‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 51 sur 124 · APP PE ONE SRE TT · texte numérisé non relu

APP PE ONE SRE TT

Tandis que je passais sous le vieux porche couronné

: par l'antique statue de Notre-Dame de Croaz-Baz, où le

navire à pleines voiles que Roscoff arbore dans ses

armes est sculpté dans la pierre, la cloche tintait lentement. On aliait, tout à l'heure, chanter un service

pour un défunt enterré la semaine passée, un pêcheur,

tout jeune, noyé dans un mauvais coup de mer.

Pour ces morts-là, il y a toujours une pitié qui

remue tous les cœurs. Comme chante Yann Nibor::

Quand su’la mer y a des gros flots, Terriens, plaignez les pauv’s mat’lots.

Des marins, le béret à la main, des paysans ôlant leur grand chapeau à ruban de velours, des femmes

enveloppées de leur longue mante de deuil, plongeaient leurs doigts dans l’eau bénite qui remplit jusqu'aux

bords un vieux tombeau creusé dans un bloc de

granit.

Depuis la veille, l'orage avait pâté le temps : un

long -nuage gris s'abaissait Comme un voile vers

l'étrange et charmant clocher, qui se dresse au-dessus

des arbres du pourtour, si léger, si gracieux, lorsqu'à

travers ses tourelles et ses clochetons à dôme, il laisse voir le ciel bleu.

Une brume invisible mouillait les dalles du seuil, la terre de l’ancien cimetière, le vieil ossuaire où s’en-

tassaient les squelettes brisés, quand les tombes étaient encore là, couchées au pied de l’église.

Cette mélancolie répondait à mes pensées. Sur ce

coin de terre, et dans le silence d’une vie paisible, on

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sent mieux l'étendue du désastre où la tyrannie des.

sectaires jette l’une après l’autre les institutions religieuses de la France.

Le calme même des visages se des gestes rend plus douloureuse cette angoisse du lendemain. Ces hommes et ces femmes qui s'en vont, pleins de foi, dans le sanctuaire accoutumé, prier pour l’un des leurs, savent-ils bien en quel péril extrême est leur vieille religion ?

Ils ont assisté, il est vrai, aux brutales expulsions des bonnes Sœurs, et, sans doute. en leurs âmes profondes où s'enferme leur muette émotion, un si stupide attentat a jeté des semences de colère.

Mais, enfin, l'église qui garde leur Dieu est do. ouverte, et leurs prêtres sont là, prêts à bénir les berceaux et les tombes, comme à recevoir les serments des ROIS

Qui, parmi eux, croit l’ heure prochaine où la maison de prière sera fermée et mise à l’encan, où les prêtres, traqués par une police haineuse, ne pourront plus prier avec eux que dans l'ombre d’une demeure privée ? |

Qui, l’autre jour, à la grande fête de Marie, pendant qu'au son des cloches la procession, déployant les lourdes bannières soutenues contre le vent de mer par les jeunes gens aux bras robustes, montrant à la foule la Vierge d'argent de Marie Stuart! et les statues saintes

portées par les jeunes filles, et la barque de saint.

Pierre sur les épaules des marins, qui, pendant que cette procession magnifique rentrait du port à l’église,

1. L'église de Roscoff possède une statuette de la Vierge en argent, donnée, dit-on, par Marie Stuart lors de son arrivée en France.

suivie d’un peuple entier chantant les vieux cantiques de la Bretagne, qui pouvait imaginer que © était: peutêtre pour la dernière fois ?

IE eût fallu pour cela que, dans toutes les maisons, on püût lire les déclarations de M. Combes et le projet de M. Aristide Briand, qu'il trouve « une excellente base de discussion ».

On n'en a guère le temps, avec le rude labeur quotidien, puis les journaux disent tant de choses ! On ne croit plus, à la campagne, que ce qu'on voit.

Pourtant c’est la vérité. M. Combes a pris soin d’en informer la presse de l'étranger ! L'hiver prochain, le projet de M. Briand sera voté, et il tient en trois lignes : les églises seront louées au plus offrant, les prêtres vivront de la charité publique et tous leurs actes, toutes leurs paroles, surveillés par les délateurs, seront soumis à une loi qui les punira de prison au gré des persécuteurs.

L'esprit assiégé de ces tristes pressentiments, je traversais le cimetière abandonné, lorsque mes yeux se levèrent sur le monument qui s'appuie au petit mur d'enceinte. C’est un mausolée, surmonté d’une croix, où on lit en lettres rouges gravées dans la pierre : «A Dorothée Silburne, mère du clergé réfugié en Angleterre, le clergé français reconnaissant. — 1792-1793 ».

Dorothée Silburne était une Anglaise qui, émue de pitié par la misère des prêtres que les lois de l’Assemblée législative et de la Convention obligeaient à fuir, se dévoua à leur salut, et, avec un zèle, une intelligence admirables, après les avoir aidés à traverser la Manche

dans des barques de pêche, pourvut à leur subsistance sur la terre d’exil.

Toute une page d'histoire tient dans cette pierre et dans son inscription, peut-être pour demain prophétique. :

Ces prêtres que recueillait Dorothée Silburne, c'étaient quelques-uns des 45,000 insermentés que la loi du 26 août 1792 condamnait à sortir de France dans les quinze jours, à peine de dix ans de détention, ou même de déportation à la Guyane, et à qui, par surcroît, la loi du 18 mars 1793 infligeait, si on les arrètait, la mort dans les vingt-quatre heures.

Cette législation, maintenue, en 1795, par la Convention, sanctionnée par le Directoire dès son avènement, constilua jusqu'après le 18 brumaire, avec toutes les aggravations qu'y apporta le coup d’État de Fructidor, le régime religieux de la France. C’est ce que M. Aulard appelle la loyale organisation de la liberté des cultes.

- C’est aussi. à peu près, moyennant les tempéraments qu'impose encore la relative douceur de nos mœurs, ce que nous offrent, sous le nom de séparation de l'Église et de l'État, M. Combes et M. Briand.

Déjà, sur tous les rivages d'Angleterre et d'Amérique, au-delà de toutes nos frontières, les religieux et les religieuses expulsés cherchent, chaque jour plus péniblement, les moyens de subsister. Qui le croyait possibie, il y a seulement quatre ans ? |

Maintenant, c'est au clergé des paroisses que va s’attaquer la rage des démolisseurs du christianisme. Un titre entier du projet de loi de M. Briand est consacré à la police des cultes. Il y a là tout un arsenal d’interdictions et de pénalités, dont M. Combes et M. Vallé n’au-

FAN SR ne DEN Es s bte dE NN RS ee LE NE Gi GS ESS USE Lo ee EN on ess 7 Pt

ront qu'à enseigner l'usage, en quelques bonnes circulaires de leur façon, à leurs préfets et à leurs procureurs, pour que les prêtres catholiques soient mis dans l’impossibilité d'exercer leur ministère sans être dénoncés, appréhendés et condamnés. La prison deviendra, en attendant mieux, le signe extérieur de la liberté qu'on nous promet.

Plusieurs, il est vrai, s’en vont disant : « On n'’osera pas aller jusque-là. Combes reculera ou sa majorité l’abandonnera ! » Combien, non des moindres. en disaient autant, il y a deux ans encore, des congrégations aujourd'hui détruites ?

Tandis que je songeais ainsi. le facteur vint à passer,

qui me remit les journaux. Ils étaient pleins de longs

articles sur la mort de M. Waldeck-Rousseau. Les dithyrambes de la presse étrangère, les télégrammes des empereurs el des rois y figuraient en bonne place. Je vis même que des feuilles conservatrices déploraient,'avec la perte de l’homme, la chute irrémédiable du dernier rempart, capable de contenir la démagogie. J'en éprouvai quelque surprise, :

La mort, assurément, commande le respect, et quand, précédée, comme celle-ci; d’un drame long el douloureux, elle tranche, d’un coup tragique, de si hautes ambitions, elle paraît doublement émouvante. Mais ni la convenance ni la pitié n'obligent à l'éloge

immérité. Les pleurs des socialistes paraissent, sans

doute, naturels. Le crocodile, dit-on, pleure aussi, et celui dont la complicité imprévue fit d'eux, en un jour, les maîtres du pays, méritait bien quelques

larmes. L'empressement des souverains, encore que singulier, se peut lui-même expliquer : il y a, chez les chefs d'État, comme un snobisme d'autorité qui les porte à l'admiration des ministres à poigne. Je crois bien que M. Waldeck-Rousseau leur parut grand surtout pour avoir, par le moyen de la Haute Cour, abattu les ennemis de son gouvernement. Il se peut enfin que, dans l'élan de nos voisins et de leurs journaux, le souvenir de « l’Affaire » soit pour quelque chose. On connaît, sur ce point, leur sollicitude.

Mais le langage des conservateurs étonnera davantage. J'ai vu de près M. Waldeck-Rousseau durant toute sa carrière politique. J'ai, comme tout le monde, bien qu'elle n’eût point de ces accents qui secouent les àmes, apprécié sa forte et précise éloquence. Mais, à aucun moment, je n’ai discerné dans son œuvre la marque de l’homme d'État.

Son nom reste lié à deux lois capitales. L'une est celle des syndicats professionnels, grande et nécessaire réforme qui, autrement conçue, aurait pu devenir le point d’appui de la paix sociale. Elle le fut de telle sorte qu’elle engendra la guerre.

J'ai peut-être quelque droit de l’écrire ici, ayant, en 1883, dans la discussion même de la loi, adressé, de la tribune, à M. Waldeck-Rousseau, alors ministre de l’intérieur, les paroles que voici :

« Les syndicats, tels que vous les concevez, n'étant organisés que pour la guerre, deviendront très vite un instrument d’oppression... En face des ouvriers, les patrons s’organiseront aussi... et, dans cette guerre

impie, tout le monde souffrira : les ouvriers d’abord, à qui le salaire manquera ; les maîtres ensuite, qui, peu à peu, seront ruinés, et, finalement, la patrie française. »

Je ne crois pas que l’événement m'ait donné tort : on en sait quelque chose à Marseille !. Les vues de M. Waldeck-Rousseau ont triomphé : ce ne furent point celles d’un homme d'État. |

Quant à l’autre loi, à la loi des congrégations, qui, dans l’histoire, portera son nom, nous en voyons, tous les jours, se dérouler, sous nos yeux, les conséquences plus douloureuses encore. Que M. Waldeck-Rousseau ne les ait point voulues, telles que nous les subissons, qu'il n’ait eu le dessein, comme dit son ami le R. P. Maumus, que « de donner un état civil aux congréganistes français », c'est-à-dire, en fait, de les soumettre à l'arbitraire ministériel ou parlementaire ; qu'il se

proposât plutôt, comme l’assure son neveu, M. René Waldeck-Rousseau, de condamner à disparaître les congrégations « militantes » et non les autres, ce qui équivaut à dire qu'il se réservait de choisir ses victimes, en vérité cela importe peu. Les faits parlent plus haut et plus clairement que les commentateurs.

Il n'était pas besoin d’être bien clairvoyant pour savoir, en 1901, ce que portait en elle la loi de M. Waldeck-Rousseau. Le jour où elle fut votée — me permettra-t-on encore ce souvenir ? — je dis au président du conseil : « Je vous attends à l'exécution de la loi ; vous serez obligé de suivre jusqu'où il voudra vous trainer le flot que vous avez déchainé ».

1. La grève des dockers et des inscrits maritimes venait d'y éclater. |

M. Waldeck-Rousseau. il est vrai, s’est dérobé à sa destinée. I! a mieux aimé regarder passer le flot qu'il

n'a ni voulu suivre, ni pu maitriser, et devant lequel M. Combes, d’un geste, renversa les fragiles barrières.

de son éloquence.

En quoi paraît ici le génie de l'homme d’État ? De quelque manière qu'on tourne les choses, le dilemme demeure inflexible. Ou M. Waldeck-Rousseau voulut la persécution dont il donna le signal et forgea l’instrument ; ou il ne sut pas la prévoir. Dans les deux cas, il en demeure responsable, ayant livré l'arme redoutable du pouvoir suprême aux pires ennemis de la religion et de l’ordre social. |

C'est pourquoi, s’il convient de saluer respeetueusement sa tombe, je ne vois point qu'il y ait sujet de louer sa mémoire.

J'en étais là des réflexions que me suggérait ma

lecture, quand, à la porte de mon logis, je rencontrai un cultivateur de mes amis, l’un des mieux au courant des affaires publiques. Il me dit, en montrant les

journaux : « Notre ennemi est mort ! Que Dieu lui fasse”

miséricorde ! »

Ce paysan me parut avoir plus de sens que beaucoup

de souverains et de journalistes.

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> LE CONGRÈS DE LA LIBRE-PENSÉE EP LES SOUVENIRS DE LA PREMIÈRE « SÉPARATION » | À SAINT-POL-DE-LÉON

Chaque année, avant de quitter le pays, j'ai maintenant lPhabitude de réunir mes bons et fidèles amis de Roscoff. Cela s’est arrangé tout naturellement, il y a

deux ans, au moment de l'expulsion des Sœurs.

Alors, pendant les jours d'attente et les nuits de | cle où nous guellions, émus, l'arrivée des gendarmes, £ ils est fait entre nous une frat lernité, pareille à celle

du bivouac. Nous nous connaissionfs, nous nous ailmions au parav ant : depuis ce jour-là, nous nous aimons mieux, et nous nous connaissons tout à fait. M. Combes nous à valu cette force et cette joie.

Vers la fin de septembre, quand les travaux sont moins actifs et que le jour commence à tomber de bonne heure, les paysans sont plus libres qu’au fort de l'été. On en profite pour organiser une petite causerie familière, et voilà comment, hier soir, nous étions une centaine, assis autour des tables où nous attendait une modeste collation, dans la grande salle de l'hôtel de « la Maison Blanche», décorée, pour la circonstance, de quelques branches de feuillage et de deux drapeaux tricolores. - | ;

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Rien de plus simple, mais, comme partout ici, une extraordinaire couleur locale ! La nuit venait : des bougies, soutenues par des suspensions improvisées, éclairaient faiblement tous ces hommes en costume de travail, assez cependant pour que, sur leurs rudes visages, on pül voir, dans les yeux, le reflet des âmes.

Le paysan du Léon est comme un livre fermé qui cache, sous une couverture discrète, des pages à jamais ignorées du public frivole. On dirait qu'il porte en lui tout le mystère de cette mer armoricaine, dont le bleu

profond, pareil à celui des flots où baignent les côtes

ensoleillées du Midi, apparaît imprévu, entre les rochers gris qui hérissent ses bords, enlaçant de tous côtés, par la découpure infinie du rivage. Le demeures et les champs. |

L'âme bretonne est ainsi : il faut ne la froide et sévère enveloppe qui en défend l'accès, pour découvrir l’ardeur, contenue par une réserve un peu timide, de sa délicate et chaude sensibilité. Mais ceux à qui elle s’est, une fois, révélée ne peuvent pas plus s’en déprendre que la terre roscovite n'échappe à l’étreinte de la mer.

Jamais mieux qu'hier soir, dans la grave cordialité des poignées de main, je n’ai senti ce contraste salsissant. C'est qu'il y avait, au fond des cœurs, une émotion, inavouée par les visages. Chacun savait plus ou moins exactement le grand péril des choses saintes. voulait en apprendre davantage, Re me nous allions en parler.

Nes * *

D'abord, cependant, comme c'est la coutume, on

causa des intérêts locaux : le commerce des pommes

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