ET PERRET NT ATEN
COMBATS D’'HIER ET D'AUJOURD'HUI "rh:
de terre, qu'on expédie en Angleterre ; les artichauts et les choux-fleurs, qu’on vendra tout l'hiver à Paris, sur le carreau des Halles ; et puis les oignons!
L'hôtel de «la Maison blanche » est au fond du
port: par la fenêtre ouverte, un mauvais vent du nord- est, levé depuis la veille, venait de la mer;: äpre- ei coupant ; et, tout en devisant, nous pensions à ceux qui sont de l’autre côté de l’eau, à ces bandes d’enfants et de jeunes gens, partis comme des vols d'oiseaux migrateurs, depuis trois mois, pour aller, dans les villes anglaises, vendre à la criée les oignons de France: «Onions ! Onions! ».
On en a compté tout près de 2.000. cette année, rien que pour cinq ou six communes du littoral: ils resteront là-bas tout l'automne. la moitié de l'hiver, et ne reviendront qu'après la vente finie. Ils reviendront ! Qui sait? Il y a six ans, un paquebot, à bord duquel toute une troupe avait pris passage pour se faire rapatrier, toucha sur les roches de Guernesey : quatorze périrent, qui dorment dans le cimetière de l'île. Cela peut toujours arriver, et c’est à quoi rêvent les mères, quand on les voit, l'été, au départ des bateaux chargés d'oignons, se tenir au bout de la jetée, muettes et sans larmes, et regarder, d’un long regard perdu vers l’horizon, les gars qui sen vont. |
Encore, Po eux, le risque n’est pas très grand. Mais les marins ! Ce vent de nord-est est dur : on dirait déjà un vent d'hiver: et, à l'entendre ainsi je on songe davantage aux absents.
J'avais près de moi un constructeur de navires dont le fils est parti, ily a six mois, sur un voilier quia doublé le cap Horn : depuis trois semaines il aurait dû être à San-Francisco, et on attendait un télégramme
dans l'anxiété ; enfin, la dépêche venait d'arriver : tout allait bien ! Mais dans combien de temps reverra-t-on l'enfant ?
Tandis que je suivais ces propos, tour à tour instructifs et émouvants, admirant toute celte énergie, toute cette activité, dépensée, en somme, pour le plus oerand profit de la nation, la tristesse me poignait le cœur : une colère y montait contre linepte persécution que le gouvernement de la France inflige à tant de braves gens, comme ceux-ci travailleurs pacifiques, dont toute la passion politique se borne à vouloir pra: tiquer en paix leur religion |
I y a, dans les réunions d'hommes où les âmes sont à l'unisson, un courant magnétique entre les pensées. Les conversations s’arrêtèrent. Tous les visages se tournèrent vers moi, dans l’absolue fixité d’une attention | presque rigide. Avant que j'eusse parlé, on écoutait : on écoutait avec les yeux ! Je ne sais rien de plus saisissant. |
Nous ne faisons pas assez, à mon avis, de ces petites causeries intimes, sur les affaires du jour, dans les communes rurales. | :
Il n’est pas de propagande plus nécessaire.
Voici, par exemple, le congrès de la libre-pensée qui vient de se tenir à Rome. Ses organisateurs l'ont présenté, en France, à grand renfort de circulaires et d'articles de journaux, comme une préface de la prochaine séparation de l'Église et de l'État, une grande manifestation intellectuelle en sa faveur. IL est donc très important, pour nous, de savoir comment, dans quel esprit, on y a traité les questions religieuses.
Mon éminent confrère M. Marcelin Berthelot avait essayé de le préciser d'avance dans une lettre adressée aux congressistes. Il leur tenait à peu près ce langage : « Vous allez affranchir l'esprit humain du joug de la foi, sous lequel a péri Giordano Bruno, dont le bûcher - fume encore ! C’est à merveille. Mais, surtout, SOVeZ tolérants ! Ne déclarez la guerre à personne, ne menacez d’oppression aucune conscience ! »
On a lu respectueusement, comme il convenait, la lettre de M. Berthelot à la première séance ; après quoi, le congrès est, avec ensemble, parti en guerre contre l'Église catholique, contre la Papauté, contre les cléricaux, avec adresse de félicitations à M. Combes, discours de M. Gustave-Adolphe Hubbard : bref, toute la Ivre maçonnique. :
« Nous irons à Rome, avait écrit dans l'Action M. Ch. Debierre, qui n'est pas le premier venu, mais ni plus ni moins qu'un professeur de l'Université, nous irons à Rome, affirmer que toutes les religions ne sont que de vieilles défroques, dont il faut que l'humanité en marche se débarrasse. »
On a fait comme le disait ce fonctionnaire de L'État français ; tantet si bien qu'à la fin, un grand journal italien, la Tribuna, a écrit, à propos du congrès, le panéevyrique d’un certain « hymne à Satan », de Jean Carducci, que le journal appelle « le grand éducateur de la nouveile nation d’ftalie ». L'article finit par ces mots : « Puisque, hélas! notre poèle ne pourra être présent, contentons-nous d'envoyer un nouveau salut . à son héros : Salut, 6 Satan ! »
Je recommande ce document aux conférenciers des communes rurales. [LY en a d’autres, et de non moins instructif.
Pa CRE
Ainsi, au dernier grand Convent maçonnique, le F.:. Bonnet, orateur du Convent, et, d’ailleurs, secrétaire du comité des partis radical et radical-socialiste, a dit, entre autres belles choses:
« Nous venons de faire plus de chemin en deux ans qu'en dix. Nous approchons dés solutions décisives... Le mémorable décret de la Convention: « La république ne salarie aucun culte », figurera en janvier prochain à l’ordre du jour de la Chambre. »
L'occasion est excellente pour prendre le F.:. Bonnet au mot et examiner un peu les effets du « mémorable décret de la Convention ».
Hier soir, j'avais apporté à notre réunion un volume très intéressant qui s'appelle : Une Ville bretonne sous la Révolution. L'auteur en est un vénérable recteur des environs de Saint-Pol-de-Léon, M. Tanguy, et c'est l’histoire, puisée tout simplement aux archives municipales, de la ville de Saint-Pol pendant la Révolution, |
Dans beaucoup de communes, on a, en fouillant les documents, publié des ouvrages semblables. Rien n'est mieux fait pour ouvrir les yeux sur le lendemain qui nous attend, que ces récits d’un passé, tout prêt à renaître. : |
Donc, au temps du «décret mémorable » dont la maçonnerie exige à nouveau la promulgation, voici ce qui se passait à Saint-Pol-de-Léon. :
Il y avait là un citoyen Déniel, procureur de la Commune, qui, de concert avec le citoyen Dumay — il ya des noms prédestinés ! — curé intrus ‘de Saint-Pol, avait requis quelques jours plus tôt l'expulsion de
l'hôpital des «chiennes », dites Filles de Saint- Thomas et Sœurs de la Charité. Aussitôt le décret rendu, il fit descendre, pour les transporter à Morlaix, les cloches de la «ey-devant cathédrale » et celles du Creisker : il allait procéder à d’autres exploits quand la commission de salut public, établie par les représentants du peuple, le destitua, « considérant que l'intérêt général ne peut être bien placé entre les mains d’un homme qui tous les jours, par son, yvresse, porte le trouble dans les fonctions les plus TA DOCS » |
Le diable, au reste, n'y perdit rien, comme on va voir.
Le citoyen Le Bourguays, nouveau procureur de la Commune, ayant d’abord demandé que la ville de Saint-Pol, « dont le nom choquait l'oreille de tous les bons républicains, rappelant un prélat mitré », fut changé en celui de « Mont-sur-Mer, » se chargea, le sonivôse an IE, d’inaugurer la transformation de la vieille cathédrale du Léon en temple de la Raison. Grimpé dans la chaire, il fit entendre un discours tour à tour grotesque et blasphématoire, dans la note habituelle de ceux qui se prononcent chaque jour aux séances des congrès maçonniques. Le chant Grâce à nos canonniers alternait avec les paroles de l'orateur, qui finit par cette invocation attendrie :
« O divine philosophie, grâce immortelle te soit rendue pour être, après des milliers de siècles, venue à bout à (sic) tirer du chaos de l'ignorance des Français qui ignoraient leur existence et leur bonheur puissant. Et toi, temple maintenant dédié à la Raison, que tes échos retentissent de ces paroles sacrées :
« Vive la Montagne! Vive la république ! »
On se croirait au congrès de Rome!
Le lendemain ce fut le tour de la « cy-devant église
des Minimes, » et, enfin, «considérant que la liberté
des cultes est indéfiniment décrétée », le citoyen Le Bourguays fit abattre les deux croix de pierre de la Grande-Place et la croix dite de la Mission.
La municipalité de Saint-Pol n'avait, d’ailleurs, pas de chance. Quelques jours plus tard, à propos d'un débat sur une fourniture de viande à la troupe, elle fut obligée de débarquer encore une fois le procureur de la Commune, parce qu'il était « indécemment pris de boisson ». Mais il avait eu le temps auparavant de faire arrêter l'abbé Branellec, curé du Minihy, coupable d'avoir refusé le serment imposé au clergé, et une femme qui lui donnait asile, Anne Roussel, veuve Le Guen. Gonduits à Brest, l'abbé fut guillotiné sur la place « des Triomphes du Peuple », et la veuve fut déportée. |
Voilà, sur la première séparation de l'Église et de l'État dans le pays de Léon, un pelit aperçu de l'histoire.
Tous m'avaient écoulé sans rien dire, le regard toujours fixe, les dents serrées. On se quitta, presque en silence, sur une dernière poignée de mains. Une tristesse, mêlée de résolution, contractait les visages.
En sortant, un paysan, qui habite près de chez moi, m'accompagna : «Ah! me dit-il, nous en avons tous, dans nos familles, des souvenirs de ce temps-là! Mon grand-père, à moi, qui demeurait en Cléder, s’est marié la nuit, dans une grange ! On était allé là, par des che-
mins détournés, les fiancés, deux de leurs voisins, un
prêtre caché dans les environs et un enfant, pour lui
v° 2 = é = = La GUESS L Se er
Fe | COMBATS D HIER ET iodnr HUI 177 os
servir “ messe. Au moment où elle niiencait dite à. voix basse, on entendit du bruit au dehors : c’étaient les soldats! Bien vite, il fallut s'échapper par une issue qui donnait sur un fossé profond et plein d’eau. Les soldats, ne trouvant personne et ne pouvant croire que les gens fussent sortis par là, crurent le coup manqué ; ils partirent, et les mariés, avec le prêtre, tout trempés, rentrèrent pour finir la cérémonie. Mon grand-père m'a bien souvent raconté sa noce, el, nous autres, nous n'oublions pas ! »
Eh bien, dis-je, l’année prochaine peut-être, il vous faudra marier votre fils comme cela, dans quelque grange qui tiendra lieu d'église, quand celle de Roscoff sera fermée. » Mon voisin me regarda bien en face : « Nos pères ont tenu bon, malgré tout, et c’est comme cela qu'ils nous ont conservé notre religion ! Nous ferons comme eux pour nos enfants. »
J'aurais voulu que M. Combes vit les yeux de cet homme quand il me dit ces simples mots.