‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 8 sur 124 · PA 2 NE TIME · texte numérisé non relu

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Morlaix soit de cet avis, ni les commissaires de police. Sans nous, jose le dire, sans notre résolution, il y aurait eu du sang ; nous avons protégé la vie des femmes qui s’offraient en victimes et nous avons probablement sauvé celle des agents de l’administration.

Mais encore, pour ouvrir la porte, comment faire ? Elle était verrouillée, barricadée, et personne, derrière elle, ne répondait à nos appels. La foule criait :

— N'ouvrez pas ! n’ouvrez pas ! ne sortez pas |

Trois fois, aidé de quelques jeunes gens partageant mes angoisses, j'essayai de faire passer de l’autre côté du mur un mot écrit à la hâte. On organisa une courte échelle, les femmes tiraient par les jambes le premier

échelon et le faisaient tomber. Une fois un jeune

paysan voulut escalader : derrière moi, on l’appela par

son nom, avec des menaces, en lui criant de descendre,

je dus moi-même l'arrêter.

Enfin,-un homme, d’un mur voisin, sauta dans la cour de l’école et alla prévenir. M. de Kervenoaël, l’un des propriétaires, vint à la porte, et ayant entendu

mes explications, m'ouvrit. La foule cria : «M. de Mun

seul, pas le commissaire », et j’entrai. Dans la maison, je trouvai la vénérable et sainte supérieure et ses Sœurs, entourées d’un grand nombre de dames venues dès la nuit s’enfermer avec elles. J’ expliquai la situation, la gravité du péril et pourquoi je POSeUsSE d'ouvrir. |

La supérieure, une femme d’une grande énergie qui a fait pendant ces quinze jours notre admiration, voulut bien me dire qu’elle s’en remettait à ma décision,

quelle que fût sa résolution de ne céder qu’à la force. Revenu devant la porte, il me fallut parler encore à la foule émue et irritée : | __ « Madame la supérieure, dis-je, consent, à ma prière, à laisser ouvrir la porte. Il est bien entendu, je le déclare en votre nom, qu’elle ne cède que devant la force, et pour éviter des violences ; d’ailleurs, quel crochetage vaudrait, comme témoignage de votre résistance, l'évidence même de ce fait que le commissaire

ne pourra entrer ici que parce que vous voulez bien y

consentir, sur le conseil de vos représentants, pour éviter des malheurs irréparables. »

On applaudit, tout en criant : «Ce n’est pas assez, il faut résister jusqu’au bout. » Les commissaires ne se pressaient pas, c'était à qui des deux n’entrerait pas. Enfin, celui de Saint-Pol, qui, paraît-il, était porteur du décret, se décide et passe le seuil avec moi. La porte se referme sur nous. À l’intérieur, la même douloureuse scène, cent fois décrite pendant ces tristes jours : les pauvres Sœurs blanches groupées dans l’oratoire obscur, à peine éclairé par le jour filtrant à travers les fenêtres barricadées ; autour d'elles, les dames pleurant; la supérieure lisant, d’une voix ferme, sa très digne protestation où elle rappelle que ni elle ni ses Sœurs n’ont violé aucune loi et déclare qu’elle ne cède qu’à la la force ; puis le commisssaire balbutiant à grand’peine le décret signé Loubet, pendant que les dames crient : « Vive la liberté », M. de Kervenoaël protestant: à son tour au nom de son droit de propriété violé, puis,

jetant à la face de l’exécuteur le papier que celui-ci

avait osé lui présenter pour l’inviter à promettre qu'il ne ferait pas rentrer les religieuses dans sa maison. C'est fini. Je laisse là le commissaire caché dans

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quelque hangar et j’annonce que les Sœurs vont sortir,

qu'elles désirent se rendre à l’église et que nous les y accompagnerons en masse. Un grand cri : « Oui, oui, mais à une condition, c’est que la troupe se retirera immédiatement. » Le sous-préfet se hâte d'accepter : les soldats sont rappelés et vont se reformer sur la route de la gare, accompagnés des cris de: « Vive l’armée ! » Le serrurier a disparu.

Alors la petite porte se rouvre, le silence se fait profond, et la supérieure paraît au bras de madame la comtesse de Guébriant, suivie de toutes les Sœurs, chacune également accompagnée d’une dame. Une formidable acclamation s'élève: « Vivent les Sœurs ! » Toutes les têtes se découvrent, celle même du souspréfet, et, précédé d’un drapeau tricolore cravaté d'un grand nœud de crêpe, que porte une des plus vaillantes parmi toutes ces héroïques paysannes, le cortège se mel en marche, immense, interminable, aux cris de : « Vivent les Sœurs ! Vive la liberté l» traverse toute la ville, sans qu'aucun de ceux qui, par limidité ou par hostilité — ceux-ci bien rares heureusement — s'étaient enfermés chez eux, osût protester ; et c'était un admirable, un empoignant spectacle que ce défilé de tout un peuple chrétien, le long de la mer bleue, criant sa foi au ciel, son mépris aux perséculeurs el conduisant leurs victimes en triomphe vers la demeure du souverain Juge.

Dans la vieille église, comblée bientôt par 1 foule qui. déborde au dehors, on chante, avec des voix tremblantes de larmes, le Miserere et le Parce Domine.

puis le vieux cantique des Bretons, et un moment après, debout sur le mur du cimetière, j’ai la joie profonde de pouvoir crier à ce peuple pressé autour de moi mon admiration, celle de toute la France catho-

lique, pour sa magnifique résistance, de lui dire que,

quel que soit l'avenir, la Bretagne, par sa fière attitude, a sauvé la liberté, et de saluer, non pas d’un adieu, mais d’un au revoir prochain, les humbles et saintes Filles que l’inepte persécution arrache à leurs œuvres, à l’affection et à la confiance de toute une population.

Telle fut notre matinée du 12 août à Roscoff, que les dépêches officieuses ont si étrangement défigurée. Je ne sais quel rapport le sous-préfet en aura fait à ses chefs. En tous cas, il a pu se rendre compte de l’état des esprits dans la population qu'il administre et se convaincre que bien loin de l’exciter, comme on nous en accuse, nous sommes poussés et entraînés par elle, avec un irrésistible élan.

Quant à moi, dans l’émotion que me laisse cette journée, je garde deux impressions profondes: la première, qui est accablante pour M. Combes, c’est que, par sa faute, par son crime, tout est à redouter dans le pays de Lesneven, où les têtes sont plus montées encore que chez nous, surtout depuis que le gouvernement les a encore surexcilées par ses lenteurs et ses hésitations ; l’autre, qui s'applique à l’avenir, c’est que si le ministère a la folie de persévérer dans sa campagne, si, à la rentrée, la Chambre n’y met bon ordre el si la majorité sectaire, victorieuse, le pousse à appliquer jusqu'au bout le programme maçonnique, se heurtera en Bretagne à une résistance dont l'exemple sera bientôt contagieux et dont il est impossible de prévoir les limites et les conséquence.

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