‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 35 sur 124 · CR TT · texte numérisé non relu

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les appelle « nos richesses »; il déclare que la France est « redevable à Sa Majesté de toutes les institutions salutaires qui existent », et que celles-ci « vont recevoir une nouvelle vie sous ce génie qui anime tout » : enfin, il conclut en proclamant que «c’est une chose admirable en France que de voir naître et prospérer une foule d'établissements utiles qui n'ont besoin que de n'être pas contrariés : c’est, dit-il, une chose qu'on ne voit que dans DO nalion ». Ainsi parle Portalis en 1805.

J'ai, d’ailleurs, parcouru les actes originaux des autorisations d’un grand nombre de congrégations de femmes. J'en ai compté vingt-cinq de 1803 à 1808, et Portalis le constate encore à la première ligne de son grand rapport de 1807, qui servit de base au décret de 1809, en disant : & Votre Majesté a autorisé, par des décrets, diverses associations religieuses de femmes qui ont pour objet le service des pauvres et l'éducation gratuite des jeunes personnes du sexe. »

Voilà pour les femmes. Quant aux hommes, j'ai cité les Frères des Écoles chrétiennes, autorisés dès l’an IX. Les Lazaristes le furent par un décret du 7 prairial an XII et, du reste, pour ceux-là, là Convention, préludant au régime de contradiction dont on nous offre encore un si bel exemple, entre la politique intérieure et la politique extérieure, avait eu grand soin de maintenir leur établissement à Constantinople, par les soins du général Aubert Dubayet, ministre plénipotentiaire, qui prit leur supérieur, M. Renard, sous sa protection spéciale. Enfin les Pères des Missions étran- gères et la Congrégation du Saint-Esprit furent autorisés par un décret du 2 germinal an XITE

Je demande, après cela, à tous les hommes de bonne

foi s’il est possible de prétendre que le silence du Concordat doive être interprété dans le sens de la suppression des congrégations religieuses. |

Mais leur admirable et prompte renaissance, aussitôt après la grande persécution de 1792, appelle d'autres et de plus hautes conclusions. Elle n’est, en effet, qu'un des témoignages de l'état général du pays et du mouvement universel qui se manifesta par toute la France, dès qu’une accalmie dans la violence permit aux vieilles habitudes religieuses de reparaître au grand jour. Elle est ainsi, comme ce mouvement lui-même, la préparation du Concordat, la raison profonde du grand acte par lequel Bonaparte renoua l'accord traditionnel de l'État avec l'Église.

Sans doute, on est en droit de supposer que, dans l'interprétation dont il l’entoura, sa conception despotique du pouvoir souverain eut une large part, et qu'il voulut assujettir la religion catholique, comme tous les services publics, aux règles uniformes de l'administration puissante dont il entendait imposer le joug aux âmes comme aux intelligences ; ce fut l'œuvre des Articles organiques et, plus tard, quand son génie, hypertrophié par la gloire, égara jusqu'à la tyrannie cette passion de l’autorité, ce fut l'explication de ces

correspondances sur l’organisation du culte dont la découverte, aux archives de son ministère, a ravi M. Combes. Pour lui, tout le Concordat est dans celte police de la prédication. «L'organisation concordataire, dit-il, repose tout entière sur ce fait. » ( |

C’est une pauvre vue de l'histoire. Le Concordat n’est

pas seulement la charte séculaire du culte catholique ; il apparaît, dans l’histoire, par les causes qui le rendirent nécessaires, et par la consécration que le temps lui a donnée, comme la plus grande leçon de politique religieuse que puissent méditer 1 hommes

d'État.

M. Aulard, dans ses Études et lecons sur la Révolution française, s’est efforcé de démontrer que le Concordat n'avait répondu à à aucun désir, à aucun mouvement de l'opinion ; que le régime de séparation de l Église et de l'État, inauguré par la Convention, mis en pratique par le Directoire, suffisait à tous les besoins religieux du pays, et il écrit : « Nulle conscience catholique ne se sentit de libre après le Soncordat qu'elle ne l'avait êlé avant.

ct phrase m'a stupéfait. Si M. Aulard s'était horné à établir que le Premier Consul, en traitant avec le

Pape, n'avait pas, comme on le répète si souvent, relevé

les autels — car déjà, avant le Concordat, ils commen-

çaient à se relever de toutes parts, — je tomberais d'accord avec lui : c’est justement ce réveil spontané de la foi catholique qui, à mes yeux, ARE la volonté

de Bonaparte.

Mais la thèse de M. Aulard est bien différente. ous lui, bien loin d’avoir relevé les autels, le Concordat n’a fait qu'en renverser, ceux des théophilanthropes, ceux

des constitutionnels, ceux de la patrie ; mais «nulle

conscience catholique ne se sentit plus libre ». Quel était donc l’état religieux de la France.e en 1800 ? Aussi bien la question vaut d’être examinée, puisque

N pce ‘ Y CS Q A $ c'est à ce régime des années du Directoire, de 1795 à 1799.

que prétend nous ramener SR hui la majorité

radicale et socialiste.

M. Aulard dit! : « Le régime va aboutir, au moment où il disparaît, à la pacification générale des esprits dans la liberté religieuse et politique. »

Ce régime, c'est celui que la Convention avait inauguré par la loi du 3 ventôse an LI (21 février 1795) qui proclamait, non pas la liberté des cultes. mais une certaine et très relative liberté. Elle confirmait celle du deuxième sans-culottide an IT (18 septembre 1794), par laquelle, abandonnant la chimérique entreprise de la Constituante et livrant à leurs propres forces les restes de l'Église constitutionnelle, la Convention déclarait que « la République française ne paie plus les frais ni les salaires d'aucun culte ». Puis, cette banqueroute définitive faite aux engagements solennels pris le 4 novembre 1789, elle réglementait sévèrement l’exercice du culte : « Les cérémonies de tout culte sont interdites hors de l'enceinte choisie pour son exercice. Aucun ministre du culte ne peut paraître en public avec les habits, ornements ou costumes affectés à des cérémonies religieuses. Tout rassemblement de citoyens pour l'exercice d'un culte quelconque est soumis à la surveillance des autorités constituées. Aucun signe particulier à un culte ne peut être placé dans un lieu public, ni extérieurement, de quelque manière que ce : soit. Aucune inscription ne peut désigner le lieu qui lui estaffecté. Aucune proclamation niconvocation publique (la sonnerie des cloches, par exemple), ne peut être faite pour y inviter les citoyens. Les communes ou sections de commune en nom collectif ne pourront acquérir ni louer de local pour l'exercice des cultes. Il ne peut être

. Études et lecons sur la Révolulion Jrançaise, par F.- à AULARD : ls séparation de l'Église et de l'État.

formé aucune dotation perpétuelle ni viagère... pour en acquitter les dépenses !. »

Voilà la liberté des cultes proclamée par la Convention ! Pourquoi s’était-elle résolue à cet abandon partiel de sa politique sanglante ? Parce que l’opinion publique, peu à peu enhardie par la réaction thermidorienne, manifestait partout et de plus en plus hautement son impatience. Le journal du clergé constitutionnel, les Annales de la Religion, constatait, avec colère, l'accueil empressé que trouvaient partout les prêtres réfracaires : les pétitions affluaient à la Convention. L'une d'elles disait : « Des bandes de moïissonneurs s'arrêtent sous les portiques des églises, en passant dans les villes, pour y faire leur prière. » Grégoire s'était fait, le 1° nivôse an LEE, à la tribune de la Convention. l'interprète de ces réclamations de lopinion : il demanda la liberté des cultes, au milieu des hurlements des jacobins ; vaincu par les clameurs, il dut quitter la tribune, mais son discours produisit dans le pays une immense impression. Deux mois plus tard, la Convention votait la loi du 3 ventôse, sur un rapport de Boissy d’Anglas où il déclare que bientôt, grâce à la liberté, « on ne connaîtra que pour les mépriser ces dogmes absurdes, enfants de l’erreur et de la crainte?. » Il y a cent ans qu’on le dit!

M. Aulard a décrit en quelques lignes l'effet produit par le décret de l’an IE : « Ge décret fut accueilli par une explosion d'enthousiasme. Le catholicisme reparut partout. Dès le lendemain, à Paris, des messes furent dites dans les chapelles, et, le jour de Paques 1799,

1. L'Église de Paris pendant la Révolution française 1789-1807, par l’abbé DELarc, t. IIL, p. 307.

à HbN D |

presque toutes les boutiques furent fermées dans la ville même qui avait applaudi au culte de la Raison. »

Rien n’est curieux comme les rapports de police cités dans les Tableaux de la Révolution française, de Schmidt, qui montrent à quel degré d’ardeur religieuse élait monté l'esprit public. :

Je n’en veux rapporter ici qu'un seul, mais particulièrement significatif. La veille de Pâques (Pâques tombait le 5 avril 1795), plusieurs citoyens trouvent dans leurs serrures des billets portant : « Tous ceux qui ouvriront demain seront regardés comme Jacobins. » Quand un peu plus tard, la Convention, avertie par la formidable insurrection du 1° prairial, du mécontentement grandissant de l'opinion, eut voté la loi du 11 prairial an [IT (30 mai 1795), qui rouvrait dans Paris douze églises, la renaissance religieuse s’accentua plus fortement encore. Et pourtant ces églises, comment les rendait-on aux catholiques ? À la condition de les partager avec les constitutionnels schismatiques, ou d'y laisser célébrer les cérémonies civiques du culte décadaire. Pour avoir des églises à eux, il leur fallait les acquérir à titre particulier. La liberté n'allait pas au-delà.

Ce ne fut pas cependant toute l’œuvre de la Convention. Avant de disparaître de la scène, en essayant de s’y perpétuer par l'obligation faite aux électeurs de choisir, dans ses rangs, les deux tiers des futurs législateurs, elle voulut rendre, contre les prêtres catholiques, deux dernières lois, qu’on peut appeler le testament de sa politique religieuse : la loi du 7 vendémiaire an [IV (23 septembre 1795) sur la police des cultes, qui, sous la menace de la « gêne à perpétuité », impose au clergé un nouveau serment et soumet sa

parole à la plus étroite surveillance, et la loi du 3 bru-

maire an IV (25 octobre 1795) qui remet en vigueur

contre les prêtres les lois sanguinaires de 1792 et 1793. Telle est la législation religieuse laissée par la Con-

vention au Directoire. C’est ce que M. Aulard appelle

avoir assuré loyalement la liberté des cultes. Voilà donc le régime qui nous est proposé. Voyons quels fruits il à portés f.

À peine installés au pouvoir, les nouveaux Directeurs annoncent leurs desseins par une circulaire qui commente la loi du 5 brumaire an [IV : «Le Directoire exécutif rappelle à tous les fonctionnaires publics que les seules lois qui doivent être provoquées contre eux (les prêtres réfractaires) sont celles de 1792 et 1793 et notamment celles des 29 et 30 vendémiaire de l'an II de la République. Le législateur a rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pouvaient laisser quelque espérance aux déportés : l’indulgence n’eût fait qu'entretenir la contagion du mal, et il a voulu l’extirper jusqu'à la racine. » Le ministre de l'intérieur, Bénézech, excite les administrations centrales : c'était pour-

tant un modéré, et si modéré que l’abbé Proyart écrit

à M. Galand, évêque du Puy : «Il ya (à Saint-Germainen-Laye) une communauté d’Ursulines qui a nombre de pensionnaires, entre autres la fille du ministre

r. Cf. Histoire de la Constitution civile du clergé, 1789-1801, par . Ludovic Scrour, t. IV; Le Directoire, par Ludovic Scrour, t. Il ; La Terreur sous le Directoire, par Victor PrerRe ; Études et leçons sur la Révolulion française, par F.-A. Aurarp, Seconde série.

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Benezech. tout dévoué à la bonne cause ». Rien ne change décidément ! | | Aussitôt gendarmerie, garde nationale, colonnes mobiles sont mises en mouvement : on arrête les prêtres, on les emprisonne, on les traduit devant les commissions militaires, ou même on les fusille sommairement sur les routes. C’est le régime de la liberté qui commence. | Cependant, dans les Conseils se forme une opposition orandissante ; dans le pays, le retour des habitudes religieuses s’accentue. En vain, les fonctionnaires l’entravent par tous les moyens et'opposent l'absurde et odieuse persécution décadaire au repos du dimanche qui, partout, commence à renaître ; en vain, le gouvernement remet en honneur et multiplie les fêtes civiques : la fête de l'Agriculture, la fête des Époux, la fête des Vieillards. En vain aussi, les constitutionnels s'évertuent à reconstituer, sous la forme d’une société libre, leur Église abandonnée par le pouvoir ; le peuple, dans son vieil instinct catholique, refuse d'aller à eux. En vain, La Révellière-Lépeaux, l’un des Directeurs, couvre de sa particulière protection la petite chapelle rationaliste des théophilanthropes ; le peuple se moque de ce culte prétentieux, borné à des invocations au Père de la nature, et à des discours prononcés par des orateurs en habit bleu et à ceinture rose. Double leçon pour ceux qui croient encore aujourd'hui à la possibilité d'établir un catholicisme sans pape, ou de faire accepter, comme suffisante, la seule religion naturelle ! M. Aulard, si bienveillant pour les constitutionnels, si sympathique aux théophilanthropes, constate cette universelle et constante indifférence, et il ajoute : « Quant aux catholiques fidèles à Rome, il n’est pas

davantage possible d’en faire une statistique. Mais il est sûr qu'ils formaient la majorité du pays. de la masse rurale et ouvrière. Tous les témoignages contemporains sont d'accord pour signaler l’affluence des fidèles à ce culte. C’est un fait incontestable et incontesté. »

Ainsi la réaction religieuse était partout combattue, traquée par le Directoire, si puissante cependant qu’elle éclate, malgré tous les efforts, dans les élections de l’an V, et qu'elle envahit les Conseils. Alors, ce fut dans le pays une explosion de joie : Les pétitions recommencèrent à affluer et, sous cette préssion de l'opinion, entraînés par les courageux discours de Lemercier, de Camille Jordan et de Rover-Collard, aux Cinq-Gents, de Muraire, conventionnel et régicide, aux Anciens, les Conseils votèrent la loi de 1597 qui abrogeait les lois de l’an IV et rétablissait les prêtres dans leurs droits de citoyens français.

Cette fois on crut à la liberté : les cachettes s’ouvrirent ; les prêtres reparurent, beaucoup revinrent de l'exil ; quelques évêques même, non émigrés, recommencèrent à officier, M. de Roquelaure, évêque de Senlis, M. de Barral, évêque de Troyes, M. de Maillé de La Tour Landry, évêque de Saint-Papoul.

Tout le monde sait ce que dura cette courte espérance. Le coup d’ État du 18 fructidor y mit bon ordre, et le lendemain fut voté sans discussion, par les Conseils épurés, l’article de la loi proposée par le Directoire, qui lui accordait la faculté de déporter arbitrairement les prêtres à la Guyane. Comment il usa de ce droit, la statistique le fait connaître mieux que tous les écrits. Il y eut, dans la même année, et sans parler de la Belgique, où la persécution sévit avec la dernière violence puisqu'elle se chiffra par 8.225 condamna-

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tions, mais en France seulement, 995 prêtres déportés

et 705 emprisonnés. La différence entre les deux pays s'explique d'ailleurs sans peine : en Belgique tous les prêtres étaient là : on les avait sous la main; en France. beaucoup étaient encore émigrés, un bien plus grand nombre se cachaient ; on ne saisissait que ceux

dont la délation révélait la présence.

Le chiffre des exécutions par. les commissions militaires nous fait défaut : il n’est pas douteux cependant qu'elles furent très nombreuses; car si, dans son rapport sur la loi du 19 fructidor, Boulay de la Meurthe essaya d’adoucir la rigueur du projet, en disant qu'il ne s'agissait pas de «renouveler les lois de 1792 et de 1793 », les ministres du Directoire s’empressérent, quelques jours plus tard, de déclarer au contraire que le gouvernement entendait bien les remettre en vigueur. D'ailleurs, il va sans dire que la proscription à l'intérieur reprit toute son activité. Dénoncé comme l'en-

nemi, de nouveau le culte catholique est banni des

églises rouvertes ; les prêtres traqués rentrent dans l'ombre des bois et des maisons amies; les chapelles privées se ferment partout : c'est la seconde Terreur.

M. Aulard résume ainsi cette lugubre histoire : « Les autres (ce sont les prêtres qui ne profitèrent pas de la « tolérance » du Directoire) s’attirèrent des mesures rigoureuses, emprisonnement, déportation (après le 18 fructidor), dont l’histoire a été faite Joe souvent pour qu'il soit utile d'y revenir iei. »

C'est bientôt dit. Il me paraît, au contraire, très utile d'y revenir, et d'y revenir souvent, beaucoup plus longuement que je n'ai pu le faire dans ces quelques lignes. Car le régime de ces années du Directoire, c’est justement celui que M. Viviani proposait de rétablir

dans ce discours de r9o0r dont M. Rabier a voulu faire

l’épilogue de son rapport. Il importe qu'on sache ce qu'il fut. C'est celui qu'on nous prépare.

. Maintenant, pour faire comprendre d’où est sorti le Concordat, il faudrait, à côté de ce tableau trop rapide, placer celui du transport universel avec lequel furent accueillis, au lendemain du 18 brumaire, les arrêtés des Consuis qui rappelaient les prêtres déportés et qui rouvraient les églises fermées. La renaissance religieuse, si frappante déjà à la fin de la Convention et au commencement du Directoire, reprit son essor avec une énergie nouvelle et, cette fois, une décisive confiance. |

M. Albert Vandal, dans son beau livre sur l’Avène-

ment de Bonaparte, a fait de ee mouvement puissant une peinture définitive. IL montre à Paris, d’après les comptes rendus du bureau central, la joie éclatant « comme un jour de fête, lorsque le culte reprit possession des locaux arbitrairement fermés » : il en raconte, en province, les éclats tumultueux, désordonnés, dans les campagnes surtout, où « le peuple n'entend rien aux subtilités juridiques », et veut « le culte comme autrefois », avec «la messe du dimanche sonnée, carillonnée », et « les bons prétres, les prêtres nets de tout serment, purs de tout contact avec le régime impie, ceux dont la prière reste valable et la bénédiction de bon aloi. » |

Et il conclut ce tableau saisissant par une page que

je veux reproduire tout entière :

« De tous les points du territoire ancien ou nouveau, jour à jour, les rapports arrivent, attestant cette ferveur attisée par la persécution, cette ferveur agressive, cette volonté de la France de redevenir chrétienne. Il

élait impossible que l'esprit profondément observateur

de Bonaparte ne fût point frappé par limpétuosité, la puissance et la spontanéité du mouvement. Ce mouvement, il ne l’a point créé ; il n’a nullement relevé d'autorité les autels et décrélé la foi; il n’a fait que lever certaines prohibitions par trop odieuses, jeter le mot de liberté, et voici que-de tous côtés les autels se relèvent d'eux-mêmes, repoussent comme par miracle. Le courant catholique existait avant lui ; il existait latent et caché, cheminait sous l’amas des persécutions et des rigueurs ; il a suffi de porter un coup dans ce bloc et de le désagréger, pour que la source captive s’élance au jour, jaillisse et s'épande. »

Cette source, c’est celle d’où sortit le Concordat. M. Aulard dit que « l’opinion y répugnait », et que Bonaparte chercha en vain, « en dehors des catholiques romains, un approbateur éclairé ».

* L'opinion des jacobins, généraux, fonctionnaires, survivants des anciennes assemblées, enrichis, nantis par la Révolution, des derniers jansénistes encore atta-

chés à cette Constitution civile du clergé qu'ils avaient

faite, ou des rationalistes de l'Institut, disciples de l'Encyclopédie ! Oui, peut-être, parmi ces hommes qui l’entouraient, Bonaparte ne trouva-t-il pas d’approbateurs. Mais il eut avec lui la masse de la nation, et sa gloire est d’avoir écouté sa voix, en fermant l'oreille aux murmures des coteries politiques. |

C'est parce qu'il fut ainsi appuyé sur le consentément du pays, el non pas seulement sur la volonté d’un homme, que le Concordat a duré.

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C'est aussi parce qu'il répond à l’état moral de la

société contemporaine. La religion catholique, quoi

qu'on puisse dire, en dépit du long effort de ses ennemis, garde en France, près de ceux mêmes qui n’en observent pas les pratiques, une immense action, une influence prépondérante, en beaucoup de cas décisive. Dans les contrées, même les plus indifférentes, le

peuple ne veut pas, à certains jours, se passer de

l'Église et du curé. La raison en est simple : M. Combes l'a dite à la Chambre ; on n’efface pas d’un trait de plume quinze siècles d'histoire. Pendant que se conserve ainsi, pour l’ensemble de la nation. le vieux levain du christianisme, les catholiques pratiquants sont plus ardents dans leurs convictions. plus fermes dans leur foi qu'ils n’ont jamais été ; c’est l'effet immanquable des persécutions. L'Église représente cette religion, encore si puissante : elle est la gardienne de ses doctrines et de sa discipline ; elle a un chef, universellement reconnu, le Pape, sans lequel elle ne serait plus qu’une société morale vouée d'avance à une prompte dissolution. Tout le monde le sait et le comprend; il n'y a plus de place en France pour un schisme constitutionnel, pour une Église nationale séparée de l'Église romaine ; la tentative en serait, bien plus encore qu'il y à cent ans, condamnée d'avance. Telle est la con- dition présente de la religion catholique. Ainsi l'Église, envisagée seulement dans l’ordre des faits, demeure une grande force au milieu de notre société divisée, la plus grande, sans doute, qui s'impose aux esprits; quoi qu'il advienne, elle demeurera debout à côté de l'État. Ainsi que l'écrivait hier le cardinal Mathieu, dans le dernier de ses beaux articles sur le Concordat :. « Toujours attaquée, l'Église a toujours survécu; et son his-

230 COMBATS D’HIER ET D'AUJOURD'HUI toire n’est qu'une alternative de morts apparentes et de résurrections inattendues. » Aucun homme d’État, “3 digne de ce nom, ne peut méconnaître ces vérités. Entre cette Église ainsi constituée et les gouvernements issus des révolutions successives, il y a des . oppositions de principes, des désaccords d'idées, des conflits d'autorité. Il y en avait déjà dans les sociétés anciennes, à plus forte raison dans les sociétés modernes. Mais quoi ? l’Église n’en subsiste pas moins dans toute sa force, en dépit des courants contraires. En cet état, la liberté réciproque n’est pas une solution. Les catholiques ne peuvent pas l’accepter ; non’ pas qu'ils n'y dussent trouver, peut-être, certaines facilités, mais parce que leur propre doctrine le leur défend. L'État ne peut pas l’imposer : dans un vieux pays comme le nôtre, pénétré jusqu'aux moelles par les influences chrétiennes, où le pouvoir souverain étend sur la vie sociale une main si large et si pénétrante, l’État ne saurait ignorer l'Église ; s’il refuse de s'entendre avec elle, il faudra nécessairement qu'il la persécute : plutôt que de supporter la contradiction de ses doctrines, il étouffera sa voix. L'histoire du régime institué par la Con- | vention, pratiqué par le Directoire, est là pour le mon- & trer. C’est pourquoi j'en ai parlé. | Que reste-t-il ? Quand on ne peut ignorer, quand on ne veut pas persécuter, il faut traiter. Tout traité suppose un accord et tout accord repose sur une transaction. Le Concordat fut cette transaction et scella l’ac- : cord qui, parmi les vicissitudes des événements, subsiste depuis un siècle. Il peut, dans ma conviction, le maintenir longtemps encore, si on le veut sincèrement. L'existence des congrégations religieuses et la liberté d'enseignement sont, parmi les conséquences natu- |

relles de É été exécution du Coneordat, les deux principales. Une majorité, emportée par la passion, prétend aujourd’hui renverser ces deux points d’ appui dela liberté religieuse, avant de s'attaquer à l'Église elle-même, en rompant décidément avec elle. Le gou-

us vernement, aveuglé par l’exercice du pouvoir, seconde re n seue folie criminelle.

Si elle doit s ‘accomplir, l'Église en souffrira, mais ai a traversé d’autres et de pires épreuves. La France en souffrira bien davantage, par le déchaînement des discordes civiles, parl amoindrissement de son influence dans le monde. À | | Puisse celte grande douleur nous être épargnée ! Le

. pays, seul, peut décider de l'avenir. C'est à lui de bis vouloir.

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