JUILLET
C'est fini. Comme les empereurs de Rome apaisaient le peuple mécontent en lui offrant le spectacle extraordinaire d’une fournée de martyrs, M. Combes, ayant jeté en pâture à ses accusateurs 2.900 écoles
chrétiennes, les a réduits au silence. La Chambre a
fermé ses portes, le laissant maitre absolu de la France, et les députés sont partis.
J'ignore quelles réflexions inspire à mes collègues le contraste qui les saisit quand ïls arrivent aux champs. Quant à moi, je ne sais rien qui éveille dans l'âme de plus instructives méditations.
Hier, on était dans le cirque brûlant où nul coin du ciel n'apparaît. Sous le plafond vitré qui surplombe l'arène, s'agitent des visages convulsés et des gestes furieux : des mots ardents, des PAROI enflammées traversent la salle.
C'était le jour où le général dre: convaincu d’avoir voulu faire enfermer comme fou le comman-
dant Cuignet, pour se délivrer de son importun témoi-
gnage et pour réhabiliter plus sûrement Dreyfus, répondait pâle, troublé, inconscient; par cette stupéfiante parole, qui révoltait ses amis écœurés : « Cet officier raisonnait autrement que moi ; donc il n'avait
pas son bon sens : je l'ai traité en conséquence. Où est le mal ? »
La veille, e’était la dramatique apostrophe de M. Millerand aux ministres, courbés sous le coup de lanière et réduits à désavouer humblement le procureur coupable de leur avoir obéi : « Sous un régime où, de l’'aveu d'un haut magistrat, le fait du prince, la raison d'État sont la monnaie courante des parquets, où la justice est devenue l'instrument docile du pouvoir, il n'y a plus de sécurité pour personne ! »
Puis, dans les galeries intérieures, où, pour détendre leurs nerfs, les députés s’en vont chercher un air moins chargé de colères, d’autres émotions les attendent : les langues se délient, et, près des fenêtres, sur les banquettes, on entend l'écho mal étouffé de secrètes intrigues et de manœuvres occultes,
Derrière le drame public qui se joue à la tribune, d’autres apparaissent vaguement, plus profonds, plus poignants, où les ambitions et les vengeancesse heurtent en des complots inavoués.
Alors, quelque usé qu'on soit par tant de combats inutiles, on sent, dans l’excès du dégoût, se ranimer un peu d'espérance. On se dit : Cette fois, c'est la fin ; la honteuse tyrannie que nous subissons depuis deux ans va s'effondrer sous la coalition de la haine et du mépris.
Le lendemain, cependant, tout s'arrange. Les fureurs sont éteintes, les accusateurs se taisent. Au-dessus de la politique qu'on voit, s’est encore une fois dressée, dans l'ombre, la politique qu'on ne voit pas, le grand inconnu que le public ne pénètre jamais, « l’intérêt
supérieur de la république », plus inavouable que la raison d'État, parce qu'il ne sauvegarde que l'intérêt d’un parti, avec sa louche escorte d'instructions judiclaires anonymes, plus arbitraires que les lettres de cachet de l’ancien régime, parce qu’elles ne désignent même pas ceux qu'elles atteignent.
C'est là qu'est l'histoire vraie, celle qui nous échappe. Plus tard, nos enfants commenceront à l’entrevoir, quand un Lenôtre fouillera les archives, les documents, les papiers de famille, les notes intimes que les observateurs d'aujourd'hui préparent à la postérité.
Pour nous, dans cette obscurité, nous comprenons seulement qn'un lien secret tient enchaînés ces hommes qui se haïssent, et qu'ils ont beau se déchirer, se maudire entre eux avec des invectives passionnées, ils demeurent rivés les uns aux autres par d’ a complicités.
L'obsession de ces luttes stériles finit par déc insupportable. Le soir, après la séance, quand on rentre chez soi, la tête serrée, les nerfs cassés, on a la sensation de malaise indéfini que donne un long cauchemar.
Tout à coup, on se réveille dans l'air pur. L'impression, d’abord ,est délicieuse. Hier, quand je suis arrivé, le soleil descendait, magnifique, derrière les grands arbres, qui jetaient sur la prairie leur ombre allongée. Les chariots, remplis de foin nouveau, rentraient add ferme ; montés sur les dernières bottes, les paysans chantaient. Dans la vallée, les seigles déjà jaunes et les blés drus, prêts à mürir, offraient l’image dé la richesse et du lendemain assuré. |
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La vue découvrait, au loin, jusqu’à l'horizon, d’autres tableaux semblables de la vie champêtre. La paix était profonde.
Tandis que nous respirions la fraîcheur de cette
belle soirée, nos cœurs, dans cette contemplation, furent saisis d'émotion. Cette plaine lointaine, ces bois, ces moissons, c'était la France, la vraie France. tranquille et prospère, qui ne demande qu'à vivre dans l’ordre et le travail.
Ces hommes que j'ai vus, là-bas, livrés à leur délire tragique, ce ne sont pas ses maîtres ! Ils ne tiennent pas en leurs mains, inconscientes ou criminelles, sa fortune, sa puissance, son avenir, l'âme de ‘ses enfants ! Non, ce n’est pas possible : c’est un rêve douloureux, un reste du cauchemar de la veille.
En cet instant une pauvre vieille religieuse survint près de nous. Elle m'avait aperçu : « Monsieur, dit-elle en tremblant, est-ce vrai ce qu’on vient de nous dire ? Est-ce vrai que le gouvernement va fermer toutes nos maisons ? Ma pauvre communauté ! Ma pauvre école ! Pensez donc, Monsieur, je suis vieille, voilà trente ans que mes sœurs et moi nous élevons ici presque toutes les enfants de la paroiïsse ! On nous aime bien, je vous assure. Quel mal avons-nous fait? Nous ne nous mêlons pas de politique, nous, tout le monde le sait bien. Nous ne nous occupons que d’instruire les enfants et d’en faire de bonnes chrétiennes, comme le veulent leurs parents. Et qu'allons-nous devenir ? Comment allons-nous vivre ? Où irons-nous ? Dans trois mois, nous n’aurons plus ni pate ni vêtements : il faudra mendier ! » . |
Et elle pleurait, elle pleurait à fendre le cœur : des femmes s'étaient approchées et des enfants, qui pleuraient aussi. Dans l'angle d’un mur voisin, un homme ricanait : c'était l’instituteur. Il avait fait, la semaine dernière, le voyage de Paris, et, ayant obtenu un billet pour la séance de la Chambre, il avait entendu M. Ferdinand Buisson, applaudi par les ministres, insulter le « costume, signe d'asservissement », de la malheureuse qui pleurait là, près de nous, frappée d’un coup mortel après trente années de dévoüment. Il faisait comme lui, pour plaire au gouvernement.
La joie dont nous avait remplis le grand repos des champs s’évanouit aussitôt. Une tristesse serra nos cœurs. Cette religieuse en larmes, ces mères, ces enfants qui pleurent, cet homme qui ricane, c'est la triste scène qu’à cette même heure, d’autres ont sous les yeux dans toute la France. IL y a des départements où elle se répète dans une foule de villages et, en même temps, dans les quartiers populaires du chef-lieu ou de la petite ville. Des maisons vieilles de deux ou trois siècles, fermées un moment pendant la Terreur, rouvertes bientôt après, sont atteintes par l'inepte proscription : des générations de bons citoyens et de femmes chrétiennes y avaient grandi. Les œuvres, créées depuis cent ans, dans le pays entier, pour l’instruction, l'éducation, la formation professionnelle des enfants du peuple, s’écroulent toutes à la fois. Comment s’est fait le coup ? on ne sait pas. Personne na demandé cela : c'est odieux et c'est absurde, tout le monde en est convaineu. La conslernation est par-
tout ; mais on n'ose pas la montrer, parce qu'on à peur de l’individu qui ricane, aposté par le préfet pour surveiller et pour dénoncer.
Cela fait comprendre les histoires de la Révolution et la prodigieuse soumission du peuple devant les décrets et les commissaires de la Convention. A la placede la guillotine sanglante, on a la guillotine sèche qui tue plus lentement, mais non moins sûrement, par l'exil, les privations et la misère ; à la place de la persécution ouverte, on a la persécution hypocrite, qui s'attaque, non moins odieuse, mais plus perfide, aux âmes des petits enfants.
Ah ! qu'importe le reste | Que nous font le million des Chartreux et les cent mille francs de M. Mascuraud, et les embarras de la commission d'enquête, et les douleurs de famille de M. Combes, et les invectives de M. Millerand 1? Que nous font les scènes de la Chambre et les disputes des députés, et leurs mots sonores, et leurs discours de façade ?
Le drame n’est pas là. Il est ici, sur ce coin de terre, dans ce tableau silencieux et poignant. Je cherchais. hier, le lien secret qui unit malgré tout ces hommes, le pacte qui fait taire, entre eux, la haine et la venseance. Le voilà. C’est le serment qu ils ont fait de déchristianiser la France. #0
* * * Ainsi, c’est bien vrai ! Ce pays qui s'étend là, sous nos yeux, si beau et si plaisant, cette tant douce 1. Allusions aux accusations qui furent portées dans la presse
et au parlement à l’occasion de la demande en autorisation des Pères Chartreux. :
. France, si calme à à Tombre du grand clocher, dois ere quelles mains elle est tombée.
: Les uns l'oublient, se hâtant vers ie plaisirs ; = les autres, au lieu de ne songer qu à elle, s’épuisent dans leurs querelles de parti. Lee
Et, tandis que les sectaires, tout entiers à leur œuvre, endormant sa plainte avec des promesses de bonheur, arrachent de son cœur la foi de son enfance, elle, 4 patiente et laborieuse, souriant encore à travers les = larmes de ses filles, s’en va, chaque soir, à son __ repos, sans se douter que ses maîtres la mènent au s tombeau.
La vision d’un si tragique destin, caché sous cette paisible apparence, nous mit les larmes aux yeux, et la lamentation du prophète monta de nos âmes à 2 noslèvres : +3 D. Hs out dit è à mon peuple : Paix, paix, et il n'y avait . point de paix. | | Dixerunt : Pax, pax, et non erat pax.
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A ROSCOFF: LA TOMBE DE DOROTHÉE SILBURNE ET LA MORT DE M. WALDECK-ROUSSEAU