‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 3 sur 124 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

. Le décret du 19 les 1902 avait provoqué dans tout la . rance, mais en Bretagne particulièrement, la plus vive ‘émotion. Il frappait d’ailleurs plusieurs écoles dans seconde circonscription de Morlaix, en particulier celles de Roscoff, de Plouénan, de Carantec et de Sibiril. M. le comte

f dé Mun a rendit ihmédiatement pos organiser et

… moin de l'exaspération des populations, il crut néces saire de revenir à Paris pour en faire part au chef de l'Etat. LA sa demande d'audience, M. Loubet répondit que, partant pour Rambouillet, il ne pourrait le recevoir. En même temps, une délégation des mères chrétiennes, menacées dans

leurs plus chères libertés par les mesures tyranniques de

M. Combes, avait projeté de présenter leurs protestations au Président de la République. Toute la PC SU catholique F. : et Jibérale de Paris voulut s'associer à leurs démarches. (ee est ce qui donna lieu à la manifestation dite des chose | Elysées.

nn Voici le récit, fait par ] M. de Mun lui-même, et reproduit

nes dans les journaux du lendemain, de la part qu JET

2 h suis arrivé de Bretagne, vendredi soir (29 juillet), me À -avec Vintention de voir M. le Président de la Répu- ES LEA | ique de lui faire connaître l'émotion extrème suscitée

en Bretagne par la circulaire de M. Combes et de faire appel à sa hauteintervention pour en arrêter les effets ; j'avais demandé par télégramme à être reçu : à mon arrivée le général Dubois m'a fait connaître que les audiences du Président étaient suspendues par suite de son départ pour Rambouillet.

Pour le dire en passant, je regrette — et je ne suis probablement pas Le seul — que, dans les circonstances actuelles, le chef de l'Etat se soit placé dans l’impossibilité d'entendre les représentants du pays et d’apprendre d'eux la vérité. La fiction constitutionnelle déclare, sans doute. le Président irresponsable ; mais, au-dessus des responsabilités politiques, il y a une responsabilité morale que nulle constitution ne peut abolir, et qui enchaîne à leurs actes les dépositaires du pouvoir.

J'ai appris, en même temps, la réunion du conseil des ministres, la signature du décret que je regarde comme parfaitement illégal, et enfin la démarche si opportune faite dans la journée même, auprès | de M”° Loubet, par les dames dont toute la presse a publié les noms : M" René Reiïlle, de Mun, Piou, Gibiel, de Pomairolis, etc.

Le lendemain, samedi, j'ai été informé qu'une manifestation des mères de famille était organisée pour dimanche, à la place de la Concorde, que des protestations se signaient en grand nombre, et que l'intention des manifestants était de prier les dames qui s'étaient rendues à l'Elysée de porter ces protestations, en leur nom et en tête de la manifestation, chez M. le président du conseil.

Il est donc bien entendu que cette manifestation . | de mères chrétiennes a été absolument spontanée

| el que des oi ques eh coiérement étran- “ gers à sa pr éparation et à son organisation.

. Hier, je me suis rendu à quatre heures aux Champs- | Elysées, avec l'intention, si besoin en était, de prOEeeE ne manifestantes, et aussi, par ma présence, de m'associer à leurs très légitimes revendications ; j'ai retrouvé je : à un certain nombre de mes collègues, venus dans la même intention. 3 J'ai constaté qu’ à cette heure des groupes très nombreux d'hommes et de Jeunes gens parcouraient déjà les Champs-Elysées en criant : « Vive la. : liberté ! » et que l'immense majorité de la foule leur . était extrêmement sympathique. Je ne sais rien d’ail- À | leurs de ce qui s’est passé place de la Concorde même où jen’ai pas pu pénétrer. La manifestation des femmes devait se former à l’entrée des Champs-Elysées, mais

ee - qui est elle- -même un témoignage de sa spontanéité, les manifestantes ont eu beaucoup de peine à se retrouver dans la foule. Vers cinq heures moins un

colonne assez importante qui se mit aussitôt en

marche vers l’avenue Marigny par l'avenue Gabriel, | | grossie rapidement de toutes les femmes présentes qui

se joignaient à elles, et saluée sur tout le parcours par la foule amassée, aux cris de : «Liberté, Liberté !

Vivent les Sœurs. » J’affirme qu'aucun autre cri n'a ie # été poussé. ue | ch -. M°° la baronne Reille et les dames qui l’accom- “ | cu marchaient en tête. En arrivant à la hauteur de l'avenue Marigny,-en face du jardin de l'Elysée, la manifestation s’est trouvée arrêtée par un détachement de gar des républicains à cheval et un cordon de gar-

par suite de la très hâtive et: insuffisante organisation

quart elles ont pu, cependant, se réunir en une

diens de la paix ; nous nous sommes alors, M, Lerolle et moi, avancés vers l'officier commandant le détache-

ment, lui demandant de permettre à quelques dames,

déléguées par les autres, de traverser le barrage de troupes, pour se rendre au ministère de l’intérieur et remettre les protestations, nous engageant à ce que, pendant ce temps, la manifestation conservat son caractère absolument pacifique ; M”° la baronne Reille faisait en même temps la même demande à l'officier de paix. Le lieutenant de la garde: nous répondit qu'il ne dépendait pas de lui de donner cette autorisation. Nous demandämes alors à parler à l'officier de paix divisionnaire et nous étant avancés de quelques pas dans l’avenue, derrière les gardes à cheval, nous rencontrames M. Orsatti qui venait au devant de nous, M. Lépine survenait lui-même presque au même moment.

Nous exposämes à M. le préfet de police notre désir ; il nous répondit très courtoisement qu'il n'avait

pas à examiner l’objet de la manifestation, que ses ordres étaient précis et qu'il ne pouvait laisser passer personne. |

Nous revinmes avec M. Orsatti porter cette réponse aux dames qui l’accueillirent avec des protestations bien naturelles, dominées par les cris de : Vive la

liberté ! et nous les engageñmes à rebrousser chemin

puisque le passage leur était interdit, et que M. Combes refusait de recevoir leurs déléguées, sauf à chercher un autre moyen de faire parvenir leur protestation. La mani-

festation, à chaque instant grossie, reprit alors en très

bon ordre et toujours aux cris de : « Liberté! Liberté ! » l'avenue de Marigny, et, parvenue aux Champs-Elysées, fut contrainte par un mouvement des gardiens de la paix, de tourner à gauche et de descendre vers la place

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de la Cénicorde : elle était alors extrêmement nom- breuse et imposante. Vers le milieu des Champs- Elyséeselle rencontra des contre-manifestations venant de la place avec des cris et des menaces : des chaises … de fer furent brandies et lancées, des cailloux furent | jetés contre nous : il y eut un commencement de ; es : l'intervention de a garde républicaine y ci ue et peu à peu la foule grossissant toujours et devenant confuse, Ja manifestation dut se DE di: elle-même.

Voilà tout ce que j'ai vu, tout ce que je sais, et le ne . rôle que j'ai joué.

__ Je dois dire que de ce côté des Champs-Elysées, l'attitude de la police et des gardes a été parfaitement Done envers nous. | J'ai été informé, en rentrant chez moi, qu'un très ad nombre de femmes s'étaient maintenues, par. Re . suite des indications données ce matin par une affiche, dans le haut des Champs-Elysées et sur les boulevards Haussmann et Malesherbes, et n'avaient pu prendre : | parti à la manifestation dont elles auraient considérable- Lo Phiens accru l'importance. | Quant aux intentions iMatie des manifestantes, “buveet impossible de vous en rien dire, étant, je le répète, entièrement étranger à l’organisation de la | manifestation ; mais je puis affirmer que celles que ne jai vues et entendues ne m'ont pas paru disposées à renoncer à leur protestation, ni à leur revendication, en faveur de la liberté et des Sœurs. its Es En somme le ministre de l’intérieur a pu se con-. . vaincre hier que la mesure de proscription qu'il a prise 1 ù a soulevé dans Paris l'indignation la plus vive et que ceux qui s’en font les interprètes au nom de liberté et

du droit sont soutenus par la sympathie universelle. Il en aura d’autres témoignages, particulièrement ce

soir au meeting de l'Action Libérale de la rue d’En-

ghien, auquel malheureusement je ne pourrai assister, étant obligé de repartir pour Saint-Pol-de-Léon où ma présence est nécessaire. »

Voici le texte de la lettre que M. de Mun, dans l’impossibilité de prendre part à la réunion de la rue d’Enghien. adressa à son président, M. Piou, qui en fit donner lecture, aux applaudissements de l'assemblée :

Paris, le 28 juillet 1902.

Mox CHER PRÉSIDENT,

J'étais revenu du Finistère, vendredi soir, ayant par

télégramme demandé audience à M. le Président de

la République, afin de lui exposer la situation créée dans la région bretonne par les odieuses mesures de proscription dirigées contre les écoles de Sœurs, et de faire appel à sa haute intervention pour mettre un terme aux abus de pouvoir qui troublent si profondément le pays.

M. le Président m'a fait répondre qu’en raison de

son départ pour Rambouillet, ses audiences étaient

suspendues. Une heure auparavant il avait signé les décrets que lui présentait M. Combes !

Ma démarche avait ainsi perdu son objet, puisque, désormais, l'acte de violence du président du conseil avait reçu l'approbation de M. Loubet et la consécration de son autorité.

Beaucoup, sans doute, s’étonneront, comme moi, de ce qu’en de telles circonstances, le chef de l'Etat se place, par son éloignement de l'Elysée, dans l’impossi-

bilité d'entendre les représentants du pays et d’ap- - prendré d’eux la vérité. Beaucoup, aussi, se diront que, si la fiction constitutionnelle le déclare irresponsable, il y a des responsabilités morales qu'aucune constitution ne peut abolir et qui enchaïnent à leurs actes les dépositaires du pouvoir. | Quand ce n’est pas la punition de leur violence, c’est

le châtiment de leur faiblesse. |

C'était pour faire appel au sentiment de cette responsabilité morale que j'avais souhaité m'entretenir avec M. le Président de la République.

Je ne regrette pas ma tentative, d’abord parce qu’elle est un nouveau témoignage du désir sincère qui m'’anime, ainsi que vous et nos amis, de recourir à tous les moyens légaux pour conjurer les malheurs dont nous menace la folie ministérielle, puis parce qu’elle m'a permis, en me ramenant ici pour quelques heures, . d'assister hier aux magnifiques manifestations de la place de la Concorde et des Champs-Elysées, particulièrement à celle des femmes courageuses, qui nous donnent, par leur énergie, un si bel et fortifiant exemple.

Parmi les moyens légaux dont je parle, il n’en est pas de plus efficace, de plus frappant, et aussi de plus manifestement légitime, que ces calmes et fières démonstrations de notre bon droit, accomplies sur la voie publique, comme le font chaque jour les citoyens des pays où la liberté n’est pas un vain mot.

Vous allez, ce soir, à la réunion de la rue d’Enghien, faire, avec nos amis, un nouvel usage de ce droit de protestation légale. Je regrette profondément de ne pas être à vos côtés. J'aurais voulu m'associer à vos paroles, flétrir avec vous la folie criminelle d'un

ministère réduit à faire appel aux passions sectaires pour dissimuler son impuissance politique et sociale,

à remplacer par la guerre religieuse, par la chasse aux humbles Filles de la Charité, les réformes cent fois

promises et dont il se sait incapable.

J'aurais voulu rendre hommage à la vaillance de ces femmes, de ces jeunes gens que nous saluions hier aux Champs-Elysées, dire quel écho leur exemple trouverait parmi les paysans de ces campagnes bretonnes, soulevées d’indignation par l'attentat ministériel, et dont je vous aurais apporté le salut cordial et fraternel. J'aurais voulu remercier avec vous les libéraux de tous les partis, de toutes les opinions, qui viennent géné-

reusement prêter main-forte aux catholiques pour 14

défense du droit et de la liberté.

J'aurais enfin tenu à répéter à nos auditeurs, comme

O’Connel le disait autrefois aux Irlandais en les

adjurant de se souvenir de leur âme et de la liberté,

que notre droit est assez fort, assez puissant, notre

cause assez’ sacrée pour que nous ne les compromet-

tions jamais par des violences sans résultat, ni par des arrière-pensées politiques, que, plus nous resterons

irréprochables dans la loyauté de notre attitude, calmes

et dignes dans notre fermeté, mieux nous rallierons à nous la foule des bons citoyens, mais que, sur ce terrain de la résistance légale, rien ne doit nous faire

hésiter ni reculer. | Malheureusement pour moi, je ne pourrai être là.

Ma place est à Saint-Pol-de-Léon, au milieu de mes

électeurs : c’est à eux que je dois songer et parler d’abord ; c’est près d’eux que je retourne ce soir. Je vous prie de m’excuser devant l'assemblée et de

croire toujours à mon bien affectueux dévouement. "5

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