorité, et, par elle, le pouvoir, de suivre, jusqu'où il Lie vous porter, le flot que

vous avez déchaîné. »

M. Waldeck-Rousseau s’est dérobé à sa destinée : il a mieux aimé, assis au bord du torrent, regarder passer le flot qu'il n’a voulu ni suivre ni maîtriser, et audevant duquel, sous ses yeux, M. Combes a renversé les fragiles barrières de son éloquence.

Le flot passe donc, roulant en un lamentable et glorieux mélange, vers les chemins obscurs de la pro— scription et de l'exil, où d’autres déjà les ont précédés que la tempête avait du premier coup déracinés, toute une foule d'innocents, d'hommes de tous les âges, coupables seulement du nom qu'ils portent et de lhabit qui les couvre. Ils sont là, quinze ou vingt mille, hier encore et jusqu'au dernier moment tous occupés de servir leur Dieu, de le prier, d’enseigner sa loi, d'élever les enfants du peuple, de soigner les malades et de visiter les pauvres, ou de porter au

loin, sous tous les cieux, le nom de Jésus et celui de la France : fils de saint Bruno, arrachés au mystère du désert alpestre, où se cachait, dans la contemplation, leur silencieuse austérité, héritiers de ces vieilles associations monastiques que, jadis, la société désorganisée vit paraître au milieu d'elle, comme des exemples vivants d'obéissance et de concorde, de travail et de prière : disciples du doux et mystique amant de la Pauvreté chanté par Dante en son Paradis, qui, les pieds nus. la corde autour des reins, annoncent encore au peuple, suivant le précepte du Maître, la grande fraternité de l'Évangile! ceux-ci, chargés d’un illustre et redoutable fardeau par les grands souvenirs de Dominique et de Thomas d'Aquin, parés du nom de Lacordaire comme d’une gloire rajeunie, apôtres, écrivains, éducateurs, dont la robe blanche est encore marquée du sang versé, sous la Commune, par les martyrs d'Arcueil ; ceux-là, nés d’un acte d'amour divin au pied des échafauds de la Terreur, réservés eux aussi, par un retour de leur tragique origine, au sanglant sacrifice de 1871, et dont le monde entier apprit à connaître la vertu, quand lui furent révélées la vie et la mort héroïques du P. Damien ; ceux-là encore, qu’un pauvre vicaire du diocèse de Belley destinait au modeste apostolat des campagnes françaises, et qui, poussés par l’appel de Dieu vers les terres océaniques, donnèrent un jour à la Francé la Nouvelle-Calédonie ; et ces prêtres, graves et savants. qui rendent à notre temps et portent jusque dans l’Institut de France les grandes traditions de Pierre de Bérulle, de Malebranche et de Massillon ; combien d’autres encore. divers de nom, d'habit, de vocation, mais tous conduits, par ce besoin de l’âme que Bossuet appelle la « triomphante

folie », en quelqu'un de ces asiles « dont la structure,

comme dit Taine, est un chef-d'œuvre et dont les bienfaits sont infinis » ; et, mêlés avec eux, tous ces humbles enfants du peuple, qui se nomment ses

Frères, et se consacrent à son service, comme ceux-ci,

que la Bretagne entière, couverte de leurs écoles, connaît et révère, en qui le grand nom de La Mennais fait éclater, à la fois, par un frappant contraste, la stérile mémoire du prêtre apostat et la féconde activité du prêtre fidèle. :

Le flot passe, roulant avec lui ces milliers d'hommes, tandis qu’au loin s’apprête, en rangs plus pressés; l'hécatombe de demain, celle des humbles religieuses, pour qui, déjà, les agents de M. Combes dressent d’autres réquisitoires. Ces hommes, ce sont des citoyens, soumis aux lois, jouissant de tous leurs droits civils : ils ne sont coupables d'aucun crime, d'aucun délit ; aucun jugement ne les a frappés : ils s’en vont, cependant, au supplice ! Le mot n’est pas trop fort : supplice de la vie brisée, vie de l’âme et du cœur, à qui brusquement sont ravies les joies profondes de la

vocation choisie, les douceurs intimes des chrétiennes

amitiés : supplice aussi des œuvres anéanties, du dévouement interdit; demain, sans doute, pour la plupart, supplice de l’exil, s’ils peuvent fonder ailleurs un foyer nouveau; supplice de la misère s'ils demeurent ici sans profession, puisqu'ils n’en avaient pas d’autre que l’enseignement ou la prédication, sans moyens d'existence puisqu'ils netiraient leurs modestes ressources que de cette profession même !

Pourquoi? Ils le demandent, et M. Rabier leur - répond : « Allez, vous êtes la Congrégation ! »

Mais ceux-ci nourrissent les pauvres, ceux-là ins-

truisent des sourds-muets, élèvent des aveugles, soignent les malades ! C'est M. Rabier qui le dit, et il ajoute : « Ces établissements sont tous, ou presque tous, encouragés par les assemblées municipales ou départementales. » ; | :

Cette fois, que va-t-il répondre Ce mot qui, à lui seul, juge son œuvre tout entière ef qu'il faudrait faire entendre au pays tout entier : « Vous ne penserez pas que les services rendus par cette congrégation (celle de Saint-Gabriel) seront le tribut suflisant des dangers qu'elle présente. »

Mémorable aveu de la passion sectaire qui sacrifie à sa haine pour le nom et l’habit religieux, jusqu'aux malades, aux infirmes et aux miséreux ! Qu'importe le bien que vous faites ? Vous êtes la Congrégation !

M. Rabier a paru sentir l’énormité, j'allais dire la barbarie de ses paroles ! Il a prétendu l’atténuer par

- une réserve qui ne fait que l’accentuer, en ÿ ajoutant

une cruelle ironie. >

« Vous refuserez l'autorisation, dit-il, persuadés que le gouvernement qui, tant que l'État ne sera pas en mesure de les remplacer, ne veut pas toucher aux établissements hospitaliers, saura, par une tolérance spéciale et limitée, laisser subsister dans leur modus vivendi actuel les établissements dont il s’agit. »

Quoi? que voulez-vous dire? Je ne parle pas seulement de ce qu’il y a d’odieux à prétendre ainsi faire faire par des condamnés, en différant leur exécution jusqu’au moment où l’on pourra se passer d'eux, la besogne d'humanité qu’on est incapable d'accomplir ! Mais M. Rabier ignore-t-il que le refus d'autorisation aura pour effet Ia dissolution de Ia congrégation, la dispersion de ses membres, l'interdiction pour eux de

se réunir de nouveau, et la liquidation de leurs biens ? et peut-il expliquer comment, après cela, les religieux, qui n'auront plus le droit d'exister, continueront cependant à diriger leurs œuvres dans ce a El SUR «leur modus vivendi actuel » ?

C'est se moquer, en vérité, de ceux qu’on condamne. et cela n’est permis ni au juge ni au bourreau. Du reste, il faut pousser plus avant cet examen si bien fait pour révéler l'étrange état d'âme de M. Rabier et de ses amis.

Presque toutes les congrégations, je l'ai dit, ont des établissements dans les colonies et dans les pays étran- FOÈTS.

Les Capucins ont, dans les vicariats de Terre-Sainte et de Chine, quatre-vingts missionnaires : ils tiennent la mission française de Saint-Louis, à Constantinople ;: ils sont à Djibouti et en Abyssinie. Les Dominicains ont, à Jérusalem, une école d’exégèse, d'archéologie et de géographie bibliques, subventionnée par le gouvernement français, et que l’Académie des Inscriptions et -Belles-Lettres a chargée plusieurs fois de missions importantes : ils ont, à Saint-Pétersbourg et à Moscou, une mission reconnue sur la proposition de l’ambassadeur pour le service de la colonie française ; ils sont en Arménie; et, à Van, le gouvernement français a confié les fonctions consulaires au P. Defrance, un des missionnaires de la résidence. À la Nouvelle-Calédonie, l’organisation du culte catholique est officiellement remise aux Marisles, par un arrêté du gouverneur du 13 mai 1885, en 1895, le ministre des colonies, M. Delcassé, écril au gouverneur pour donner un

caractère définitif à cette situation et annoncer que les curés maristes recevront désormais un traitement de l'État. Les Frères de Saint-Gabriel ont une grande école à Djibouti : le gouverneur général de la colonie a pris à sa charge la subvention nécessaire à son fonctionnement. Les Frères de Ploërmel ont, depuis soixante ans, des écoles à Cayenne, à la Guadeloupe, en Guinée, à Tahiti ; ils dirigent les écoles publiques de Saint-Pierre et de Miquelon ; au Sénégal, celles de Dakar, de Gorée, de Rufisque et enfin, à Saint-Louis, l’école secondaire et l’école primaire, également publiques. Les témoignages officiels d'approbation et d'encouragement leur sont prodigués : le 27 juillet 1902, le gouverneur du Sénégal, M. Camille Guy, présidant une cérémonie à leur école secondaire de Saint-Louis, dit aux élèves en leur parlant de la volonté : « Vous êtes ici à bonne école auprès de ces admirables professeurs... qui ont donné tant de preuves de bonne volonté et de grande volonté, que vous ne sauriez mieux faire que de les suivre aveuglément. » Au mois de novembre dernier, le F. Marie-Bernard, directeur de l’école, meurt, au milieu des regrets universels dont le souverneur se fait sur sa tombe l'interprète ému; et un mois plus tard, le

5 décembre 1902. le ministre des colonies, — c’est le ministre actuel, M. Doumergue, membre du cabinet Combes et ministre du « Bloc », — écrit officiellement

au supérieur général des Frères pour le prier de vouloir bien mettre à sa disposition un Frère, muni du brevet supérieur, afin de remplacer le défunt le plus tôt possible. C'était presque à la même date, exactement le 2 décembre 1902, trois jours plus tôt, que M. Combes déposait sur le bureau de la Chambre son réquisitoire et sa demande de dissolution contre les £ongrégations,

en particulier contre celle des Frères de Ploërmel. Je demande si on vit jamais plus lugubre comédie.

M. Rabier sait tout cela. Il le dit : « Certaines conerégations prétendent se prévaloir des services rendus par leurs succursales à l'étranger.

.. « Nous ne saurions nous arrêter à de telles considérations. Nous n’examinerons pas s’il est exact que ces congrégations contribuent, à l'étranger, au développement de la langue et de l'influence françaises ; M. le ministre des affaires étrangères le constate dans des lettres qui sont jointes aux divers dossiers. Nous ne discuterons pas ce point... »

Périsse l'influence de la France ! Vous êtes la Congrégation ! C’est assez : le reste ne nous regarde pas : « nous ne saurions nous y arrêter. »

M. Anatole Leroy-Beaulieu, dont le Journal des Débats avait déjà publié la courageuse protestation en faveur des religieux Salésiens, viclimes, suivant son expression, d’une véritable diffamation de la part de M. le président du conseil, vient de faire paraître dans la Revue des Deux- Mondes du 1° mars 1903,un article magistral où il étudie les effets de la suppression des congrégations religieuses non autorisées, au point de vue de l'influence française dans le Levant et en Extrême- Orient. Je ne suppose pas ‘qu'on classe M. Leroy-Beaulieu parmi les cléricaux, à moins que, décidément, ne soit clérical quiconque ne veut pas déchristianiser la France. En tout cas, pour tous ceux que n’aveugle pas la passion, un tel témoignage vaut d'être retenu. Voici la conclusion de M. Leroy-Beaulieu : |

« Le jour où la France, pour obéir aux sommations de l’anticléricalisme, aura làâchement abdiqué sa fonction de grande nation catholique, la France sera singu-

lièrement diminuée, aux yeux mêmes des peuples où le nom français avait gardé le plus d'éclat et le plus d'amis. Ce sera, pour nous, le signal de la décadence définitive, de l’irrémédiable déchéance, préparée par des mains françaises... Comment appeler pareille politique et de quel nom la nommer ?..." Veul-on la caractériser d’un mot, je n’en trouve qu’un :... la politique de lanticléricalisme est, pour la France, une politique de suicide national. » ;

M. Delcassé, qui sait bien la triste vérité de ces fortes paroles, voudra-t-il protester au nom des intérêts sacrés dont il est depuis cinq ans le gardien, et, s’il n’est pas écouté, honorer du moins sa carrière ministériellé en la brisant, pour s'échapper d’une si lourde solidarité ? Je ne l’espère pas. Il se flattera, sans doute, que quelque mnodus vivendi, comme dit M. Rabier, lui permettra de garder la faveur parlementaire, sans trop offenser la pudeur patriotique. Je ne parle pas de M. Combes, c’est un exécuteur. Il est là pour tuer les congrégations : je ne pense pas que sa vue se porte au delà.

Et, sans doute, avec la tranquille insouciance de ses haines satisfaites, trouve-t-il étonnant, comme M. Rabier, que, « dans un grand État, la mise en application d'une loi votée puisse produire une telle émotion ».

Cette parole est lumineuse. Elle éclaire les âmes. En elle apparaît l’arrogante prétention du régime maçonnique, l’insupportable tyrannie des hommes que la puissance des Loges à transformés en législateurs, et qui, devant les décrets de leurs passions, s’imaginent avoir le droit de faire taire les consciences. Quoi ! cette

émotion vous étonne ! Dans cette ruine immense, c’est tout un siècle.qui s'écroule, tout un siècle de travail, de sacrifices et de dévouement! Sans plus parler de ce lamentable effondrement de l'influence française au dehors, ce sont, à l'intérieur, plus de deux mille établissements qui vont périr, écoles, orphelinats, œuvres de charité, de secours et d'assistance, lentement créées à travers toutes les difficultés, au prix de tous les efforts, courageusement soutenues à force de volonté et d’initiative individuelles ! Demain, quand M. Combes achèvera son office, quand M. Rabier, sans plus s'étonner, requerra contre les -religieuses l'application de la loi votée, ce nombre sera décuplé ! Dans ces milliers d’œuvres, c’est un peuple entier d'enfants pauvres, de malades, de sourds-muets et d’aveugles, qui sera abandonné, livré à la conscription de l’école laïque, à l'insuffisance d’une assistance inorganisée ! C’est aussi, — y pense-t-on seulement? — un troupeau déplorable d'hommes et de femmes, chassés de la demeure où s’abritaient leur âme et leur corps, et, s'ils ne sont poussés hors des frontières, se cachant dans les maisons amies, où sans cesse les menacent l'arbitraire des poursuites et les lois inventées afin de les mieux atteindre, incapables même de quitter leur habit, de renoncer à leur état, pour continuer à vivre, en exerçant leur profession, sans que M. Massé ou M. Meunier ne forge bien vite un article nouveau dont M. Rabier demandera immédiatement l'application, réduits enfin pour la plupart à porter à leur famille, s'ils en ont encore une, la charge de leur pauvreté. A-t-on lu la cruelle histoire de la sœur Jeanne dé la Croix, racontée par Mathilde Serao, l’admirable écrivain? C’est le destin qui s’apprête pour les victimes de M. Combes. Et M. Rabier

s'étonne de notre émotion ! Bien plutôt, je l'avoue, fautil s'étonner que cette émotion ne soit pas plus bruyante, et se plaindre de la passive résignation qui courbe, sous la main d’une faction politique, ce pays, façonné de longue date à la tyrannie légale par la lente absorption dans le pouvoir central de toutes les énergies particulières.

M. Rabier, cependant, n’en saurait triompher. Luimême a dénoncé, sans le vouloir, contraint par la statistique officielle, la réprobation du pays. Il avait écrit dans son rapport: « La majorité consciente du pays électoral attend. avec une profonde anxiété, la résolution que nous allons prendre. » |

Ce « consciente » n'est-il pas admirable ? etn est ce pas encore un de ces mots qui révèlent toute une mentalité? Qu'est-ce qu'une majorité consciente ? IL y en a donc une qui est inconsciente? Eh ! oui, nous l’allons voir. La majorité consciente, c'est celle qui opine comme M. Rabiér ; la majorité inconsciente, c'est... l’autre. |

Pour obéir au règlement d' administration publique de 1901, le gouvernement a dû, au sujet des demandes formées par les congrégations, consulter les conseils municipaux des communes où elles ont des établissements. M. Rabier, dans son rapport, donne le résultat officiel de cette consultation du pays. Le voici : Sur 1.871 conseils interrogés, 1.147 ont émis un avis favorable aux congrégations, 545 un avis défavorable et 179 n'ont pas répondu. Ainsi plus des deux tiers des conseils municipaux intéressés ont nettement, publiquement, condamné les projets de M. Combes et de M. Rabier. Encore faudrait-il savoir ce que cache de sentiments divers l’abstention des 179 qui n’ont pas

répondu : M. Rabier, que cette muette attitude inquiète et embarrasse, affecte d'y voir la crainte inspirée par les congrégations : d’autres y découvriront plutôt un effet de cette timidité naturelle à de trop nombreuses municipalités rurales, qui, pour ne pas encourir les foudres du tyranneau local, de M. le préfet ou de M. le député. un peu plus redoutables en vérité que celles des bons frères, accordent, dans le silence, leur conscience et leur courage !

Voilà la majorité « inconsciente » ; l’autre tiers, les 545, c’est la majorité « consciente », la vraie, la seule qui compte aux veux de M. Rabier! « Vous ne vous arrêterez pas, dit-il, aux avis favorables qui ont pu être émis par les assemblées municipales. » M. Rabier ne s'arrête à rien : pas plus aux intérêts des pauvres qu'à ceux de la France, pas plus aux avis des conseils municipaux qu'aux pétitions des citoyens dont il ne dit même pas un mot, quoiqu'elles aient afflué sur le bureau de la Chambre en faveur des congrégations, et que, par exemple, pour les seuls frères de Ploërmel, 65.000 électeurs aient affirmé, sous leur signature, leur volonté de les conserver. M. Rabier ne s'occupe pas de ces vétilles et, quant aux avis municipaux, il s’en délivre d’un tour de main : « Ces avis, dit-il, ne traduisent le plus souvent que les sentiments politiques de la majorité de l’assemblée. » Soit ! Et, comme il doit, alors, en être de même pour celles qui ont émis des avis défavorables, il en faut conclure que la politique du gouvernement est désavouée par la majorité. On s’en doutait un peu : encore le fallait-il prouver. C’est fait, et la consultation des conseils municipaux est comme l’ânesse de Balaam: elle refuse de porter M. Rabier. et elle le force à bénir, malgré lui, les ennemis qu'il voulait confondre.

Mais qui done, à défaut du pays, approuve M. Combes ? Oh ! cela est bien simple, et nous aVOnS, iCi, une exacte représentation de la vérité électorale. De même que les fonctionnaires font, à chaque manifestation du suffrage universel, l'appoint du gouvernement et lui assurent la majorité, de même, ici, ce sont les préfets de M. Combes qui lui donnent raison. Le contraire, avouons-le, eût été pour nous surprendre.

Encore, même ici, la consultation ne me parait pas avoir fourni tout ce qu’on en attendait. Qu'on en juge ! Les préfets ont donné des avis favorables pour 72 établissements, défavorables pour 577, et pour 539 ils n’en ont pas donné du tout! Et ce sont des préfets du « Bloc » ! 72 établissements religieux ont trouvé grâce devant leur justice! I est vrai qu'on n’en a cure : ce sont des avis (inconscients » ! Mais ces 539 sur lesquéls ils ne se sont pas expliqués ? D'où vient une si grande discrétion? Les préfets n’ont pas coutume de se taire, quand le ministre parle! Pour qu'ils aient, ici, observé un si prudent silence, il faut que l'évidence des faits l’ait emporté d’un poids bien lourd sur le désir de plaire. Et ces 72 pour qui on demande grâce, ces 539

pour qui on ne dit mot, font un total qui donne au

plébiscite préfectoral une singulière éloquence.

Mais voyons les 571 avis défavorables. Je crains que, hors du public professionnel, on ne lise pas beaucoup le rapport de M. Rabier, où figurent ces avis décisifs, et c’est grand dommage. I y a là, au point de vue de l'étude psychologique, des trésors de documentation. J'ai essayé, tout à l'heure, à certains traits du rapport de M. Rabier, de discerner son état d'âme. J’en voudrais faire autant pour MM. les préfets. Évidemment, ces dignes administrateurs de la Défense républicaine s’ima-

dlélamah ts eos Aire

ginaient que les écoles libres avaient pour objet de favoriser les écoles publiques et non de leur faire concurrence. Car c’est leur grand grief CORIe les congrégations qui les dirigent.

Le préfet des Basses-P yrénées déclare « qu’en raison du rôle des établissements des Frères de Saint-Gabriel, qui est nuisible à la prospérité des écoles laïques... », il émet un avis défavorable ! Le préfet dé Meurthe-et- Moselle ne peut pas moins faire, à propos d’un établissement de Frères Marianistes, car, dit-il, « cette école compte 317 élèves, alors que l’école publique n’en reçoit que 18! » L'administrateur du Territoire de Belfort constate que l’école des Marianistes de Morvillars « n’a été fondée que pour faire échec à l’enseignement laïque dont l’école est très peu fréquentée ». Le préfet de la Manche signale que « la plupart des établissements des écoles chrétiennes de la Miséricorde sont en concurrence avec les écoles communales ». Le préfet de la Haute-Vienne voit, en face de lui, « un collège de Maristes très prospère, si prospère que l’évêque (horrible détail !) a empêché les Jésuites de lui créer une concurrence » ! Je jure que nous n'avons pas payé ces honorables fonctionnaires pour faire à l’enseignement congréganiste une si belle réclame.

Il faut borner ces citations, car on n’en finirait pas si on voulait vider jusqu'au bout ce précieux écrin. Mais l’avis du préfet de la Loire-Inférieure mérite une place spéciale, M. Rabier la lui a donnée : ce rapport l’a ravi d’aise, il en a extrait un large passage auquel, ditl, ciln’y a rien à ajouter ». C’est un préfet heureux. Il a done découvert que « les Frères de Ploërmel se consacrent exclusivement à l’enseignement congré-

ganiste », — et voilà certes un grief d'importance! —

Re dit Fat

et que « s'emparer de l'esprit de l’enfant pour dominer plus facilement l’homme dans l'avenir, tel est le but uniquement recherché et persévéramment poursuivi par ces religieux ». Cette phrase donne à rêver. M. le préfet de la Loire-Inférieure n’a certainement pas voulu dire que les bons Frères de Ploërmel aspiraient au gouvernement du pays : il a entendu, sans doute, que leur éducation avait pour but de donner à l'enfant des principes assez forts pour dominer sa vie d'homme : et. si c’est bien ce qu'il a voulu dire, je serais curieux de savoir, de lui, quelle est donc l’éducation, laïque ou religieuse, publique ou privée, qui ne se propose pas un tel but, par lequel on pourrait, justement, la définir. Oui, c'est bien, en effet, l’objet de l'éducation ; c’est pourquoi les parents chrétiens tiennent à celle des Frères et des Sœurs, et pourquoi aussi M. le préfet de la Loire-Inférieure me paraît médiocrement renseigné sur l’état d'esprit de ses administrés, quand il ajoute que «la suppression de leurs écoles ne serait pas mal accueillie par la population en général ». Mais son rapport contient autre chose encore, et c’est, sans doute, ce qui a transporté d’admiration M. Rabier.

Il dit : « Les adversaires des institutions républicaines font de ces écoles une arme de conquête et de domination. » Et pour le prouver, il avance contre ces adversaires politiques, une odieuse accusation que je ne m’arrête pas à relever, les députés de la Loire-Inférieure s'étant déjà acquittés de ce soin par une prompte et énergique protestation.

Mais la parole du préfet subsiste : l’école congréganiste est un moyen d'opposition aux institutions républicaines. Voilà le grand mot lâché ! C’est l’accusation traditionnelle, celle qui servait, sous la Terreur, d'arme

à la délation et de charge accablante au tribunal révolutionnaire. M. le préfet de la Loire [nférieure n’en a pas le monopole et M. Rabier lui fait, là-dessus, un honneur immérité ; les autres préfets n’ont pas manqué de s’en servir comme lui et, d’ailleurs, sans prendre plus que lui la peine de justifier leurs affirmations. Celui du Rhône accuse les Frères du Sacré-Cœur de Paradis « d’exercer sur la population religieuse des milieux ruraux dans lesquels ils vivent, une certaine influence et une action qui se manifeste surtout en période électorale ». Celui du Tarn déclare que l’enseignement des Marianistes est « contraire à l'esprit de la démocratie française ». Celui de l'Allier a bien senti que, « surtout en période électorale, une certaine agitation se produit dans le milieu » de l’école congréganiste. Celui du Nord constate que « les professeurs de l’école congréganiste sont en rapports avec les réactionnaires militants et se livrent dans l’ombre (sic) à une active propagande cléricale et réactionnaire ». Celui du Cantal dit que « l’établissement des Ternes a toujours été un foyer d’agitation politique ». Le préfet de l'Aude a été plus habile que ses collègues ; il a découvert un indice certain de l’esprit réactionnaire de l’école d’Azille : c’est « qu'on ne tutoie jamais les élèves ». Celui de la Dordogne assure que les Petits Frères de Marie de Saint- Cyprien « s'occupent, parait-il (sic), de politique à l’occasion de toutes les élections ». Celui de la Savoie apprend de M. le maire de Frontenex que l'école congréganiste du lieu ne tend « qu’à former des réactionnaires au‘lieu de bons citoyens républicains ». Celui d’flle-et-Vilaine demande la fermeture du grand collège des Eudistes de Redon, car, dit-il, « la disparition de ces ennemis avérés de notre régime constitue

la meilleure propagande à faire contre la réaction ». À quoi bon poursuivre cette monotone et humiliante litanie, qui jette sur l’état d’esprit de nos fonctionnaires et sur leurs procédés d'administration une si étrange

lumière ? Je n’en citerai plus que trois, parce qu'ils me

paraissent donner à toute cette enquête son véritable caractère.

Le préfet des Vosges se plaint que deux cent cinq exemplaires de la Croix sont régulièrement distribués

dans la commune de La Bresse par un élève des Maria-

nistes. L’administrateur du Territoire de Belfort reconnaît que les Marianistes de Bourogue ne font pas de politique militante, mais il se plaint que « l’appui de leur vote au profit de la réaction soit la seule cause que le conseil municipal et [a municipalité sont aux mains des ennemis acharnés de nos institutions ». Ainsi la distribution d’un journal, non par un religieux, mais par un de leurs élèves, les votes, d’ailleurs secrets, de quelques Frères, voilà les nobles et décisifs griefs que des représentants du gouvernement osent invoquer pour demander la proscription de citoyens français ! Et il y en à un, celui des Basses-Pyrénées, —- c’est le dernier que je cilterai, — qui met les points sur les i en disant tout crüment : « Les Pères de Bétharram ont pris une attitude ouvertement hostile à l'égard du candidat républicain, M. d'Iriart d'Etchepare, député sortant. » Ce n'est même plus la lutte politique, c’est la pure et simple rancune électorale. On croirait lire un rapport d'élection demandant l’invalidation d’un député, pour cause de menées cléricales, afin de consoler son concurrent battu !

Et M. Rabier, tout fier de ces encouragements préfectoraux, de conclure avec solennité, en s’appropriant

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