‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 61 sur 124 · UN 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

UN 9 THERMIDOR

(2 FÉVRIER 190) Re ‘

J'ignore si beaucoup de mes collègues ont coutume de chercher en quelque lecture spirituelle le réconfort de leur âme. L'exercice, en soi, n’a rien qui doive alarmer un républicain : Franklin, dit-on, s’y plaisait.

Pour moi, j'ai souvent éprouvé qu'il prépare utilement l'esprit aux évènements quotidiens, par les salutaires méditations dont ceux-ci lui offrent presque aussitôt la frappante application. ; |

Vendredi dernier, comme j’entrais en séance,.et que mes yeux tombaient sur le banc des ministres, où les nouveaux promus recevaient les serrements de main des amis empressés à saluer leur fortune, il advint ainsi qu'un passage de l’Imitalion de Jésus-Christ se présenta avec force à ma pensée :

« D’autres occupent à présent leurs places et je ne sais s'ils pensent seulement à eux.

€ Ils semblaient pendant leur vie être quelque chose et maintenant on n’en parle plus. »

Aïnsi s'exprime l’Imitation, au livre I, ch. rx, v. 5. L'actualité n'est-elle pas admirable ? Sur ce banc combien ont passé, qui « semblaient quelque chose », et dont on ne parle plus ! Ceux d'hier s’y croyaient soli-

FOR DCS EU DRE TE a

dement assis : d’autres occupent leurs places. Lequel pense à eux ?

M. Rouvier seul, peut-être, ne füt-ce que pour trouver les mots par lesquels il fera, le plus délicatement possible, entendre qu’il n’est plus des leurs. |

Le voici à la tribune, avec cet air de dédaigneuse lassitude, que les fortunes diverses de sa vie imprimèrent à son visage fatigué. C’est la grande attraction et le spectacle vaut qu’on s’y arrête. Sur les bancs voisins, M. Jaurès écoute, incertain. Hier, à la même place, ardent, sûr de la victoire, il paraissait le maître de l’heure. Aujourd'hui, inquiet, il attend celle que la main d'un autre va faire sonner. Marquera-t-elle entre ces deux hommes une décisive rupture?

Les esprits sont tendus sur cette question. Il n'y en a pas d'autre et elle suffit à faire apparaître, sous les mots. le choc des situations.

Comment cela se fit, nul d’abord ne s’en aperçut : et les jeunes purent ici prendre une assez belle leçon d’ art politique.

Ayant annoncé, sans qu'un sourire aggravât l’ habituel scepticisme de sa parole, que le gouvernement prendrait toutes les réformes promises par le cabinet précédent «au point où il les avait menées », le président du conseil, parmi les « mouvements divers » que suscita l’insondable ironie de cette courte formule, laissa négligemment, comme le plus ordinaire des clichés ministériels, tomber ces mots :

: A l'extérieur, nous continuerons par la pratique active de notre alliance... »

Ah ! le beau coup! M. Jaurès se dresse, pâle, puis empourpré ; le groüpe socialiste est debout ! Des mots partent, irréparables, tels que, tout à l'heure, ils force-

ront le ministre des affaires étrangères, assailli par les clameurs, à protester dans le tumulte, au nom de l’intérêt français, et ces mots qui frappent, à travers le drame sanglant de Pétersbourg, l’allié détesté, retombent sur le « bloc » en éclats meurtriers. C’est fini, il est brisé, brisé par l'explosion du conflit national. | |

… On attendait M. Rouvier sur le fameux programme ! Point : il l’écarte d’un mot, et, tout à coup, à sa place, sans paraître se douter de l'effet qu’il a si bien préparé, découvre l'alliance. russe ! Je vous le dis : ce fut une belle leçon. ;.

Les anciens, cependant, se rappelaient la tragique séance où M. Rouvier, comme un taureau blessé, faisait tête à l'attaque furieuse de M. Jaurès et lui criait, se frappant la poitrine, dans un mouvement qui empoignait toute la salle : « Votre méthode n’est pas d’aujourd'hui ! elle remonte à la période révolutionnaire : ce sont les accusations que les républicains jetaient aux républicains, et tous finissaient par aller successivement se mettre d'accord, hélas ! sous le couteau de la guillotine.. Ah ! vous l’avez perfectionnée depuis ; ce n'est pas la guillotine sanglante, c’est une guillotine sèche avec laquelle vous avez la PEAICQRSR de tuer notre honneur ! » |

Ce fut une scène sans égale, .qui, sur nos nerfs tendus, fit courir un frisson et nous donna, pour un moment, l'illusion poignante d’une journée de la Con-

vention. M. Rouvier, sous les applaudissements de la :

majorité, demeura vaincu, et M. Jaurès, dans l’ardente ovation de la minorité, parut le tyran du lendemain.

EST He :h REX 4 En RL et AD 1 NY NE % à

ET D'AUJOURD'HUI de CPétait. 1 y a dix ans et demi. La tribune, voilée de crêpe, offrait aux yeux un lugubre avertissement : Carnot venait d’être poignardé. On espérait, il est vrai, be” en Casimir-Perier, et il n’y avait pas encore d'affaire ut Dreyfus. Maïs la dictature de M. Jaurès, un moment aperçue dans le drame des paroles, semblait déjà une menace prochaine. | Depuis, nous l'avons connue, et le compte n’est pas achevé de ce qu’elle nous a coûté.

Hier, ce fut la revanche de M. Rouvier. Elle devait venir. Madame de Staël écrivait à Rœderer : « Entre | les hommes qui veulent arriver et ceux qui ne veulent pas être pendus, il y a toujours plus à parier pour les derniers ». M. Jaurès avait oublié cette maxime. É Mais, entre ces deux hommes, se heurtait autre chose que l’âpreté d’un souvenir personnel. Il y avait, dans. toute la salle, comme le sentiment confus d’une délivrance. La chute de M. Combes et la cassure du Bloc, c'était l’irrémédiable fin d’un système de gouver- : nement.

Nul n’en doutait et une espèce de joie courait sur les bancs, que ne put même éteindre M. Ferdinand se Buisson, quand il vint, au milieu du bruit, prédicant

- obstiné, demander la continuation du système. Il n’y eut pas de colère : on riait et la gaieté perçait dans la

raillerie des interruptions, dans l'excès même des applaudissements. R

On battait des mains aux paroles de M. Rouvier, mais

c'était moins pour l’acclamer que pour huer son pré-

décesseur. Je suppose que Tallien et Billaud-Varennes

connurent ces transports, quand, après la chute de

% Robespierre, les soixante-treize détenus, débris de la

Gironde, reparurent à leurs côtés.

Ÿ : MAT EEE

Gaudin, duc de Gaëte, commissaire de la Trésorerie en 1794, raconte dans ses mémoires que le soir du

o thermidor, il rencontra le président du comité

révolutionnaire de son quartier : « Eh bien, qu'est-ce? lui dit-il, Robespierre hors la loi! Que veulent-ils donc ? Tout allait si bien ! » M. Combes en était là. il y à quinze jours. Tout allait si bien !

Il se croyait invulnérable, ayant pour lui les grands chefs de la Maçonnerie. Quand il vit qu’à la Chambre ses complices eux-mêmes l’abandonnaient, il espéra que, du dehors, l’appui des Loges le sauverait. M. Aulard rapporte qu’à la fin de la terrible séance de

thermidor, lorsque les terroristes dissidents osèrent

enfin crier : « Aux voix l'arrestation ! », Robespierre

monta avec fureur quatre gradins au-dessus de celui

où il était, regarda les tribunes, qui lui parurent hos-

tiles, et se sentit perdu. Aïnsi M. Combes, glissant

dans la boue comme l’autre dans le sang, et tombant à terre, poussé par ses amis, voulut se relever en appelant à l’aide les hommes dont il avait servi les passions. Il‘écrivit son manifeste, insolite et colère, le porta à M. Loubet, le publia dans la presse. Nul n’y prit garde. Ainsi finit la Terreur.

La Terreur ? L'exagération est-elle si grande ? Sans doute, ce ne sont pas des têtes qui tombent et, dans Paris, toujours en fête, ceux qui vont à leurs plaisirs ne risquent plus, comme les joyeux habitués des tripots

de l’an IT, de heurter la charrette des condamnés. Tout.

au plus pourront-ils croiser quelque humble fille, vêtue d'une jupe noire et d’un chapeau flétri, religieuse

sans asile et sans habit, qui, pour ne pas mourir de

faim, court les rues à la recherche d’une place. Ceux qui, par état, fréquentent ces douleurs, en

savent l’amertume et que les supplices sanglants ne sont pas les seuls dont on meurt. Ils le savent aussi,

tous ceux que poursuivit, sans pitié, l’infâme dénonciation des espions officiels, fonctionnaires privés de leur gagne-pain, officiers qui pleurent leur carrière brisée, pauvres gens traqués pour leurs votes, obligés, pour avoir part à l'assistance publique, de livrer l’âme de leurs enfants ! |

Qu'est-ce que cela ? Qu'est-ce que cette haineuse surveillance des serviteurs du pays, cette cruelle servitude des citoyens, organisées par la Franc-Maçonnerie, maîtresse du pouvoir ? Qu'est-ce, sinon un régime de Terreur ? La fin de ce régime, voilà ce que marque la chute de M. Combes, comme le 9 thermidor marqua la fin du règne souverain de la guillotine.

Mais cela ne se fera pas d’un coup, pas plus qu’il y a cent dix ans la chute de Robespierre n’abattit en un jour la puissance des terroristes.

Le 24 thermidor, Barère dit à la Convention : « Nous avons été sauvés par le gouvernement révolutionnaire.. C’est donc à cette base unique... qu’il faut tout rappeler. » Turreau lui crie : « Je demande à Barère quel est celui de nous qui s'oppose au gouvernement révolutionnaire ? » Et Barère, aussitôt renchérissant : « Eh bien ! convenons tous, déclarons tous que nous voulons le gouvernement révolutionnaire. » (Oui! oui F s’écrient tous les membres, en se levant et agitant leurs chapeaux par un mouvement simultané, oui, oui, nous le voulons tous. » Et on applaudit à plusieurs reprises. Ainsi, hier, à la Chambre, on criait : « Nous vou-

FR UT PERTE D Ole de LS

lons le programme de M. Combes ! » M. Ferdinand Buisson expliquait : « Je cherche quelle est la ques-

tion dont le choix indiquerait à lui seul que le gouver-

nement est et veut être un cabinet républicain. Je dis que la question qui peut servir de pierre de touche, c'est précisément la question de la séparation des

Églises et de l'État. » M. Maurice Allard s’écriait:

«L'apaisement, nous n’en voulons pas ! » Et toute la majorité applaudissait. M. Rouvier disait : « J’ai parlé

de conciliation entre les républicains et avec nul autre

parti. »

M. Bienvenu-Martin, ministre des cultes, s’élançait à la tribune, tout bouillant, et, comme s'il eût défié l'ombre de Grégoire VIT: « Non, dit-il fièrement, nous n’irons pas à Ganossa !.…. Je vous l’assure, au nom du gouvernement tout entier...» « Très bien », souligna M. Rouvier, imperturbable, et ïl fit, avec ses collègues, une petite ovation à l'ennemi des Papes quand il revint à son banc. Telle fut la mise en scène. Il est entendu que rièn n’est changé, que le programme subsiste, et que la guerre religieuse va continuer de plus belle. C’est juré, comme, parles thermidoriens, le gouvernement révolutionnaire.

* KX X

J'ose dire que cela n’a aucune importance. Les faits sont les faits et il n’est au pouvoir de personne d'en suspendre les conséquences. Michelet, à la dernière page de son histoire de la Révolution, ayant à sa manière raconté le 9 thermidor, conclut, en son style

plein d'images, par ce frappant apologue : « Peu de

jours après thermidor, un homme qui vit encore et

A RS PARENT En NRA AE CN NE NN à

Page 1