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Ce n’était ni le temps ni le lieu, vous le comprenez, de discuter avec un fonctionnaire sur l'étrange attitude d’un gouvernement qui déchaîne, par ses décrets, la œuerre civile. et dont [es représentants sont obligés, pour l'empêcher d’éclater, de supplier ses adversaires d'intervenir. IL fallait agir : tout était à craindre! Il
n'y avait qu'à regarder les visages, qu'à entendre les
cris. Fidèles à la résolution que nous avions prise,
M. de Guébriant et moi, de tout faire pour prévenir
les violences, nous nous tournâmes vers la foule, et,
en quelques mots, je lui demandai de se contenter de
la magnifique protestation qu’elle venait d'accomplir,
el de ne pas s’exposer, ni exposer les soldats, à un
irréparable conflit. QIL ne faut pas, ai-je dit, placer
nos soldats entre leur devoir militaire et leur cons- :
cience chrétienne ! »
Les premiers rangs répondent :
— Nous ne voulons pas céder, nous voulons la liberté, nous voulons les Sœurs ; qu’on nous les laisse
el nous nous en irons. Sinon, nous ne bougerons
pas !
Et la foule crie :
— Non, non, nous ne bougerons pas!
M. de Guébriant insiste : il rappelle les conseils de calme, de modération, que nous avons donnés tous ces jours-ci et la veille encore.
— Non, non, nous ne bougerons pas !
La situation était, je vous l’assure, très critique : les
gendarmes se portent en avant, on est à quelques pas
les uns des autres. De la foule on crie :
ARE à D eu Are MOTS CEE À SCA SP TES ee A MU rue A:
—— Pas de gendarmes, pas de gendarmes ! La troupe ! Vive l’armée!
Une espérance nous apparaît. Nous disons au souspréfet : « Veuillez faire retirer les gendarmes. On aime lés soldats, la conciliation sera plus facile ». Le souspréfet accepte aussitôt. Les gendarmes font demi-tour et passent derrière la troupe, qui s’avance de quelques mètres.
« Bravo ! Bravo ! Vive l’armée ! » Mais aucun pas en arrière, au contraire et en un instant le corps à corps se produit. Les petits soldats sont là, l'arme le long du corps, la baïonnette au canon, un peu pâles, émus, et si doux! J'essaie encore un effort: «Il y a là, parmi ces soldats, des hommes qui sont vos frères, vos amis, vos fils! Ne laissez pas se produire l’affreuse rencontre dont le gouvernement ose prendre la responsabilité ! » |
«= Vive l’armée ! Nous voulons la liberté! Nous ne bougerons pas d'ici: la liberté ! » Et soudain de cette foule s'élève l'immense clameur de la Marseil- laise ! Voilà les cris séditieux des rebelles imaginés par M. Combes !.… |
La situation est de plus en plus grave et émouvante : d'un instant à l’autre, elle peut devenir tragique! Il y a là, devant nous, des visages convulsés, des yeux pleins de larmes, des poings crispés... heureusement, ‘pas une arme! Mais qui peut répondre d’un geste violent, d’un coup porté et de ses terribles consé-
quences ? Jé vois encore, je verrai longtemps un jeune homme au regard bleu comme une lame d’acier, la
me
Bu à CE
figure contractée, cherchant malgré moi à se frayer un chemin et marchant vers la troüpe en criant : « Liberté ! Liberté!» Alors — combien de temps ? je n'en sais rien : ce fut un siècle ! — nous entreprenons, M. de Guébriant et moi, aidés de quelques amis, de convaincre ces braves gens, en parlant aux uns et aux autres, et c'est, je vous jure, une dure et cruelle besogne. |
Car enfin, ils ont raison, ils sont dans leur droit : ils sont admirables de courage, ils n’ont provoqué personne. Hier, ils étaient de paisibles cultivateurs, aujourd'hui encore ils n’attaquent pas et tout notre cœur est avec eux ! et il faut cependant, par devoir, par raison, essayer de les faire reculer ; ah ! oui, la douloureuse besogne !
Tout à coup, du fond ‘de cette mer humaine, une poussée se produit, terrible, irrésistible ! À côté de nous, les hommes se tiennent par le bras, indissolublement enlacés ; on crie : « Liberté, liberté ! les Sœurs! les Sœurs!» et la Marseillaise ! Et au souspréfet : «A bas Combes! À bas le ministère ! Démission ! Démission !...» La poussée avance, elle nous enlève, nous porte serrés dans un étau toujours plus pesant. Un cri d'angoisse : c’est un jeune homme de la colonie étrangère, M. de Lavarande : à côté de moi, je le vois pâlir, s'effondrer, étouffé. À grand'peine, on l'entraine, on le porte vers la maison voisine. La poussée continue et, pas à pas, les soldats reculent, reculent, étonnés, incertains ! Sur les murs des jardins en bordure de la route, des hommes debout applaudissent. Que va-t-il arriver ?
Un de nous, M, de Kerdrel, propose que la troupe
enlève les baïonnettes et recule volontairement de six
essayer de convaincre les plus emportés, les plus à animés, surtout ceux que nous connaissons le mieux et que nous savons les plus sages.
tement unis aux nôtres par la confiance et l'affection. alors même qu'ils résistaient à nos conseils! Ils
voyaient bien que nous agissions par devoir, par cons- cience, et ils ne nous blâämaient pas, pas plus que
nous ne les blâmions nous-mêmes.
Rent
pas, et qu'on demande à la foule d’en faire autant ! Le sous-préfet entend, consulte le capitaine commandant
- : — « Vous avez, par votre énergique résistance, obtenu qu'on reconnüût l'impossibilité de la vaincre autrement que par des violences : je vous conjure de
en effet, la foule s’arrête. Aussitôt, sur l’ordre du capi-
taine, les baïonnettes sont remises au fourreau, la troupe recule de quelques pas, et une détente, une
très haut, dans ce long et pénible débat, nous n'avons
par les soldats, un à un, sans force, sans brusquerie ; et comment dire leur bon, leur loyal visage, pendant
et accepte. | d'élève aussitôt la voix et je demande qu’on consente à l’arrangement :
vous arrêter. » Cette fois on crie bravo autour de moi, et,
accalmie se produit.
Nous en profitons M. de Guébriant et moi, pour On nous écoute, car, pas une minute, il faut le dire
cessé de sentir les cœurs de tous ces hommes étroi-
Peu à peu, sans s'ouvrir, la foule se laisse pénétrer
pau ils avançaient ainsi, si doux, si patients, s’enten-
dant appeler dans la foule par les amis, les parents : « Bonjour Yves ! Bonjour Jean-Marie ! » et voyant les mains chercher les leurs. Ah! quelles scènes inoubliables, et quel crime que celui ce ministres qui les ont rendues possibles !
Le sous-préfet, je l'ai dit, fut très modéré, très conciliant ; mais à l’homme qui lui criait: «Vous dites que vous ne voulez pas nous faire de mal, mais on nous en fait en nous arrachant nos Sœurs, et si vous ne voulez pas nous en faire, vous, pourquoi restez-vous là ? Retirez-vous et donnez votre démission, ce sera un srand exemple ! » à cet homme, je crois qu’au fond du cœur il a dû donner raison. # ;
Cependant, au milieu de cette foule, les soldats avançaient peu à peu, toujours accompagnés par nous, suivis du sous-préfet et des commissaires ; les gendarmes étaient loin. Le serrurier, sans doute, se faisait petit : on ne le voyait pas.
Nous arrivions vers la porte de l’école, une petite porte basse, ouverte dans un grand mur, à un tournant de la route qui passe, étroite, entre ce mur et une auberge regorgeant de monde à l'entrée et aux fenétres. Et là, c’étaient les femmes, des mères, des jeunes filles, des enfants, entassées, pressées, refoulées dans cette rue que, de l’autre côté, une autre foule fermait comme une impasse.
Tout à coup, de cette multitude, s 'éleva une indicible clameur, une plainte sans fin, gigantesque, faite d'angoisse, de colère et de douleur. Nous qui l’avons entendu, nous n’oublierons jamais ce cri-là ! M. Combes, lui, l’entendra-t-il ? Nous nous précipitons, M. de Guébriant et moi, vers la porte devant laquelle ces femmes sont en monceau. Ah ! ces visages, ces yeux,
ces larmes, ces cris ! « Nous ne nous en irons pas ! On fera ce qu'on voudra ! Nous mourrons s’il faut ! »
De nouveau, tout mouvement est arrêté ; on ne respire plus : on attend ; le sous-préfet est là, avec les commissaires, hésitant. |
La foule crie : « Nous ne toucherons pas aux soldats, mais pas de San si le crocheteur se montre, il ne passera pas. :
Comme tout à " heure, l'angoisse renait. Il n’y avait que trois partis à prendre : ou laisser le sous-préfet et les commissaires accomplir le crochetage de la porte et, alors, j'en suis sûr, M. de Guébriant n’en doute pas non plus, ni le sous-préfet, ni aucun des témoins : c'était une atroce bagarre, le crocheteur, les commis saires, roués de coups, assommés, peut-être davantage, et les femmes renversées, piétinées, écrasées : ou protéger nous-mêmes les crocheteurs et c'eût été la dernière des hontes, sans compter que nous n’aurions pas empêché la bagarre ; ou rendre le crochetage inutile en constatant que nous cédions à la force, et, -par là, PAPE les violences.
Nous n'avons pas hésité ; j'ai tout de suite, d accord avec M. de Guébriant, pris la responsabilité de con- seiller qu’on ouvrit la porte.
Les dépêches adressées aux journaux ont dénaturé la situation en disant tout simplement : «M. de Mun fait ouvrir lui-même la porte de l’école. » Il en est qui ajoutent : « L’exécution s’est faite le plus aisément du monde.» Je ne pense pas que M. le sous-préfet de