‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 53 sur 124 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

Comment dire? par quels mots rendre les pensées dont l’âme est agitée? Depuis l’inoubliable jour où Guyot de Villeneuve, par un acte décisif, fit apparaitre l’infamie, longtemps pressentie, de la tyrannie maçonnique, la Chambre se débat sous la griffe de l’affeux cauchemar. | Pre

En vain, le spectre du général André s’est enfui, chassé par le geste éperdu de M. Combes, plus outrageant que le geste irrité de M. Syveton.

Derrière lui, comme persiste le malaise des nuits troublées quand le réveil en a dissipé les funestes visions, l’implacable souvenir de la terrible séance demeure avec sa pesante obsession.

Car, si, par un méprisable abandon, le ministère et | la majorité ont pu se délivrer d’un homme, le régime er. dont il fut l’image lamentable les tient enchaînés à son | nom.

Tous les jours, dans la salle encore pleine des révélations foudroyantes, le mot retentit terrible et menaçant, dont ils finiront par mourir. La délation les enveloppe comme la tunique empoisonnée. Quelques-

uns, confus de s’en voir publiquement revêtus, voudraient en secouer l’ignominieuse étreinte. D'autres, plus cyniques où plus compromis, s’exercent à la

porter audacieusement. Peine perdue ! Tous. lle les brûle de sa mortelle flétrissure. |

Sur le pilori où, depuis un mois, Guyot de Villeneuve rend à son pays l'inestimable service de clouer chaque matin les dénonciateurs, ce ne sont pas, en effet, des hommes qui paraissent, c’est un système de gouvernement. L'Empire romain en donna le modèle. C'est là qu'aujourd'hui les maîtres du pouvoir vont chercher leurs leçons.

L'éminent secrétaire perpétuel de l’Académie française, M. Gaston Boissier, a écrit en quelques pages saisissantes ce tableau d'histoire. Il faut relire, dans l’'Opposilion sous les Césars, le chapitre des délateurs, « sortis de tous les rangs de cette société corrompue », « délateurs timides, honteux d'eux-mêmes », « délateurs hardis qui se plaisent à braver l’opinion », « délateurs élégants », « délateurs de basse condition », « soldats et maîtres d'école », si nombreux que « ce fut partout, dit Sénèque, une rage d'accuser qui épuisa Rome bien plus qu'une guerre civile ».

On dirait que la page est d'hier. Les voilà tous, sortis de toutes les Loges maçonniques, celui-ci qui se cache en déguisant son écriture, celui-là qui se vante de bien servir la république, magistrats, avocats, pro- fesseurs, officiers même, hélas ! correspondants masqués ou découverts du Frère Vadécart, et, avec eux, toute cette foule de louches anonymes, gens (de basse condition », promus par M. Combes au rang de « délégués administratifs », dans cette circulaire fameuse que

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Gauthier de Clagny a flétrie d'un titre ineffaçable, en lappelant le « Code de la délation ».

Tacite rapporte qu'un jour où quelqu'un proposait au Sénat de supprimer les récompenses des accusateurs lorsqu'un homme accusé se serait donné la mort avant le jugement, Tibère s’y opposa et, prenant parti pour les accusateurs, se plaignit que « les lois perdaient leur sanction, que la république était au bord du précipice. Mieux valait renverser tous les droits que d'ôter les gardiens qui veillaient à leur maintien ».

C'est tout à fait la thèse de M. Combes et sa conception de la défense républicaine. Comme, la semaine dernière, on le pressait de questions sur ces « délégués », nouvelle sorte de fonctionnaires occultes, il répondit : « Ah! vous voudriez bien désarmer le gouvernement! mais le gouvernement n Ne pas se démunir !... »

Se démunir, cela veut dire licencier la bande d’espions qui, dans chaque commune, sont chargés de surveiller et de dénoncer les citoyens et que servent à payer ces fonds secrets de l'Intérieur, dont la Chambre, complice intéressée du régime qui l’a engendrée et la lient prisonnière, vient encore de laisser à M. Combes la libre disposition. |

« Ainsi, dit Tacite, on faisait un appel aux délateurs. et eus race d'hommes, nés pour la ruine publique, et que nul châtiment ne réprima jamais assez, était encouragée par les récompenses. »

Notez que je ne crois pas du tout faire tort à M. Combes en le comparant à Tibère. Il paraît qu'il y a une

école allemande qui regarde ce chef d’État comme «une belle et noble nature », et en donne pour preuve principale qu'il ne montra sa méchanceté qu'à soixante-dix ans. C'est à peu près, si je ne me trompe, l’âge de M. Combes. Mettons qu'il ait la belle et noble nature de TFibère et que c'est elle qui le porte à faire de la délation une institution régulière, officiellement avouée, le grand ressort de son administration. Cela suffit à le classer dans l'histoire.

Au reste, si Tibère offusque M. Combes et ses amis, je consens à leur infliger seulement le souvenir plus récent, et dont ils ne pourront être que très fiers, de la Convention et des Comités révolutionnaires. C’est le même système de gouvernement.

Les jacobins de province dénonçaient aux jacobins de Paris, qui dénonçaient au comité de Salut public, comme les franc-maçons départementaux dénoncent aux franc-maçons de la rue Cadet, qui dénoncent au ministère. L'analogie est entière. Un témoin écrivait

en l’an HIT: « Les jacobins, avec leurs quatre cents

membres très actifs à Paris, et les quatre mille autres non moins dévoués dans les provinces, représentaient

la force vive de la Révolution. » Taine les appelle « une

petite féodalité de brigands superposée à la France conquise ». Ce système de gouvernement, dit Cambon à la Convention, le 13 brumaire an I, « en simple surveillance, coûtait 591 millions par an ». Les fonds

secrets d'alors !

Quand vous aurez fini l'histoire de Tibère, relisez dans les Origines de la France contemporaine, au troisième volume de la Révolulion, le livre des Gouver-

‘nants. Après cela regardez autour de vous !

J'entends bien qu'aujourd'hui, les victimes des dénonciateurs ne sont plus condamnées, comme les Romains, à tendre leur gorge au lacet ou leurs bras au couteau, ni, comme les Français d'il y a cent dix ans, à périr sur l'échafaud. Mais il y à d’autres manières de mourir.

Depuis que défilent sous nos yeux les fiches infâmes, depuis que s'étale au grand jour ce commerce scandaleux auquel furent livrés l’avenir, l'honneur, lintérêt de tant de soldats fidèles. quelqu'un a-t-il fait le compte de toutes les carrières brisées, de tous les espoirs déçus, de tous les droits méconnus? ù

Sait-on ce qu'il y a de souffrances muettes, de larmes

étouffées, de misères entassées dans cette douloureuse

histoire ? Sans parler des nobles ambitions injustement frustrées, combien de ces humbles serviteurs du pays, soutiens naturels d’une famille honorable, ont vu, le cœur déchiré, disparaître à jamais la chance dernière de l’avancement mérité, de la décoration attendue, de la solde ainsi améliorée? A-t-on lu la lettre poignante adressée au commandant Pasquier par la veuve du

lieutenant Martin ? Combien sont ainsi morts à la peine, enfermant leurs amertumes dans la tristesse du silence

professionnel ?

Pourquoi? Ah! toujours pour le même motif, qui revient comme le stupide rabâchage d’un maniaque, à la fin de tous ces rapports de police secrète, tour à tour grotesques et odieux, où, depuis quatre ans, les agents de la franc-maçonnerie souillent les officiers de leur

humiliante inquisition : « Va à la messe ostensiblement!

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entend la messe, mais dans une chapelle! va à la messe avec un livre!

messe, l'y mène en voiture! a mis ses enfants dans un collège religieux ! envoie ses enfants chez les Frères ! »

Voilà quelle persécution a frappé ‘ces hommes ! Ce n’est pas, il est vrai, comme pour les victimes de

Tibère, le sang de leurs veines qu’on a répandu, c’est

celui de leur âme ! AVES en coulant fait souffrir diyanaes | | |

Or, pendant vingt-cinq ans, la guerre religieuse fut conduite dans ce pays avec un mot d'ordre, répété sans relâche à la tribune, dans les réunions publiques, dans les journaux :

ils brisent l'unité morale de la patrie, ils ont mis la main sur les carrières publiques ! Sus aux catholiques !» Avec ce cri de guerre, qui fut celui de Ferry et de Waldeck-Rousseau, qui est encore celui de M. Combes, on a détruit l’enseignement chrétien, fermé les écoles libres, désorganisé les collèges catholiques, RPPOT les congrégations, persécuté le clergé.

Combien dans la masse inattentive, prompte à accepter la piperie des mots, combien ont cru à l’accusation, si bruyamment affirmée! En vain nous répondions Citez des faits, donnez des noms, prouvez que nous sommes de mauvais soldats, de mauvais citoyens, que nous devons à la faveur nos grades et nos emplois ! » | |

En vain nous attestions les exemples mutipliés de notre patriotisme, les souvenirs de la grande guerre,

accompagne sa femme à la.

« Les catholiques font deux France !

les services sans nombre rendus au pays ; en vain nous invoquions les concours, imposés à l'accès de toutes les fonctions, organisés, présidés par nos adversaires, les notes, les témoignages des chefs les moins suspects de partialité envers « les cléricaux ». On ne prouvait rien contre nous, on ne le pouvait pas, mais on criait toujours : « Les catholiques font deux France ! Sus aux catholiques ! » ;

Et, tout à coup, voilà qu’en effet, deux France apparaissent : l’une qui espionne, l’autre qui est espionnée : l'une qui est pourvue de toutes les faveurs, l’autre qui est déchue de tous les droits ! -

Cette fois, ce ne sont pas des mots, des cris de guerre, des apostrophes de réunion publique : ce sont. des faits, des noms, des actes formels. Nul n’a pu les nier. « ;

Quand les hommes du Grand-Orient, frappés au front, ont voulu défendre le long exercice de leur tyrannie, ils n’ont pas même essayé de le faire. Au contraire, ils ont revehdiqué le droit à la délation et son usage comme l'exercice d’un devoir.

La cause est entendue : eux-mêmes ont prononcé. Oui, il faut l’avouer, l’unité morale est brisée, et il y a deux France, celle de la franc-maçonnerie qui dénonce, et la nôtre qui est dénoncée. Tardive et douloureuse revanche, trop chèrement payée, car elle l’est au prix du vieil ésprit militaire qui fit si grande, depuis un siècle, l’armée nationale !

Pauvre et chère armée, où, si longtemps, courbés sur leur tâche quotidienne, l'esprit tendu vers la frontière

ouverte, tous, oubliant les origines, les opinions, les espérances individuelles, travaillaient dans l’union des cœurs, à l’œuvre sacrée ! Pauvre armée, qu'il y a huit ans encore; nous avons vue si belle dans les plaines de Châlons, quand, rayonnante de force et de confiance, elle s’offrait en gage à l'alliance nouvelle! Pauvre armée, jusqu'où la conduira le rude calvaire

qu'elle gravit depuis que l'affaire Dreyfus l'a touchée de son souffle empoisonné? :

Outragée, calomniée publiquement, abandonnée de ses chefs, trahie par eux jusqu’au mépris de son honneur, comme hier dans le procès Dautriche!, réduite à dévorer tous les opprobres dans un silence humilié, il faut encore qu'elle voie, par la porte basse de la délation, la méfiance se glisser dans ses rangs, et y tuer la loyale camaraderie dont est faite la solidarité militaire ?

Ce

Ainsi, l’armée déchirée, les officiers espionnés, leur avenir livré au bon plaisir de la franc-maçonnerie, tous les citoyens placés officiellement sous la surveillance de ses agents, voilà l’œuvre et le système du gouvernement de M. Combes. |

1. M. Dautriche, officier d'administration, attaché au deuxième bureau de l'état-major général, avait été inculpé, en même temps. que M. le lieutenant-colonel Rollin et deux autres officiers, du détournement de 25.000 francs ; ; dans la pensée du gouvernement cette somme avait dü servir à suborner un des témoins qui déposèrent contre Dreyfus à Rennes. Après plusieurs semaines de prison préventive, le gouvernement fut contraint de retirer l’accusation, et les inculpés furent acquittés à l’unanimité par le conseil de guerre.

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Et, sans doute, cela est affreux, il ya, cependant, 52 quelque chose de pire. Ici encore, retournons à nos auteurs. TEE : Le : STE 4e à Tacite, ayant dénombré les victimes de César et “# montré leur prodigieuse résignation à ses arrêts mortels, déplore la tristesse de ces continuels récits: € Mais, dit-il aussitôt, combien plus cette soumission passive fatigue l'âme et serre péniblement le cœur ! »

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