‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 71 sur 124 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

. Comme, il y a deux mois, la maladie m'a ravi l'hon- neur de défendre l Église et la liberté à la tribune de la Chambre, ainsi, et pour la même raison, la joie m'est ‘aujourd’ hui refusée de paraître un moment à celle que m'offrait votre cordiale invitation. 7

Non moins qu’alors, le sacrifice me semble malaisé. Le poids même, je l'avoue, m'en serait trop lourd si je devais, écarté du combat, ne prendre d'aucune manière ma part de l’action commune. | C'est à quoi je ne puis me résoudre. Tant qu ane 4 arme restera dans mes mains, je ne la déposerai point; Meet, puisque, à défaut de la parole, Dieu me laisse la | plume, j'en veux, encore que malhabile, user pour votre service, ainsi qu'hier pour celui des proscrits.

Vous me permettrez, j'espère, de garder ainsi, par

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ces quelques pages, ma place au milieu de vous : elle.

est marquée depuis trop longtemps pour que je consente à ne plus l’occuper.

Je dis depuis trop longtemps et ce n’est pas assez. IL me faut ajouter que trop de souvenirs, et de trop importants à mes yeux, me lient à l'Association catholique de la Jeunesse française, pour que je n’aie pas un

naturel empressement à chercher près d'elle le récon-

fort et Ia confiance, dans les douloureuses conjonctures où jettent notre pays les sectaires qui l'oppriment. De ces souvenirs je ne veux rappeler qu'un seul, et je m'excuse si son évocation m'entraine, en m'éloignant un peu des questions spéciales qui font l'objet de votre Congrès, à vous dire quelques mots de la politique générale. | |

Aussi bien, qu'est-ce aujourd'hui que la politique

générale, sinon la politique religieuse, et comment des

catholiques assemblés pourraient-ils s’en désintéresser ? Ge n’est pas leur faute si, à l'heure présente, la calme et sincère discussion des réformes sociales ne les peut réunir, sans qu'aussitôt le spectre des persécutions, se dressant au milieu d'eux, ne les force à d’autres soucis.

Il yavait six ans déjà que. dans un étroit accord de principes et d'idées avec l’'OEuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, vos aînés avaient fondé votre association, lorsque nous nous sommes rencontrés à

Grenoble, au printemps de r892, dans un congrès semblable à celui-ci. C'était l'heure où le Pape, s'adressant

aux catholiques français, venait de les inviter solen-

nellement à s’unir dans une action commune sur le

terrain constitutionnel. Ces conseils trouvaient nos

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cœurs préparés. Quelques mois plus tôt, le 28 septembre 1891, — les anciens, parmi vous, ne l'ont pas

oublié, — nous avions à Rome, au Vatican, dans la :

grande salle du Belvédère, échangé des paroles décisives. Vous étiez là un millier, confondus dans la foule immense des ouvriers, et, répondant à Robert de Roquefeuil qui, dans ee grand spectacle, découvrait l'aurore d'un mouvement nouveau, je vous disais : « Allez! allez de l’avant! Affranchis de la tutelle des partis politiques, organisez-vous sur le terrain catholique avec vos cadres. vos chefs, vos ressources matérielles, vos revendications nettement formulées, et obligez tout le monde à compter avec vous! » Le jour même, comme pour symboliser votre programme, vous présentiez, dans un transport d'enthousiasme, à la bénédiction de Léon XIII votre drapeau, salué sur son passage, à travers le corridor des Suisses, par l’unanime acclamation des étudiants de toutes les nations. Nos âmes vibraient encore de ces émotions, quand, le 20 février 1892, l'Encyclique parut; et, le 9 mars, nous nous réunissions chez Reverdy — il y a bien quelques-uns des vôtres qui se le rappellent aussi — pour fonder la « Ligue de propagande catholique et sociale ». Ce que nous voulions être, vous l'aviez vous-même exprimé dès le mois de janvier : « Fidèles aux engagements pris l'année dernière dans nos grandes réunions, nous voulions, disiezvous, former un parti catholique, organisé en dehors

des partis politiques, non pour demander la paix dans

la défaite, mais pour l'imposer par la victoire. »

Et comme, alors pas plus qu'aujourd'hui, nous n'entendions séparer la question sociale de la question politique, nous résumions ainsi le programme de la Ligue : « Nous nous unissons sur le terrain constitu-

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Â1o COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD HUI

tionnel pour défendre dans la vie publique, avec toute la liberté que nous donne notre qualité de citoyens français, les droits de Dieu et les droits du peuple. » Le lendemain nous allions à Montmartre offrir au Sacré-Cœur, avec nos résolutions, les attaques prévues qu'elles allaient déchaîner contre nous. Nous avions ainsi, vous et moi, déjà soudé le faisceau de nos volontés, quand le 23 mai, à Grenoble, au pied de cette montagne illustre où s’abrite l'antique monastère dont M. Combes vient de rajeunir la gloire, en achevant sa propre honte, nous formulions ensemble notre pure et simple déclaration d’obéissance aux conseils qu Souverain Pontife.

Tel est, Messieurs, le souvenir qui, dans l’ordre politique, m'engage envers vous. |

Onze ans ont passé, depuis ce premier effort d'organisation des forces catholiques ; et, de ces onze années, près de dix furent perdues en disputes stériles, en discordes violentes, en récriminations passionnées, dont nous subissons aujourd'hui le rude châtiment : épreuve cruelle, assurément, moins encore à ceux qui la portèrent qu'à la France et à l'Église, épreuve cependant peut-être nécessaire, puisque c'est grâce à ses leçons que, selon la parole de Bossuet dans l’oraison funèbre d’'Henriette de France, « ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience, les a forcés de le croire ».

Car il faut tout dire : à nous aussi l'expérience a profité.

Le parti catholique, celui que nous rêvions ensemble, peut, dans notre pays, être le noyau, l'élément principal d’un grand parti politique ; il ne peut pas le cons-

tituer à lui seul. sous peine de se réduire à n’exercer qu'une action insuffisante, surtout au point de vue électoral : pour défendre efficacement les intérêts sacrés dont il a la garde particulière, il faut qu'il appelle à lui tous ceux qui, moins ardents dans leurs croyances, veulent cependant en sauvegarder le respect et la liberté. C’est ce qu'avait très bien discerné, avec sa haute clairvoyance, le Souverain Pontife, lorsqu'en 1885, il me demanda de renoncer à l’organisation du parti catholique: et, pour le dire en passant, cela prouve que l’obéissance envers le pape est encore la plus sûre des politiques !. L'organisation que nous

1. Lorsqu’en 1885 je proposais la formation d’un parti catholique, je ne demandais pas qu’il s'établit sur le terrain constitutionnel. Si peu de temps après la mort de M. le comte de Chambord, survenue en 1883, c'était une impossibilité : parmi les députés catholiques, aucun ne m'aurait suivi ; moi-même, je n’en avais pas la pensée. Je me bornaïis à passer sous silence la forme du gouvernement, acceptant, par la force des choses, pour le futur parti catholique l’équivoque nécessaire dont se couvrait alors l’Union conservatrice, qui groupait, pour la défense sociale et religieuse, sans programme défini, les monarchistes des divers partis. Ce fut la grande faiblesse de ma tentative: un parti catholique, pour être viable, doit nécessairement être constitutionnel, sous peine d’être confondu avec les groupes d’opposition purement politique. Je le sentais, sans pouvoir l’affirmer hautement : les conservateurs, des divers partis monarchistes, sentirent aussi confusément que, tôt ou tard, cette évidence s’imposerait, et c’est pourquoi ma proposilion rencontra, de leur part, une résistance extrêmement vive qui se traduisit par des lettres publiques, des

polémiques de presse et d’instantes démarches près du Pape. La -

partie sociale de mon programme, très précise et très complète, ajoutait, d’ailleurs, à leurs répugnances un motif de plus. Je ne crois pas que ces démarches aient été la cause déterminante de l'intervention de Léon XIII. Ce ne fut pas en tout cas l’éloignement manifesté par les conservateurs pour mes idées sociales qui put l’émouvoir : car l'Encyclique Rerum novarum devait, bientôt après, leur donner une solennelle consécration. Je pense plutôt

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sentions nécessaire en 1892, réclamait une base assez largé pour donner accès à toutes les bonnes volontés, un chef assez indépendantdes groupes catholiques pour les rallier tous à lui, assez voisin, par ses idées, des libéraux sincères, pour leur inspirer une entière confiance. Nous n'apportions, vous et moi, ni l'une ni l’autre : vous étiez les représentants d’une association particulière, j'étais le soldat déjà vieux des Cercles catholiques, l’homme d'une école et d’une doctrine; vous pouviez former une avant-garde, un bataillon d'élite, je pouvais y servir à mon rang, peut-être à

que, dès cette époque, il avait en vue la politique constitutionnelle, formulée six ans et demi plus tard, qu'il apercevait l’impossibilité de former, hors de cette politique, un parti catholique sérieux et que, constatant la persistance de l'esprit monarchique, il jugea inopportune une initiative destinée à soulever des divisions, sans un profit certain. Sans doute, plus tard, après un long examen de la situation intérieure de la France, en vint-il à reconnaître que, même s’il était constitutionnel. le parti catholique ne pouvait être qu'un élément du grand parti d'ordre, d'action sociale et de liberté religieuse dont il désirait la constitution. L’Encyclique aux Français, en demandant aux catholiques d'accepter le fait constitutionnel, les invita, en effet, non à se grouper exclusivement entre eux, mais à faire appel au concours de tous les honnêtes gens. Cependant le Pape ne découragea pas, et approuva au contraire, l'effort que je tentais en 1892, avec quelques membres de l'Association catholique de la Jeunesse française, pour constituer, sous le nom de Ligue de propagande catholique et sociale, ce noyau d’un parti catholique constitutionnel. Cet effort échoua devant l'opposition, cette fois très passionnée, d’un grand nombre de catholiques attachés à l’opinion monarchique. Les catholiques résolus à obéir à la direction de Léon XIII n'avaient plus, dès lors, qu’à adopter pleinement les vues du Souverain Pontife, en apportant loyalement leur concours et leurs forces à l’organisation politique qui la réaliserait et offrirait un terrain d'union à toutes les bonnes. volontés. C’est pourquoi je crus devoir, lorsque M. Jacques Piou constitua l’Action libérale populaire, m'’associer à son initiative et encourager les catholiques à suivre mon exemple.

COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI in votre têle; nous ne pouvions. entrainer la masse, ni lui commander.

Mais, quand les idées sont müres, les hommes paraissent. Celui que nous attendions est venu : au dernier jour de ce Congrès, vous l’acclamerez une fois de plus, et je voudrais être là pour le saluer le premier en votre nom. [Il nous a, par la fondation de l'Action

Libérale Populaire, donné le chef nécessaire et la large

plate-forme indispensable au succès : nous pouvons nous placer derrière lui, sans cesser d'être, comme hier, catholiques avant tout. Déjà, d’ailleurs, et depuis longtemps, nous étions rapprochés de M. Piou, non seulement par la communauté de la foi, mais par les assauts violents des mêmes passions politiques. Comme les nôtres, ses premiers efforts se brisèrent contre leurs aveugles résistances.

L'union, si impatiemment attendue, en fui retardée d'autant. Dans les deuils présents, y songez-vous quelquefois ? Si, lorsqu'au bruit des paroles de Léon XII, se levait le premier souffle de « l'esprit nouveau », lorsque, malgré les polémiques ardentes, et pour premier fruit du ralliement conseillé, commençait à se faire sentir la lente, mais progressive accalmie du ministère Méline, si, alors, avant que la criminelle exploitation de l'affaire Dreyfus eût bouleversé ce

malheureux pays, notre parti avait été prêt, comme il

l’est aujourd'hui, s’il avait pu jeter dans la lutte élec-

torale de 1898 toute sa force organisée, n’aurions-nous

pas réussi à grossir le nombre des élus libéraux, suffisamment pour empêcher la formation de la majorité

socialiste ?

Mais ce sont de stériles regrets, salutaires cependant à qui les veut méditer ! Peut-être la brève évocation de

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