CREER
indépendance. Je vois qu’on agite déjà comment on en usera, et qui choisira les évêques, et s'ils se réuniront en conciles, et s’il faudra louer ou non les édifices religieux, enfin sous quelles formes préférées on portera cette belle peau de liberté arrachée à l’ours de la tyrannie ! Eh ! mes amis, il n’est pas question de cela du tout. Non seulement vous ne tenez pas la peau de l’ours, mais l’ours s'apprête à vous prendre la vôtre : et, comme c’est lui qui est le plus fort, soyez certains qu'il y réussira.
Nous verrons bien, dites-vous ! Coupons toujours ! nous aviserons, après, à recoudre ; et si, en attendant, on nous prend notre peau, l'exemple sera fécond pour l'avenir.
Soit ! je ne doute pas que, l'heure venue, prêtres et fidèles ne soient prêts à tous les sacrifices. Mais qu'on ne parle pas alors de régime définitif et normal : c’est une vraie persécution qui s'apprête. Il faut, en effet, raisonner ici sur les réalités et non sur des hypothèses.
Imagine-t-on que la franc-maçonnerie révolutionnaire, dont, je suppose, après l'affaire des fiches, personne ne conteste plus le rôle décisif, va consommer, après vingt-cinq ans d'efforts, la rupture de l'État et de l'Église, pour donner la liberté aux catholiques ?
Est-ce que la fin qu’elle poursuit, l’objet unique de son institution, n’est pas ladestruction du christianisme? Est-ce que les socialistes ne sont pas ses complices, plus ou moins déguisés sous le masque des passions populaires ? Et, quand ces éternels conspirateurs, maîtres du gouvernement, peuvent enfin réaliser leur rêve impie, croit-on bonnement qu'ils vont, d’un élan de leur grande âme, délivrer de ses entraves cette Église, haïe autant que redoutée ? Ils sont d'esprit plus pratique.
Ce n’est pas à briser des entraves qu’ils pensent, mais à forger des chaînes. La séparation de l'Église et de l'État tient en deux formules : suppression du budget des cultes et police du clergé. Tout le reste, déclarations pompeuses en l'honneur de la liberté, organisation des associations « cultuelles », règlements sur les édifices, tout cela est vain, ce sont des mots qu'on écrit pour se donner des airs de législateurs ; c’est la violence travestie en articles de loi, le brigand habillé en gendarme.
Soyez assurés que ces gens-là n'ont que deux idées fermes : dépouiller le clergé de sa subsistance dans l'espoir que le culte, faute de ministres, sera détruit dans la moitié du pays ; etle traquer par des lois impitoyables, en le livrant à la surveillance de tous les mouchards officiels et officieux, pour le mettre partout dans l’impossibilité d'exercer son ministère.
La séparation, c’est cela et ce ne peut être autre chose.
C’est pourquoi elle ne saurait enfanter que la persécu-
tion et, pour mettre les choses au mieux, en supposant qu'on y résiste, la guerre civile. Voilà pour l’intérieur.
Mais la rupture du Concordat emporte d’autres conséquences, et le complot dont elle est née cache des desseins plus profonds. Elle se lie étroitement à notre politique extérieure, elle "en domine l'orientation
nouvelle.
Ce n’est pas en vain que l’occasion en fut offerte par la visite du roi d'Italie, prélude nécessaire de ce voyage de Rome, qui marque, dans notre histoire contemporaine, une date à laquelle l'avenir donnera une impor-
tance d’abord insoupçonnée. Déjà l’accueil victorieux que la franc-maçonnerie italienne fit au président de la république française, avait permis de la pressentir. Les faits, aujourd’hui, se chargent de la faire comprendre.
Huit mois ont passé depuis cette entrevue du Quirinal, où, dans le bruit des acclamations commandées, le. chefde l’État français abandonna, d'un gesteinconscient, les traditions les plus anciennes, les intérêts les plus certains du pays confié à sa garde. |
Considérez le chemin parcouru en si peu de temps. A peine l'Italie révolutionnaire a-t-elle reconduit à la frontière, dans un triomphe ironique, son visiteur inespéré, qu'elle s’en vient frapper à [a porte de ce Vatican où. la veille, elle lui défendait de s'arrêter, en la montrant du doigt à son outrageante curiosité, et c'est pour solliciter, afin de consolider le trône de son Roi, l'appui de l'hôte auguste qu’elle y tient prisonnier.
Autour de nous, partout, comme d’un accord universel, la guerre religieuse s’apaise et s'éteint. Les Empereurs et les Rois offrent, à l’envi, leurs hommages intéressés au Pape, délaissé par la France. Près de lui,
les diplomaties s’agitent autour des dépouilles abandon-
nées de l'infidèle nation.
Celui qui présentement la gouverne n’a-t-il pas mis à l’encan ses antiques privilèges, les offrant à des rivaux surpris de cette fortune inattendue, comme un encombrant bagage du passé? La main qui se retire ainsi volontairement de l'Orient européen laisse la place à d’autres ; peu à peu, dans ce coin troublé du monde, l'abandon du protectorat ouvre la porte, pour le futur règlement des conflits, à d’avides influences.
Dans une hâte fiévreuse d’arrangements internatio-
naux, une idée nouvelle, vague et confuse, commence à paraître, troublante par son imprécision et le mystère
qui en couvre les progrès. On dirait qu’un programme
général se poursuit dans l'ombre, tracé par des mains cachées, cheminant à l'abri des grands mots pacifiques et des rêves d’universelle fraternité, qui bercent notre incurable naïveté. L'Angleterre remporte à Terre-Neuve une victoire poursuivie par une (énacité séculaire, elle
-asseoit enfin aux bords du Nil l'empire édifié sur les débris de notre prestige historique. Nul, cependant, n’aperçoit et ne peut dire clairement où est notre profit dans cette grande évolution de notre politique. Pour
évaluer celui qu'on nous promet au Maroc, il faudrait
savoir à quel prix nous l’allons payer et ce que nos
mans en retiendront quand nous l’aurons conquis.
Le chemin semé d'aventures où nous pousse ainsi le souffle internationaliste, s'ouvre devant nous à l'heure la plus grave que lé monde ait connue : celle où le drame asiatique remplit l'Extrême-Orient, couvrant de
son fracas la marche audacieuse de l'impérialisme
anglais, depuis les frontières de l'Inde jusqu'aux sommets du Thibet, préface menaçante des rencontres prochaines où se disputera l'empire du Pacifique.
Jamais la France n'eut plus-besoin d’une politique:
précise et ferme, assise à l’intérieur sur la concorde des citoyens, au dehors sur des alliances fidèlement entre: tenues, servie, quoi qu’il arrive, par une force nationale compacte et puissante. :
Le pays, cependant, est livré à l’anarchie. Elle se
révèle par des lueurs d’éclair, comme il y a cent quinze
ans, à la veille des grands bouleversements : à Cluses, à Neuvilly, la guerre sociale, ceux qui attaquent acquittés par la justice, ceux qui se défendent condamnés : à Brest, à Toulon, la défense maritime désorganisée, le commandement militaire bravé, insulté par ses subordonnés ; à Marseille, la vie commerciale suspendue, détournée vers l'étranger. Elle ravage les consciences que, demain, va mettre aux prises
la pire des discordes civiles. Elle éclate à l’école, .
dans le mépris des idées fondamentales, de la patrie comme de la religion. A-t-on noté, au passage, le geste impie de ces trois cents instituteurs primaires de Paris assurant le professeur Thalamas de «leur vive solidarité fraternelle », et blämant publiquement leur propre ministre « fatigué de l’action républicaine » ? Mieux que des phrases, de tels faits éclairent une époque.
Mais, de cette universelle anarchie, la plaie qui ronge l’armée est la plus inquiétante manifestation : l’organe vital est atteint par la lente corruption du corps social. À cette révélation, pleine de menaces, un frisson douloureux a secoué le grand malade.
La réaction qui peut le sauver se fera-t-elle
Telle est la question que se posent, anxieuses, en cette fin d'année, les âmes patriotes.
Hier, en ce Salon des familles de Saint-Mandé qui entendit le programme collectiviste de M. Millerand. 1.500 hommes étaient assemblés, venus de toutes les parties de la France. C'était le banquet de clôture de ce congrès de l'Action libérale populaire où, pendant
trois jours, sans qu’une parole de discorde s’élevât:
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entre les assistants, les délégués des 150.000 membres de l'Association avaient étudié librement, loyalement, les moyens d’arracher le peuple de France à la tyrannie des jacobins. |
Autour des tables, la cordialité, l’entrain, la confiance n'avaient cessé d'animer les familières conversations, On se sentait entre Français, résolus à s'unir contre
l'ennemi commun, à sacrifier à l’œuvre de salut leurs
préférences et leurs regrets, leurs idées particulières et leurs tendances personnelles, pour n'écouter que la grande voix de la patrie en danger.
Quand Piou se leva, ce flot de volontés avides de discipline et d'action, déferla devant lui en une formidable acclamation. Les drapeaux frémirent : il sembla que l’âme de la France passait dans la salle, grave et reconnaissante. ;
Avez-vous lu, dans les Mémoires de Canrobert
publiés par M. Germain Bapst, la grande scène de
Magenta ? Sur le talus du chemin de fer, la garde impériale est engagée dans un combat acharné : le maréchal le gravit à pied, pour interroger l'horizon ; comme il paraissait au sommet, dans la fumée, sous la
pluie des balles, entre les grands corps des grenadiers
déjà tombés autour de lui, soudain les soldats l’apereurent et, cessant un moment la fusillade, s’écrièrent : « Vive le maréchal Canrobert! » Lui, d'un grand geste découvrant lentement sa tête aux longs cheveux historiques : « Messieurs de la garde, dit-il, je vous salue. »
J'ai cru voir à Saint-Mandé quelque chose de sem-
blable. Au milieu du grand combat civil où s’épuise la
nation, parmi les victimes de la tyrannie et de la délation, la France, tout à coup, a paru, rayonnante de sa gloire antique, et comme ses fils, pressés en
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