LA DISCUSSION
« Le procès du collier, dit Mirabeau, a été le prélude de la Révolution.» Ainsi débute le beau livre de M. Frantz Funck-Brentano sur cette tragique histoire. J'y pensais, en entrant à la Chambre, tandis que, sur le seuil, les vendeurs de journaux montraient leurs feuilles, où s’étalait en grosses lettres : L’A f'aire Drey-
. fus : réquisiloire de M. le procureur général Baudouin.
Dans la salle, l’ordre du jour appelle le projet de loi
sur la suppression de l’enseignement congréganiste.
Rapprochement frappant, instructif aussi ! Le hasard est habile à ces leçons de choses : on dirait qu’une main prévoyante en règle les effets.
: Depuis quatre jours, le grand débat est ouvert : c’est celui de Ia salle que je veux dire. On pourrait sy tromper. Car, ici comme à l’autre bout du quai, Île jugement estécrit d'avance; ce n’est donc pas un débat, mais une exécution.
En vain, M. Jaurès en a caché les apprêts dans la nuée, d’où son Verbe a retenti aux oreilles des specta-
teurs extasiés, pareils à ces philosophes de Taine, qui
sont devant les idées « comme un provincial à FOpéra ».
Son discours n’a point effacé celui de M. Gouzy, qui
1. La discussion du projet de loi interdisant l’enseignement aux congrégations commença le 29 février 1904.
n’y met pas tant de façons ni de philosophie, et tient que l'affaire est de simple voirie, car il suffit d'ordonner à la police qu’elle chasse de chez eux les Frères et les Sœurs, comme elle enlève des balcons les pots de fleurs dont pourrait souffrir le crâne des passants. Voilà qui est parler! M. Levraud, esprit scientifique, n’a pas trouvé de formule plus précise.
Cette politique de commissaire, cependant, n'ira pas toute seule, et l'exécution donnera sans doute plus d’embarras qu'on ne pense. Les condamnés, en effet, ont des amis, atteints au vif avec eux, et qui «ne se
peuvent empêcher de crier quand on les écorche »,
ainsi que Paul-Louis, vigneron de La Chavonnière.
Ils crieront donc, comme ils l’ont fait déjà, ces jours derniers, en de superbes discours : ils crieront très haut, et il faudra bien, quoi qu’on fasse, que la France les entende par-dessus M. lé procureur général Bau-
douin. Peut-être qu’à la fin, réveillée par ces clameurs, elle s’apercevra qu’on la mène à l’abattoir,et d’un bon
coup de tête, comme il arrive au taureau captif, quand on tire sa corde trop fort, elle se délivrera du joug et des assommeurs. :
La France entendra ; mais je voudrais qu’elle vit
aussi.
M. Combes est à son banc. Derrière lui, M. Dumay, qui, depuis plus de vingt ans, achemine savamment
vers la banqueroute, enfin prochaine, la régie du culte
catholique, le surveille, souriant, prêt à lui fournir, au besoin, quelque traitopportun contre ces religieux dont il a, mieux que personne, durant ce quart de siècle, connu les vertus et le patriotisme.