LE DÉPOT DU RAPPORT DE M. BUISSON
Éloigné de la Chambre, en ces derniers temps, j'y suis retourné la semaine passée. Est-ce que l'air de la maison ne m'était plus assez familier? Toujours est-il que l’aspect m'en a tout à coup saisi d’une émotion imprévue, comme, dans la soudaine menace dun malheur intime, l’âme est bouleversée par la doulou-
. reuse ironie des spectacles accoutumés.
Rien ne s’y passait qui püt surprendre les habitués du lieu. On parla des millions de la Chilienne?!T’affaire, on le sait assez, est d'importance pour un peuple qi vit, comme dit M. Henry Maret, « en régime anticon-
1. Lerapport de M. Buisson sur le projet de loi interdisant l’enseionement aux congrégalions fut- déposé dans la séance du 11 février 1904 : c’est à cette occasion que furent écrites les paies qu'on va lire.
>. Affaire où une prétendue captation d'héritage avait servi de prétexte à une campagne de presse dirigée à la fois contre les religieux Assomptionnistes et contre M. Bulot, procureur général près la Cour d'appel de Paris.
gréganiste » ; etil faut que ce soit bien grave, en effet, puisque M. le procureur général Bulot est, du coup, devenu suspect de cléricalisme ! Les Assomptionnistes, dans leur exil, en auront un moment de gaieté. On convint donc, là-dessus, d’un débat prochain. = M. Prache ayant annoncé l'intention d'y joindre une interpellation sur la franc-maçonnerie, les FF.:. accou.rurent, avertis par le geste rituel : pour cette fois, cependant, ce fut en vain. Il y eut un tumuite, même une suspension de séance, et, décidément, il pleuvra sur le Temple à propos de cette demoiselle du Chili. Puis M. Buisson déposa son rapport sur la suppression de l’enseignement chrétien. C'était l'évènement attendu. On applaudit cet acte décisif. La pensée mattresse du règne s’y révèle dans son plein. M. Ribot
ayant, l’autre jour. dit au président du conseil : « On-
ne peut pas enfermer la politique d’un grand pays
dans la lutte contre les congrégations » — « Je n'ai.
pris- le pouvoir que pour cela », répartit aussitôt M. Combes. Cette parole découvre toute une mentalité : elle éclaire une époque, mieux que les discours et les livres. Il la faut conserver pour les futurs historiens : elle les aidera à comprendre ce que furent les hommes qui gouvernèrent la France au commencement du vingtième siècle.
Je méditais là-dessus quand j'entendis qu’on parlait de Panama. Dans la salle, il sembla que passaient des images tragiques ; mais ce ne fut qu’un moment. Le drame est fini, bien fini ; il n ‘en reste que de pauvres gens ruinés. M. Ferrette aurait voulu savoir ce que fera le
gouvernement pour défendre leurs intérêts. M. Combes
eut encore une parole profonde, il répondit : « Voulezvous me dire qui est responsable? » Au fait, il a raison,
Dh OA COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD HUI
M. Combes ! La question en vaut la peine. Un morceau de notre puissance, un effort de notre génie s’est brisé là-bas, dans les décombres abandonnés d’une gigantesque entreprise. La route du Pacifique nous échappe après celle de la mer des Indes. Qui est responsable ? La France finira peut-être un jour par se le demander.
L'ordre du jour, cependant, appelait la nouvelle loi sur la réintégration des officiers en réforme. Quoi? L’Affaire après Panama! Je m'’enfuis de la salle, poursuivi par ces spectres | R
Dans les couloirs, soudain, un contraste apparut. Devant le cadre où sont affichés les télégrammes, des députés se pressaient, inquiets. Quelles nouvelles ? les cuirassés russes surpris au mouillage, Port-Arthur
bombardé ? que faut-il croire? Les dépêches d’Angle-
terre, d'Amérique, couvrent le tableau, sensationnelles, prodigieuses, au milieu desquelles apparaît, calme et brève, avec un air de force tranquille, celle de l’amiral Alexeieff.
On commente l'évènement qui, tout à coup, du fond de la mer Jaune, accourt sur le monde : « Que dit M. Delcassé? — On assure qu’il ne croit plus à l’efficacité d’une intervention pacifique. — Mais encore? — Ah ! vous comprenez, il ne peut rien dire de plus, c’est trop grave : une réserve extrême lui est imposée! — Mais, jusqu'où nous lient nos traités? jusqu'où nous
engagent nos conventions militaires? — Ah! on ne
sait pas au juste, vous comprenez! M. Delcassé ne peut rien dire !
— Mais, au moins, où en est notre force navale? Car,
enfin, puisqu'on ne sait pas au juste ce qui peut arriver, il faut être prêt. Après tout, la France est aussi une puissance asiatique : elle a, sur les confins de la Chine, d'immenses intérêts politiques etéconomiques ; sommesnous en état de les mettre à l’abri d’une surprise ? Est- il vrai que les équipages de la flotte sont désorganisés, que, pour faire partir un seul bateau, il a fallu prendre des matelots un peu partout? Tous les journaux l'ont dit. Si cela est vrai, 1l faut qu'on le sache ; si M. Pelletan nous a mis en cet état, il faut qu'il disparaisse ! Si ce n’est pas vrai, il faut qu'il oppose à la calomnie une preuve irréfutable ! Le pays ne peut pas supporter une telle incertitude. C’est bien le moins, puisque la nation se gouverne elle-même, qu’elle soit un peu au courant de ses affaires ; jamais, je pense, elle n’en fut plus mal informée ! — A qui le dites-vous? Au fond, tout le monde est bien de cet avis. Mais vous savez, dans ce moment-ci, on ne peut pas créer d’embarras au ministère: |
—- La situation extérieure est trop grave ? — Non, ce n’est pas cela : Delcassé est très rassuré. Seulement il y a le débat sur les congrégations ! et on ne peut pas, à la veille d’une si grave discussion, ébranler le cabinét ; ce serait une responsabilité effrayante. Nous passerions
pour des Romains! — Mais, enfin, s’il arrivait quelque évènement grave qui nous mit en demeure d'agir immédiatement? — Oh:! soyez tranquille ! il est bien
vrai que le gouvernement ne peut pas s'expliquer à la tribune, mais M. Combes, lui, a pris soin de parler dans les couloirs; il a dit : « Quelles que soient les circonstances, nous ne ferons rien sans consulter le Parlement! » Vous entendez : quelles que soient les circonstances ! Cétte parole, répétée par toute la presse,
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a produit beaucoup d'effet ; elle a déjà fait, n’en doutez pas, le tour de l’Europe et de l'Asie, et elle soulignera suffisamment l'énergie de nos résolutions pacifiques. » |
Tels furent quelques-uns des propos échangés près
du cadre aux télégrammes. Ainsi, pensais-je, c’est tout ce que trouve à dire le chef du gouvernement à cette heure critique où la nation, dont l'alliance fut un jour saluée dans ce pays avec des transports d’enthou- siasme, est engagée dans une guerre redoutable ! Franchement, puisque le silence était si nécessaire, que ne l’a-t-on gardé tout à fait? M. Delcassé aurait bien dû donner à son président une leçon de réserve! Mais qu'importe à M. Combes? il n’a pris le pouvoir que pour chasser les Frères et les Sœurs, et il est probablement de lavis de M. Harduin, dont je venais, justement, ce jour-là, de lire, à la salle des conférences, dans le grand journal ministériel du matin, ces-lignes mémorables : 5
« J'ai beau faire, ce qui se passe là-bas en Extrême- Orient n'arrive pas à me passionner... Il n’y a d’intéressant qu'un tas de pauvres diables... qui seront écrabouillés... Encore sont-ils bien intéressants? Ma foi, je n’en sais rien. Pourquoi se laissent-ils mener à la guerre » » ri (ie | Fa
Pourquoi. se. laissent-ils mener à la guerre ? J'ignore quel âge a M. Harduin, et quels souvenirs il a pu garder de 1870. Pour ceux dont le cœur en conserve la marque brülante, cette ligne sonne comme un glas de désastre. | | ue
Si elle exprime une doctrine, c’est la négation du
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