‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 27 sur 124 · LT LÀ F NT D · texte numérisé non relu

LT LÀ F NT D

au milieu des murmures : «Je ne vois pas la nécessité de la suppression des pensionnats des maisons religieuses. On ne peut suspendre ainsi l'instruction publique et, avant de les supprimer, il faut savoir par quoi on les remplacera. »

C'est encore la question qui se pose aujourd’hui. M. Combes l’a tranchée d’un mot, et d’ailleurs sans

preuves, en disant: «Les sacrifices consentis par la

nalion assurent désormais partout et dans ses divers ordres le service de l'instruction publique. » M. Rabier

renchérit sur cette affirmation. « L’argument tiré de

l'insuffisance de nos écoles, dit-il, ne tient pas devant les faits... En ce qui concerne les établissements d’enseignement secondaire, il ne saurait exister aucune difficulté », et, pour l’enseignement primaire : « les avis donnés par le ministère de l'instruction publique à propos de toutes les congrégations enseignantes vous font connaître que les communes dans lesquelles ces établissements sont situés sont, dès maintenant, pour la plupart, à même de donner asile à tous les garçons d’âge scolaire résidant dans la localité». Voilà les faits devant lesquels M. Rabier pense que l’argument ne peut pas tenir. ia

Dans l’enseignement secondaire il est possible que les collèges et les lycées soient assez peu peuplés pour recevoir tout le contingent d'élèves qu’on prétend leur

amener des écoles libres : et, s’il en est ainsi, cela prou-

verait donc que l’enseignement public ne trouve pas, jusqu'ici, près des familles, et quelques sacrifices qu’on ait fait pour bâtir ou agrandir les lycées, toute la confiance qu'on espérait. M. Brunetière, cependant, à qui

peut-être M. Rabier voudra bien reconnaître quelque

compétence, écrivait le 15 décembre dans la chronique

de la Revue des Deux Mondes, et à propos justement des projets de lois de M. Combes : « Je ne crois pas que le gouvernement soit en état d'assurer désormais et partout le service de l’enseignement secondaire ou de l’enseignement primaire, et je crois, au contraire, que si nous l’y voulons mettre, ce sont encore des millions qu'il nous en coûtera. »

Pour l’enseignement primaire, en tout cas, la question ne peut faire de doute. Les «avis donnés par le ministère de l'instruction publique » n’y changent rien. Il n’y a personne qui ne soit prêt à citer l'exemple d’une commune. au moins, où l’école primaire publique est incapable de recevoir, actuellement, les élèves de l’école des Frères. M. Rabier nomme, en particulier, les écoles des Frères de Ploërmel parmi celles dont la succession sera recueillie sans difficulté. Aucune situation ne m'est mieux connue par les exemples que j'ai ‘constamment sous les yeux, et je ne crains pas d’affirmer que, dans beaucoup de communes, on se heurtera à une impossibilité matérielle. |

Le Manuel général de l'instruction primaire du 21 janvier 1903, parlant de l’enquête ouverte par le conseil général de la Ligue de l’enseignement sur les causes qui rendent inappliquée, et surtout inapplicable, la loi du 28 mars 1882 sur l'obligation, fait connaître que M. Léon Robelin, secrétaire général de la Ligue, répondant d'avance au questionnaire adressé aux autorités scolaires, signale, parmi les principales, l'insuffisance des locaux. D'ailleurs, s’il en était autrement, pourquoi M. le ministre de l'instruction publique se serait-il vu dans la nécessité de déposer le 10 février dernier un projet de loi modifiant la procédure instituée pour la construction d'office des maisons d'école, et attribuant

au préfet, à cette fin, des pouvoirs discrétionnaires ? Pourquoi aurait-il demandé à la Chambre l’incorpora-

tion. dans la loi de finances de cette année, des articles qui, afin de pourvoir à 1.650 créations d'écoles et d’emplois, l’autorisent à accorder des subventions dont le total s'élève à 11.700.000 francs ?

M. Bepmale, rapporteur du budget de l’Instruction publique pour le présent exercice, écrivait. dans son rapport, en termes dont le lyrisme me paraît insuffisamment dissimuler l'embarras: « Il faut que, sans délai, toutes les écoles fermées se rouvrent, qu'il s’en ouvre de nouvelles, et... que, sous la direction de consciences libres... l’esprit de la Révolution descende à flots jusque dans les hameaux les plus reculés. » Cela est très beau, sans doute: mais quand jouironsnous de ce grand spectacle? « Sans délai », assure M. Bepmale. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt: « cela n’est pas l’œuvre d’un jour et la tâche est considérable !.» Je le crois. |

Le rapporteur ne s’en effraie pas du reste, et pour cause, car, dit-il encore : « tout cela paraît l’œuvre du temps, mais nous sommes arrivés à un tournant de

notre histoire, où les jours peuvent être des années et

les années des siècles ! » Je le veux bien, encore que je comprenne malaisément; mais, en attendant, que deviendront les enfants pendant que s’écouleront ces années séculaires? M. Bepmale, qui écrit ces belles choses à propos des filles, ne parle même pas des garcons. Il suppose évidemment le problème résolu. Comment} il n’en dit rien. :

Je n'ai sous les yeux que des statistiques approximatives. Voici la plus récente. Dans son rapport établi à l’occasion de l'Exposition universelle de 1900 sur l’en-

nr COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI “797

seignement primaire catholique, le très regretté M. de

Fontaine de Resbecq, ancien sous-directeur au minisère de l'instruction publique, fait connaître que les huit principales congrégations de Frères, atteintes par les propositions de M. Combes, ont 228.523 élèves. Le chiffre total est naturellement bien plus élevé. C’est environ 300.000 enfants. Où les mettra-t-on? :

Et l’argent? J'entends que, pour l’achèvement du grand œuvre, le Parlement ne comptera pas avec la bourse des contribuables. Mais M. Rouvier est-il de cet avis ? J'ai des doutes, et quand même la politique l'obligerait à y consentir, le budget, déjà affligé d’un découvert de 300 millions, pourrait-il supporter la charge écrasante qu’on lui prépare?

Puis, les maisons ne sont pas tout. Où sont les maîtres? Il n’est bruit, depuis quelque temps, que d’un certain « péril primaire », «la nouveauté de l’année », dit, encore dans le Manuel général de l'instruction primaire, le président de la commission des congrégations en personne, M. Ferdinand Buisson, dont chacun connaît et célèbre la gfande autorité : ce péril primaire, c’est « la menace de pénurie dans le recrutement des instituteurs », et il est « d'autant plus grave qu'il n’est pas accidentel, ayant des causes organiques assez profondes etassez complexes pour que le remède ne puisse pas S’improviser. » Îl a sa source, dit encore M. Buisson, « dans l’abandon des écoles normales. c’est-à-dire

de la seule institution régulatrice et directrice de tout notre nouvel enseignement laïque » ; et M. Bepmale, dans son rapport, déclare, en effet, que plusieurs écoles normales ne comportent, «depuis quelques années, qu'un nombre d'élèves dérisoire ». « Nous en pourrions citer, dit-il, quelques-unes dans lesquelles

COMPBATS AE nr 20

AS PAP RENE AOSPS PRPCNESNEC ERNST

celui-ci ne dépasse guère le nombre des maîtres. » Or voici, toujours d’après M. Ferdinand Buisson, la conséquence de cette situation : c’est que « nous avons, par là même, forcé les inspecteurs d'académie à pourvoir aux vacances, à défaut de normaliens et de normaliennes, en introduisant dans le cadre du personnel des jeunes gens et des jeunes filles munis du seul brevet élémentaire, sans autre éducation, sans autre préparation que celle de l’école privée dont ils sortent; nous avons, ainsi, dans certains départements, placé à la

tête de l’école laïque, nous républicains et en pleine

République, un personnel qui risque de n'avoir ni l'esprit laïque ni la culture pédagogique, et voilà Le tiers ou la moilié des postes occupés ainsi pour une trentaine d'années. » é

J’ai tenu à citer tout le passage. Rien ne se peut imaginer de plus frappant, tombant d’une telle plume. Ainsi, non seulement, les instituteurs font défaut pour parer aux exigences d’une situation nouvelle, d’un nombre d'écoles augmenté, d’une population scolaire accrue ! Mais leur recrutement ne suffit même pas au service actuel des écoles publiques, et, voilà le comble! c’est chez nous, dans nos écoles, dans ces écoles congréganistes qu'il est grand temps de fermer, parce que, dit M. Combes, le service de l'instruction publique est désormais assuré, c'est là qu’on est réduit à venir chercher les maîtres supplémentaires dont on a besoin ! La

passion a-t-elle jamais engendré plus monstrueuses

contradictions ?

La passion ! c’est bien plutôt la haine qu’il faut dire. Car est-ce autre chose que la haine qui peut con-

duire des hommes investis de la haute mission de représenter le pays, des hommes, comme M. Buisson, chargés hier et pendant de longues années de diriger l’enseignement primaire, désignés, dit-on, pour gouverner demain l'instruction publique, est-ce un autre sentiment que la haine qui peut leur conseiller, non contents d'écraser leurs adversaires avec toute la puissance des lois, de les outrager, d’abord, dans leurs convictions les plus intimes, par d’irrémissibles paroles ?

. Où est, à cette heure, la neutralité promise? où est le respect annoncé de toutes les croyances, de toutes les religions, le rêve qu'on nous offrait, d’un large enseignement, étranger à tous les dogmes, déférent envers tous, tel que jamais de la bouche du maître ne püût tomber une parole capable de blesser la conscience d’un père, d’une mère ou d’un enfant? M. Rabier écrit, dans son rapport : « Les programmes des écoles de charité étaient limités à des rudiments de lecture et d'écriture, remplis presque entièrement par le catéchisme, la prière, la lecture des ouvrages dévots.

« L'enseignement donné par les congrégations n'a pas tellement changé, puisque. dans une séance récente, le président de notre commission, l'honorable M. Buisson pouvait dire : « En le combattant, nous ne nous sommes attaqués ni à des sentiments, ni à des idées dignes de respect. Nous ne menaçons la liberté d’aucune conscience humaine, nous dénonçons l’habile et redoutable organisation d’un fétichisme qu'il faut à tout prix extirper de la terre de France. »

Sur les programmes d'enseignement, je n'ai qu'un mot à dire. Il suffirait aux congrégations, pour confondre l’accusateur, de produire les résultats des examens subis par leurs élèves. Par exemple, en moins de

vingt-cinq ans, les élèves des Frères de Ploërmel ont obtenu 25.000 certificats d'étude ; en cette seule année 1902, les Frères de Saint-Gabriel ont présenté aux divers examens 1.017 candidats, sur lesquels 840 furent admis.

Mais c’est le petit côté du sujet, la monnaie courante de l’invective. Cela peut se supporter, parce que cela peut se discuter. Ce qui est intolérable, ce qui doit être livré à l’indignation générale, j'ose le dire à celle des incroyants eux-mêmes que n’aveugle pas le fanatisme, c'est l’injure adressée à nos sentiments, à nos idées, à notre fol.

Je dis l’injure. Est-ce que je vais trop loin ? Quand, parlant d’un enseignement borné, dit-il, au catéchisme, à la prière, à la lecture des livres de piété, M. Rabier invoque le haut témoignage de M. Buisson, pour déclarer qu'on peut le combattre sans s'attaquer « à des sentiments, à des idées dignes de respect », qu’on doit le dénoncer comme un « fétichisme qu'il faut à tout prix extirper », je demande, s'ils n’entendent pas outrager, ce que l’un et l’autre veulent dire. :

M. Buisson protestera qu'il n’a rien dit contre la religion, bien au contraire, que Île jour où il a prononcé ces paroles, il avait eu soin de les expliquer d'avance et, sans doute, il en rappellera le texte complet que voici: « Ce que nous voulons combattre, ce n’est pas l'idée religieuse, mais l’idée ecclésiastique, l’organisation cléricale, la tyrannie cléricale, ce qui met au service de la contre-révolution tout un système de contreéducation, qui, sous prétexte de religion, perpétue les superstitions, les préjugés et les fanatismes : c’est cet ensemble de procédés qui constituent une véritable entreprise d'abêtissement. »

Comme, au milieu des applaudissements de la majo-

rité, la droite protestait contre l’outrage, M. Buisson

se replia, pour se défendre, sur des articles que ie M. l’abbé Hemmer a publiés, en r900, dans la Semaine religieuse de Paris, et dont, en 1901, M. Trouillot avait

déjà fait grand état : l’auteur qui ne pensait pas, sans Vu doute, fournir ainsi des armes aux pires ennemis de ne & l'Église, a, sous sa responsabilité, jugé très sévère- ee ment, et, à mon avis, en dépassant le but, certaines RTS pratiques de dévotion dont il a flétri la puérilité. Que M. l'abbé Hemmer ait porté ces jugements, c’est son droit, il est qualifié pour le faire, encore que, peutêtre, eût-il mieux valu, en vue du bien qu’il se proposait, y mettre moins d'éclat. Mais le grand zèle de M. Buisson, pour la discipline de l'Église et l’ortho- A doxie de ses doctrines, aurait, en vérité, de quoi faire sourire, s’il ne méritait surtout d’être dénoncé, comme. une manœuvre destinée, sous le couvert de la crédulité publique, à cacher d’autres desseins. L’Évangile, dont M. Buisson a pratiqué la lecture, montre ainsi Les scribes et les pharisiens excitant le peuple contre Jésus, dans le temps qu'ils avaient résolu sa mort, en l’accusant de violer, par la guérison d’un malade, la sainte règle du Sabbat.

Nous trouverons, tout à l'heure, un autre exemple, non moins plaisant, ni moins douloureux, de cette belle austérité, dans le soin qu'ont voulu prendre M. Combes et M. Rabier de réformer la prédication et l’'éloquence de la chaire. Ce sont là — on les reconnaît au passage — de ces «subterfuges » dont se plaignait M. Viviani, qui servent à masquer l’entreprise antichrétienne, par d’habiles et opportunes distinctions. M. Buisson respecte donc la religion, cela est entendu :

: CENT SEE 0 rie e al HA Eee) Ne dar AE te cre OSEO Es

il la respecte, disait-il, dans le même discours. comme une «synthèse hâtive et provisoire ». C'est ce qu'il appelle ne pas attaquer des «idées dignes de respect » et seulement «dénoncer l’habile organisation du fétichisme ». Jene m'étonne pas que M. Rabier, moins versé dans l’art subtil des disputes philosophiques, ait été droit au but et, comme il convenait, appliquant à l'enseignement du catéchisme et de la prière, fondements essentiels de la «provisoire synthèse » du christianisme, les paroles de M. Buisson, en ait sans hésiter donné la conclusion naturelle par ces mots : « C’est un devoir pour nous de ruiner un tel enseignement. »

Voilà donc le but, officiellement avoué. Il ne s’agit pas « d’idée ecclésiastique », il ne s’agit pas « d’organisation cléricale » : il s’agit de ruiner l’enseignement chrétien.

Ainsi apparaît, dans toute son évidence, le caractère de la campagne commencée. Ce n’est pas une œuvre de libres penseurs, indifférents à toutes les croyances et essayant d'établir entre elles un pacte de neutralité. C’est une conjuration de sectaires, associés par le lien. d’une haine commune contre le christianisme. |

Associés pourquoi? Pour détruire, car d’opposer à ce qu'ils veulent supprimer, quelque ee ii moral qui mérite ce nom, c'est de quoi, jusqu ici, l’expérience les montre incapables.

M. Combes, pressé par l'ineffaçable souvenir des leçons sacerdotales, l’a proclamé, peut-être malgré lui, dans cette séance célèbre du 26 janvier dernier où il

La

faillit par sa fameuse déclaration faire tomber le « Bloc » en poussière.

C’est une scène qu'il faut conserver et qu'on ne se

lasse point de relire : je veux la replacer, ici, tout

entière sous les yeux des lecteurs, telle qu'elle est rapportée par le Journal officiel:

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Un peuple n’a pas été nourri en vain, pendant une longue série de siècles, d'idées religieuses, pour qu'on puisse se flatter de pouvoir y substituer en un jour, par un vote de majorité, d’autres idées contraires à celles-là. (Très bien ! très bien ! au centre et à droite. — Nouvelles interruptions à l’extréme-gauche.)

Vous n’effacerez pas d’un trait de plume les quatorze

siècles écoulés. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs. — Exclamations à l’extréme gauche.) :

M. DeseaxTe. — La Révolution l’a bien fait.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Avant même de les effacer, il est de votre devoir de vous demander à l'avance par quoi vous les remplacerez. {Nouvelles exclamations à l’extréme-gauche et sur divers bancs à gauche.) :

M. Decarue. — Nous ne les remplacerons pas !

M. Sezze. — Il n’en est pas besoin ! |

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je respecte sincèrement les convictions de l'honorable préopinant, mais je ne crois pas que la majorité, que disje? que la presque unanimité des Français puisse se contenter, comme lui, de simples idées morales, telles que... (Vifs applaudissements au centre, à droite et sur divers bançs à gauche. — Protestations à l'extrême-gauche.)

M. Ferdinand Buisson. — C’est la négation de nos lois scolaires. »

ir

VUE à à

Wie

dx * FREE LTS

ES EP RS re AS RES Ar EP ON CRIER A A RE PES D TER

On comprend certes la surprise douloureuse de M. Buisson. Il a raison, c'est la négation absolue de toute la doctrine philosophique sur laquelle s’est fondée la théorie de l’école neutre : c’est la condamnation de la morale indépendante.

Cependant, l'émotion étant un peu calmée, M. Con bes continue : |

«M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je reprends ma phrase. Je disais que notre société ne peut pas se contenter des simples idées morales telles qu’on les donne actuellement dans l’enseignement superficiel et borné de nos écoles primaires. {Bruit à l'extréme-gauche. — Vive approbation au centre.)

Pour que l'homme puisse affronter les difficultés de la vie avec ces idées, il faut les étendre, il faut les

élever, il faut les compléter par un enseignement que

vous n'avez pas encore créé et que vous devez créer avant de songer à répudier l’enseignement moral qui a été donné jusqu'à présent aux générations. (/nterruplions à l’extréme-gauche. — Applaudissements au centre el à droile.) |

Quand nous avons pris le pouvoir, bien que plusieurs d’entre nous fussent partisans théoriquement de la séparation de l'Église et de l’État, nous avons déclaré que nous nous tiendrions sur le terrain du Concordat. Pourquoi ? Parce que nous considérons, en ce moment, les idées morales telles que les Églises les donnent — et elles sont les seules à les donner en

dehors de l’école primaire — comme des idées nécessaires. (Vives réclamalions à gauche el : l’extrémegauche. — Applaudissements au centre et à droite. —

Mouvement prolongé.) »

- Qu'est-ce à dire, sinon que les idées religieuses sont les bases nécessaires de la morale ?

En vain, M. Combes, harcelé pendant huit jours par les plaintes amères de ses amis, par les anathèmes de la Lanterne, par les pénibles justifications de la Pelite République, sommé de se rétracter et de rendre à la majorité, par une déclaration franchement antichrétienne, sa confiance ébranlée, en vain M. Combes s’estil exécuté dans la séance du 4 février. M. Carnaud, qui se donne à la Chambre, étant instituteur, comme le représentant du corps tout entier, l’avait doucement invité à s'expliquer, non sans protester d’ailleurs de ses bonnes intentions pour un président du conseil. «qui ne saurait être suspect », ayant déclaré « ne croire à aucun dogme d'aucune religion ». Donc M. Combes s'exécuta. Il dit :

« Messieurs, je n'ai jamais cessé — et c'est mon dernier mot — d’avoir foi dans celte instruction — (exclusivement basée sur la justice, la raison, la solidarité), — pour former l'intelligence de nos enfants et pour inculquer à leur âme les principes d’une morale d’autant plus solide qu'elle est indépendante de tout dogme, et d'autant plus noble qu’elle est dérivée uniquement des idées éternelles et nécessaires de justice, de devoir et de droit. {Vifs applaudissements à gauche el à l'extrême gauche.) » |

On ne saurait, assurément, s’humilier par une plus complète rétractation. | | |

Plusieurs s’en sont étonnés, comme ils s'étaient étonnés déjà de la première déclaration. Ils ont eu tort et pour l'une et pour lautre. M. Combes est dans la tradition. Le 26 janvier, ii a parlé comme le faisaient à la Constituante, et à l'Assemblée législative, en 1790

et en 1792, Lecüz, l'évêque jureur d’Ille-et- Vilaine, et Torné, l’évêque du Cher : et le 4 février, on à cru voir Fauchet, l’évêque du Calvados, déposer sur le bureau de l'Assemblée sa croix pectoràäle et mettre sa calotte dans sa poche, pour obéir au vote interdisant le costume ecclésiastique.

Les paroles de M. Combes subsistent néanmoins : elles éclairent tout le débat. Il l’a dit excellemment : « L'enseignement qui doit remplacer celui de la morale chrétienne n’est pas encore créé. »

On y travaille depuis vingt ans. On pourrait faire un recueil de tous les écrits, de tous les discours accumulés, en ces vingt années, pour célébrer la morale indépendante, et l’intituler : « À la recherche de la morale. » :

Cette recherche épuise les docteurs de la loi. M. Carnaud, à la Chambre. le 14 février, dans ce discours même où il appelait M. Combes à s'expliquer, a cherché longuement à faire comprendre « quelle est la base sur laquelle doit reposer la morale de notre époque ». Son discours est très intéressant, par l'intensité de l'effort et la nullité du résultat.

« La grande loi qui domine l’histoire de la création, a dit M. Carnaud, c'est la loi du progrès, c'est la loi éternelle, la loi immortelle qui durera autant que l’humanité même. Je crois, dès lors, que ce qui doit servir de base à l’enseignement de la morale dans nos écoles, c’est la loi du progrès. » Soit ! et voilà une solution, encore qu'il faille s'entendre sur le progrès lui-même, et que ce puisse être là, entre les professeurs eux-mêmes une source de graves difficultés. M. Carnaud en veut-il un exemple ? Il connaît certainement, au moins de renommée, M. Jules Payot, actuellement recteur d’Aca-

pa À Ernie va Perd:

pis he to TRES OS 6 ne En DE

démie à Chambéry, qui dirige le Volume, journal des instituteurs et institutrices, peut-être en concurrence avec le Bulletin des instituteurs et institutrices de France, journal de M. Carnaud lui-même. :

Voici comment s'exprimait, en 1895, M. Payot dans un petit livre intitulé l'Éducation de la démocratie :

« L'enthousiasme scientifique a fait place au découragement. On voit aujourd'hui que la science est tournée vers la pratique et qu'elle est impuissante à satisfaire les besoins de l’âme et même les besoins inférieurs de l'intelligence. Elle laisse sans solution le problème de nos origines et de notre destinée et elle a

aggravé le découragement en mettant en pleine lumière la nullité de l'importance de notre globe dans l’univers. Enfin. elle n’a aucunement amélioré la situation sociale : la misère est plus terrible que jamais et plus poignante. La civilisation a abouti à ce monstrueux non-sens de nations prêtes à s’entre-détruire. IL n’est pas démontré que les progrès de l’industrie aient allégé le travail d’un seul d'entre nous. »

Qu'en pense M. Carnaud? Pour édifier la morale, voilà, sans doute, une base fragile. M. Payot, luimême, ne nous offre pas mieux. Il s’est livré, dans les derniers numéros du Volume, pour répondre aux questions inquiètes d’un instituteur, à une étude hebdomadaire sur les «sanctions de la morale ». Il y pose la redoutable question qui presse tous les hommes : le pourquoi de la vie, le pourquoi de la souffrance, le pourquoi des injustices humaines, et il n'y trouve qu'une réponse que voici: « Nous n’en savons rien. À chacun de se consoler comme il l'entend et d'accepter les hypothèses dont il voudra s’enchanter soi-même. À vous de voir si la « vieille chanson » peut encore

vous bercer, ou si vous préférez vous enfermer dans un stoïcisme farouche... » |

M. Payot ajoute : « Ces questions-là, nous ne les abordons pas: nous n'avons rien à dire. Toutes les explications nous paraissent si puériles ! »

N’en déplaise à M. Payot, c'estse délivrer à trop bon compte de la difficulté. Il y a, en France, des millions d'hommes et de femmes — et ce ne sont pas seulement les chrétiens — qui se posent «ces questions-là », et qui veulent armer leurs enfants contre le trouble qu'elles éveillent, contre les tentations qu'elles sugetrent. Ce n’est pas assez de leur répondre : «Nous n'avons rien à dire. » Le christianisme, lui, leur donne une réponse. M Payot la trouve puérile : c’est son affaire. Beaucoup de parents, le plus grand nombre assurément, sans parler même des catholiques pratiquants, jugent, au contraire, que c'est la seule qui vaille. Ils sont, là-dessus, de l'avis de M. Combes. ils considèrent «les idées morales, telles que les Églises les donnent, comme des idées nécessaires ». Et. cela étant, ils veulent qu'on les laisse libres de les enseigner à leurs enfants. ;

M. Jules Payot pense que «ce n’est qu’une question de mot». S’employant de son mieux, dans le numéro du Volume du 7 février, à tirer M. Combes du mauvais cas où l’avait mis sa déclaration du 26 janvier, et citant, à cette fin, un discours de lui au Sénat, dans la discussion de la loi sur les associations, où déjà il avait exprimé sa pensée philosophique, M. Payot constate qu'à aucun moment M. le président du conseil n’a entendu parler d’autre chose que de la « religion dite naturelle », c’est-à-dire la «religion réduite à sa plus simple expression » ! Puis, afin de ne fâcher personne

et d'accorder tous ses auteurs, il revient à la réplique, très vive cependant, que M. Buisson opposa à M. Combes après s'être écrié: «c'est la négation de nos lois scolaires; » etil montre qu'au fond les deux augures, un moment irrités, n’eurent pas de peine à s'entendre. Je crois qu'il a raison. Là-dessus, M. Payot conclut donc : « Voilà le débat posé dans toute sa netteté : la question n’est qu'une question de mot: avons-nous avantage à conserver le mot religion pour désigner cette croyance, cet acte dè foi au triomphe final de l’épanouissement de la vie de l’esprit ? acte de foi qui n'implique aucune sanction religieuse, aucune croyance définie, précise, à une vie future, à un dieu personnel où non, qui implique seulement un acte de foi en la direction, bonne, juste et intelligente de l’Inconnaissable ? C’est une iéR en de mots, nom une question de fond. »

J’ose . à M. Payot que, pour la grande majo-

rité des parents français, je ne dis pas des catholiques, je dis de tous ceux qui, sans y mettre tant de philosophie. écoutent tout simplement l’avertissement de leur conscience, j'ose lui dire que, pour cette grande majorité, la religion n’est pas seulement un mot, mais le fondement nécessaire à l'éducation, précisément parce qu’elle asseoit la morale sur des croyances précises et de formelles sanctions. Quant aux autres, je ne pense pas du tout que cette espèce de vague rationalisme soit davantage pour les satisfaire. [ls ne veulent pas plus du Dieu personnel des chrétiens que de l’Inconnaissable intelligent de M. Payot; ïls aiment mieux aller tout droit au dieu-Progrès de M. Carnaud : c’est encore moins gênant. ; |

Au reste, ce sont là d’assez vains propos. Aussi bien,

séminaristes dépouillés de la soutane, pasteurs évadés de leur église, professeurs en quête de la morale, instituteurs socialistes, tous auront bientôt fait de s’entendre, et c’est la Loge maçonnique qui les mettra d’accord, par la plume de M. Rabier, sur cette formule pratique : « C’est un devoir pour nous de ruiner l’enseignement chrétien. » M. Rabier ajoute, dans une étrange vue de l’histoire : « C’est le moyen de rendre à notre pays la belle unité morale qui dans les temps passés a fait sa force et rendu son histoire illustre entre toutes. »

Comme si, dans les temps passés, l’unité morale de la France n'avait pas reposé tout entière sur l'unité des croyances, c’est-à-dire sur le catéchisme chrétien ! Comme si ce n’était pas par sa vocation chrétienne qu'elle est devenue jadis illustre entre toutes les nations!

Ainsi se justifie le mot de M. Brunetière, parlant, dans la chronique de la Revue des Deux-Mondes de la « majorité de sectaires » qui nous gouverne : « Elle a un Credo que, dans un pays catholique et chrétien, on peut appeler un anticredo. »

On n’y peut, sans doute, arriver d’un seul coup; ïl faudra, pour atteindre le but, quelques étapes successives dont j'ai, sans peine, marqué d'avance la gradation. Mais la suppression des congrégations enseignantes est déjà, pour commencer, une assez belle besogne. :

Ce n’est, d’ailleurs, dès cette première étape, que la moitié du programme. . |

Il faut encore, afin de préparer le régime futur, réduire autant qu'il se pourra la liberté du culte catho-

lique. La suppression des congrégations, dites prédicantes, y pourvoira. |

Tout à l'heure, nous avons entendw-M. Combes et M. Rabier, pour demander la fermeture des collèges et des écoles congréganistes, assurer, sous la garantie de M. Buisson, qu'ils ne touchaient pas à la liberté d’enseignement, et qu’ils n’avaient d'autre dessein que de sauver l’enseignement religieux lui-même des périls du fétichisme.

Le même artifice va servir ici. En proposant la suppression des congrégations, vouées à la prédication, non seulement on protestera qu’on ne porte aucune atteinte à la liberté du culte, mais on dira, sans rire, qu'on veut au contraire lui restituer son véritable caractère, en affranchissant le clergé paroissial du despotisme des moines. et la chaire chrétienne de l'invasion des religieux. |

Ce grand souci des intérêts de l’Église est édifiant. M. Waldeck-Rousseau en avait donné l’exemple dans son discours de 1901, il avait dit : « Si l’on vient à dire que des congrégations religieuses sont nécessaires pour la défense et la propagation du culte catholique, ne fait on pas quelque injure imméritée au clergé français ? » | | |

Et, offrant à ce clergé séculier sa haute protection, il avait donné à entendre que plus d'un, parmi ses membres, et non des moindres, gémissait sous le poids dont « pèse sur eux la domination du régulier. »

Les disciples n'ont eu garde d'oublier cette leçon du maître : seulement, il y avait la manière ! M. Combes et M. Rabier y ont mis la leur, qui n’est pas la même. M. Rabier nous dit que : « Le clergé paroissial avait l’unique, ou presque l’unique préoccupation de main-

tenir ou de ramener les fidèles dans les chemins de l’exacte observance cultuelle, de conserver ou d’augmenter le nombre des brebis de leur troupeau évangélique. »

Et de voir qu'autour de cet aimable troupeau surviennent des bergers dont il n'aime pas l’habit, que ces” chemins de l’observance cultuelle sont foulés par des passants qui lui déplaisent, M. Rabier ne se console pas. L’observance, ne lui parlez pas d'autre chose ! Les nouveaux prédicateurs ne s’en soucient plus, paraît-il, et M. Rabier en a, tout de suite, découvert la raison qui mérite d’être ici soigneusement notée, comme un témoignage nouveau d’une violence poussée jusqu’à l’outrage. C’est, dit-il, que : « La foi religieuse leur est indifférente, sauf dans ses manifestations extérieures : seule, la foi politique les intéresse. »

Voilà le jugement de M. Rabier sur des one qu'il ne connaît pas, dont il n’a cherché, ni par des entretiens, ni par des lectures, à étudier l'âme et à scruter les pensées. Ces hommes se sont appelés, Lacordaire, qui rétablit en France les Frères Prêcheurs, probablement un de ceux de qui M. Rabier pense que « parler de leur éloquence serait presque toujours exagéré », Pierre Pététot, qui restaura l’Oratoire, Marie- Joseph Coudrin, le fondateur des Picputiens, plus près de nous, le cardinal Guibert, oblat de Marie, archevêque de Paris, qui jeta les fondements de cette basilique de Montmartre dont M. Rabier ose bien insinuer qu'elle fut une entreprise de spéculation, et sans se douter peut-être du degré d’outrage où il s’abaisse, comparer, pour la flétrir, la destination sacrée au culte des idoles. Ces hommes furent environnés du respect, quelques-uns de l’admiration, de tous ceux qui les

connurent, amis, indifférents, ennemis même s'ils en eurent! Leurs vies sont écrites : M. Rabier les a-til lues avant de jeter, à eux et à leurs SUCCESSEUTS, la plus cruelle injure qui se puisse concevoir pour un relisieux ? Cette injure, a-til cherché, par la moindre preuve, à la justifier ? À quoi bon ? M. Rabier l’a dit :

il ne s’agit pas de juger, mais de condamner. Et moi je

dirai : à quoi bon discuter ? devant un tel procédé de polémique, il n’y a que le dédain qui puisse être une réponse. ha |

M. Combes, lui, a voulu argumenter. Il a dit d’abord : « Le clergé français qui, aux siècles précédents, a brillé avec tant d'éclat dans l’éloquence sacrée, s’est, de nos jours, déshabitué de la prédication, s’en remettant à de véritables spécialistes qui, dans l’espace de soixante ans, formés en véritables agrégations monacales, sont arrivés à exercer sur ceux auxquels ils prê-

taient leur concours une telle domination, que sou-

vent on les confond avec les autres. » ;

M. Combes, en effet, me paraît avoir singulièrement confondu, comme il le dit, les uns avec les autres. Dans ces siècles précédents dont il invoque l'exemple, où le clergé « brillait avec tant d'éclat dans l’éloquence sacrée », pense-t-il donc que cet éclat fut le monopole du clergé séculier ? et qu’à côté de Bossuet et de Fénelon, il n’y eut point d’autres orateurs qui parurent avec quelque gloire dans la chaire chrétienne ? Au xvi° siècle, le P. Cotton dut à ses prédications la renommée qui tourna vers lui la confiance d'Henri IV : on s'accorde à trouver que ses prédications marquent une première étape dans laffranchissement du mauvais goût dont la chaire était alors infestée : c'était un jésuite. Le P. Senault, qui prononça l'oraison funèbre

- de Louis XIII et de Marie de Médicis, était oratorien. Le P. Lejeune, surnommé « le missionnaire aveugle »,. qui passa sa vie, malgré son infirmité, à évangéliser les campagnes, l'était également. Claude de Lingendes, un des plus célèbres prédicateurs du xvu° siècle, était jésuite. Jean-Eudes de Mézeray, frère de l'historien, d’abord oratorien. fut ensuite le fondateur de la congrégation de Jésus et de Marie, dite, à cause de lui, des Eudistes. Et enfin, pour finir par des noms qui sont dans toutes les bouches, Mascaron et Massillon appartenaient à l’Oratoire. Fléchier fut prêtre de la Doctrine chrétienne, et le grand Bourdaloue était jésuite. Tous, suivant l'expression de M. Combes, furent « des spécialistes, formés en agrégations monacales ». Le clergé séculier, :M..le président du conseil Fassure et Jen tombe d'accord, n’en brillait pas avec moins d'éclat. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui, et quelle est cette singulière accusation, portée par M. Combes, contre le clergé. paroissial de s'être « déshabitué de la prédication » ? J'’ignore si M. Combes fréquente les offices. Pour le cas où il n’en ferait rien, je puis lui certifier, y assistant régulièrement, que les curés ne se déchargent sur personne, sinon sur leurs vicaires, du soin de faire, le dimanche et les jours de fête, le prône paroissial, qui n’est point, comme le sait certainement M. Combes, la moins importante ni la moins difficile des prédications : et, si cela est vrai des grandes villes, combien plus encore des campagnes où je ne sache pas qu'on ait coutume, à la messe dominicale, d'entendre souvent d’autres sermons que celui du curé. Ft Mais il yale Carême, il y a l'Avent, il y a les retraites et aussi les missions, ces missions dont le seul

nom suffit à faire sortir du tombeau le spectre de ce pauvre fou de Montlosier, célèbre, déjà, bien avant le Jour où il les dénonça, pour avoir proposé, pendant la Révolution, de faire entrer en France, afin de la terrasser, tous les Capucins d'Europe! Il y a doncces pré- dications spéciales qui souvent, il est vrai, au tempsdé Massillon et de Bourdaloue, comme au nôtre, sont

confiées à des religieux. Confiées par qui ? Est-ce que

M. Combes s’imagine que les religieux pénètrent dans les églises par surprise, ou s'installent dans les chaires de vive force ? Ils prêchent tout simplement parce que les curés les y invitent, et que les évêques les y autorisent, et ils ne le pourraient pas autrement, en vertu du droit ecclésiastique lui-même. Et pourquoi les évêques et les curés font-ils appel aux religieux, pour ces prédications spéciales ? M. Waldeck-Rousseau s’est grandement scandalisé de cette préférence, et M. Combes n’est pas loin d’y voir la marque d’une sorte d'hypnotisme exercé par les moines sur le clergé séculier.

La question est bien plus simple. Les curés appellent les religieux, parce que le clergé paroissial, écrasé par le ministère, n’a pas le temps de suffire à la tâche. C’est une grande affaire que de préparer un Carème ou un Avent. Pour moi, qui ai composé quelques discours dans ma vie, je n’ai jamais pensé sans effroi à ce que pouvait être ce redoutable labeur. Que M. Rabier l’ignore, cela est naturel. Mais M. Combes ! ses souvenirs ne lui enseignent-ils rien là-dessus ? Le Père Monsabré qui illustra si longtemps la chaire de Notre- Dame, s’enfermait dans la retraite, de longs mois à

l'avance, pour préparer ses conférences. Quel est le

prêtre de paroisse qui peut en faire autant ? Lacordaire

Re TN

écrivait, il y a soixante ans, dans son Mémoire sur le rétablissement des Frères Précheurs : « Si rare talent qu'un jeune homme ait reçu de Dieu, y a-t-il en France un évêque qui peut lui donner du temps, le temps qui est le père nourricier de tout progrès ? » Qu’on ajoute à cela l’écrasante fatigue de la prédication elle-même, et voilà pourquoi le clergé séculier français qui, selon M. Combes, avait «non seulement le droit, mais encore le devoir de garder pour lui le monopole de la prédication », n’en a cependant rien fait. Il n’en avait pas le droit, car la prédication est le monopole du sacerdoce et non d’une fonction ecclésiastique; il n’en avait pas le devoir, dans notre temps plus que dans les temps anciens où il ne l’a jamais fait : aurait-il eu l’un et Vautre qu'il n’en aurait pas eu la possibilité, et cela répond à tout.

Mais ces discussions sont étranges. Je le disais déjà, en 1901, et il faut le répéter : « La prétention est plaisante, en vérité, d'hommes qui ont rompu tout lien avec l'Église, avec sa foi, avec sa doctrine, avec son enseignement, et qui veulent nous apprendre ce qui convient à son bien, à sa dignité et au plein épanouis- : sement de sa mission. » Il y a dans l'Église des autorités instituées pour juger ces questions. C’est le Pape et ce sont les évêques. Le Pape, il y a deux ans, à fait entendre, sur la question des congrégations et sur le rôle nécessaire qu’elles remplissent dans l'Église, des paroles décisives. Il ÿ a quelques mois, les évêques de France, remplissant le devoir de leur charge et usant d'ailleurs du droit qui leur appartient comme à tous les citoyens, adressaient au Parlement une pétition célèbre qui fut, à la fois, le témoignage éclatant de leur accord , sur cette grave question, et la solennelle affirmation

des services rendus par les congrégations, dans les dio-

cèses qu'ils ont la mission de gouverner. Il à plu à

M. Combes, pour essayer d’amoindrir la portée d’un

Page 1