M. Ferdinand Brunetière, de l’Académie française
COMBATS D’HIER ÆT D'AUJOURD'HUI hhx paroles — vous êtes prêts à tout faire pour secouer l’odieuse et inepte dictature de la petite faction, très petite, ilne faut jamais l'oublier, dont M. Combes s’est institué le docile serviteur. Cela est entre vos mains, entre les mains des catholiques et des libéraux de tous
les partis, s'ils veulent bien s'entendre, s'unir devant le péril commun, renoncer aux divisions, aux intran-
sigeances, aux préjugés de droite et de gauche contre les alliances nécessaires, et opposer une bonne fois au bloc des oppresseurs le bloc des opprimés. (Longs applaudissements. Cris de : Vive de Mun !)
Hier, le hasard d’une recherche m'a fait ouvrir l’histoire des Romains de Victor Duruy, et mes yeux sont tombés sur cette phrase qui m'a frappé et que je vous apporte comme la forte expression du devoir présent. C'est après le désastre de Cannes ; il semble qu’Annibal
vainqueur n’ait plus qu'à marcher droit à Rome, et que
. tout soit perdu ; l'historien dit, en quelques mots, le deuil du Sénat et du peuple, et il ajoute aussitôt : « Mais la douleur d’une cité libre est active. »
Ces mots, Messieurs, sont faits pour nous. Que nous pleurions sur les ruines de tout ce qui nous est cher, que nous portions le deuil de nos écoles fermées, de l’enseignement chrétien saccagé, que nous fassions cortège aux proscrits, que nous offrions l’impuissant hommage de nos larmes et de nos regrets aux saintes filles chassées, comme des malfaiteurs, du lit des. pauvres et des soldats ! c’est notre devoir assurément, ; et je voudrais qu'il fût plus complètement, plus universellement rempli, que tant d’honnêtes gens, livrés à leurs plaisirs ou à leurs intérêts, ne fussent pas, devant ce orand désastre de la patrie chrétienne, d’une si indifférente froideur ! (Applaudissements.)
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Mais Duruy a bien raison : des vaincus qui ne savent que pleurer sont mürs pour l'esclavage. Vos droits sont outragés, vos libertés sont foulées aux pieds, cela est vrai, et leurs débris jonchent la terre, comme à Cannes les anneaux d’or des chevaliers romains ; vous demeurez des hommes, cependant, armés de votre droit civique, capables d’agir, de vous organiser, de recruter des adhérents, de négocier des alliances, libres enfin de préparer les luttes électorales et d'y concourir énergiquement.
Voilà le vrai devoir. Tout le reste est vain. On peut bien subir une défaite, on ne doit pas l’accepter, même avec des larmes, sous peine d’une irrémédiable décadence : cela est vrai des partis comme des peuples. Le désarmement devant un vainqueur triomphant n’est pas permis aux uns plus qu'aux autres.
Si j'avais, ce soir, un discours proprement politique à vous adresser, je n'aurais qu'à développer cette pensée ; je vous parlerais non seulement de vos humiliations et de vos douleurs, non seulement de votre devoir et de votre intérêt, mais surtout de votre force ; je vous dirais ce qu'a pu, déjà, faire dans ce pays l’'énergique impulsion d’un homme qui s'est donné tout entier à une seule idée, susciter contre l’oppression une résistance unanime ; je vous montrerais, en rendant à Jacques Piou ce juste et chaleureux hommage, le résultat de sa gigantesque entreprise, l'Action Libérale populaire couvrant aujourd'hui la France du réseau de ses 350 comités et de ses 150.000 adhérents, devenue, par sa puissante organisation, l’objet spécial des honorables colères de M. Combes et dénoncée par lui, à Saintes et à la tribune même de la Chambre, suprême encouragement et décisif témoignage ! comme
le grand péril du Bloc ministériel ; je vous montrerais, avec des chiffres et des statistiques, la revanche’ assurée, déjà dans vos mains, si vous voulez, pour l'emporter, faire les efforts, les sacrifices nécessaires, et Jessayerais de soulever vers cette victoire prochaine la confiance de vos esprits et l'enthousiasme de vos âmes. (Applaudissements répétés, cris de : Vive Piou !)
Mais, j'ai un autre devoir à remplir, je ne l’oublie
pas. L'Association catholique de la Jeunesse française, qui m'a fait l'honneur de m'inviter ce soir à lui adresser la parole, sait déjà ce que je pense de son devoir politique : elle m'a permis de le lui dire au Congrès qu'elle a tenu, le printemps dernier, à Chalon-sur- Saône, en remplaçant le discours que je ne pouvais prononcer, par une lettre qu’un de ses membres a bien voulu lire à la séance de clôture.
Je lui ai demandé deux choses : de se tenir fermement, loyalement, sur le terrain constitutionnel, d'abord parce qu’elle s’y est engagée, puis parce qu’il n’a jamais été plus nécessaire d’affranchir nos revendications de toute arrière-pensée politique (Applaudissements), et là, étroitement groupée par le lien ‘de l'affirmation catholique, d'apporter au grand parti de l'Action Libérale, ouvert à tous les hommes de bonne volonté, à tous les défenseurs de la liberté, le
concours de ses forces, de son organisation et de son.
dévouement ! (Applaudissements.) Je ne pourrais que lui répéter ces conseils ; mais d'autres préoccupations assiègent son esprit: elle porte
en elle les longs espoirs et son regard cherche au-delà :
des combats d'aujourd'hui, au-delà des victoires espérées pour demain, les grands horizons d’un avenir qui lui appartient encore. Elle a raison.
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Si noble que puisse être l’action électorale, lorsqu'ellé s'exerce pour les intérêts sacrés de la religion, de la patrie et de la liberté, si urgent que soit aujourd'hui le travail qu'elle impose et qui passe avant tous les autres, la jeunesse a le droit, elle a le devoir de porter plus loin ses ambitions.
Ses ambitions ! Oui, je ne m'en dédis pas! Mais vous n’attendez pas, Messieurs, que je suggère à ces jeunes gens la basse tentation d’un «arrivisme » vulgaire ! Non, et ce n’est même pas la conquête du pouvoir que je veux donner pour but à ses efforts, encore qu'elle soit permise à tous les partis, et l’une des plus essentielles conditions du progrès des idées, comme l’ont fait voir, par d'instructives leçons de choses, M. Jaurès et M. Millerand. Mais, la conquête du pouvoir elle-même est au-dessous des ambitions que je vous propose : c'est quelque chose de plus grand, de plus désintéressé, de plus efficace encore que je veux dire : c’est la conquête des esprits, des intelligences et des cœurs, sans laquelle la conquête du pouvoir n’est qu’une vaine et éphémère satisfaction ; car le magistère qui s'exerce par l'autorité des convictions et le prestige des idées est un mode de gouvernement autrement fort et durable, que celui dont toute l’autorité vient des circulaires administratives, et tout le prestige des escortes officielles. (Applaudissements.) |
Si cela est vrai dans tous les temps, comme on l'a pu voir dans les siècles passés, au xvr° et au xvin° par exemple, alors que les écrivains de la Réforme et de l'Encyclopédie ébranlaient l’immense et antique édifice de l’ancien régime, en secouaient le fondement religieux et social, et les faisaient crouler tous deux ensemble, si cela était vrai à ces époques d’autorité,
| COMBATS D’HIER ET D'AUJOURD'HUI 445 de hiérarchie et de religion d'Etat, combien plus encore dans une société démocratique fondée sur le suffrage universel et sur l'égalité, où l'unité des croyances est abolie, où les hommes ne valent que par leur caractère et par leurs œuvres, ne se font entendre et accepter que, par leurs idées, où tout est discuté, débattu librement, les croyances et les doctrines, les paroles et les actions !
Comment, en cet état, agir sur l'opinion, sans convaincre les esprits, et comment les convaincre sans leur offrir des idées nettes ét déterminées ? Mais inversement, aussi, quelle puissance, quelle influence, des hommes de volonté, de persévérance et de savoir, peuvent avoir sur leur pays, quand ils s'imposent à lui par cette précision et cette fermeté des idées, vous en avez ici même l’exemple sous les yeux. Je vous prie de comparer l’action qu’exerce M. Brunetière, par ses discours et ses écrits, avec... qui dirai-je ? avec celle, si . vous voulez, de M. le Ministre de l'instruction publique (Rires et applaudissements), qui se déclare résolu à défendre la liberté de l’enseignement, et le lendemain accepte, sans mot dire, à la première sommation, qu'on en prive toutes les congrégations, même celles qui sont légalement autorisées, précisément pour enseigner. (Nouveaux rires el nouveaux applaudissements.)
M.-Chaumié a .la majorité dans le Sénat, M. Brunetière ne l'aurait peut-être pas. Qui des deux cependant gouverne avec le plus d'efficacité les intelligences de” son temps ? (Applaudissements.)
Et si cet exemple ne vous suffit pas, si vous m'opposez que tout le monde ne peut avoir la science et l’autorité d’un maître, je vous dirai : Voyez les socialistes! Vous pouvez sans doute vous mesurer à leur
taille ! Ne me répondez pas qu'ils ont excité les passions, flatté les appétits, déchaïîné les colères et que ce fut assez pour leur donner le pouvoir. Non ! Il ne sert à rien d’amoindrir ses adversaires : et il ne suffit pas, pour les combattre, de les maudire en masse ; il faut les étudier, les connaître, et les imiter, quand leur exemple est bon.
Si les socialistes n'avaient fait qu’exciter les passions et provoquer des violences, ils auraient pu troubler, agiter le pays, ils n’y auraient pas conquis une si large place : ils l'ont conquise par leurs idées, dont plusieurs pour le dire en passant, et c’est à quoi je reviendrai tout à l'heure, dont plusieurs nous appartiennent, qu'ils nous ont dérobées et que nous nous sommes laissé prendre ; ils les ont propagées avec une très orande activité, une constante ardeur, souvent avec beaucoup d'intelligence, de savoir et de talent.
C'est Ià que fut leur force. En ce temps-là ils parcouralent la France, offrant au peuple, après le grand . soir de la société bourgeoise, un idéal de justice et de fraternité, dans le rêve poétique de l'humanité réconciliée, traçant à ses yeux la route qui devait l'y conduire,- en étapes successives, par un programme précis de lois et de réformes sociales, et, chemin faisant, s'empressant partout à la défense des faibles et des déshérités. En ce temps-là, nul ne raillait plus durement que les socialistes l’anticléricalisme des gouvernements et des majorités, viandes creuses, disaient-ils, offertes aux prolétaires pour tromper leur faim. et, par la diversion des luttes religieuses, ajourner indéfiniment les réformes promises. Je le répète, ce fut leur force, et je dis : ce fut, à dessein.
Aujourd'hui, qu'ils sont les maîtres du pouvoir et que
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leurs chefs commandent aux ministres et à la majorité,
leur faiblesse éclate : et cette faiblesse, c’est qu'ils ont
relégué, dans l'ombre des commissions ou dans la pompe des harangues sonores, les réformes promises, c'est que, pouvant tout faire, tout obtenir, pour le peuple, ils ne lui ont rien donné, et au’ils n’ont rien ou presque rien ajouté aux lois sociales que nous avions, nous, les catholiques, proposées, soutenues, malgré la résistance d’une partie de nos amis et qui, grace à nous, au moins autant qu'à eux-mêmes, sont entrées dans les mœurs et dans les codes. (Vifs applaudissements.) |
Je demande que l’on me cite, depuis cinq ans, une réforme législative accomplie ! La loi sur la durée du travail et la loi sur les accidents, les deux principales qui aient marqué l’histoire industrielle de notre temps, c'est avec nous, il y a dix ans, qu'elles ont été faites : depuis, quoi? La loi sur l’assistance des vieillards ? Elle n’est pas encore venue devant le Sénat, elle est faite d’ailleurs de telle sorte qu’elle reviendra sans nul doute devant la Chambre, et que sa discussion remplira certainement: encore au moins le reste de la législature. Quoi encore ? Des grèves tumultueuses, des troubles violents, des attentats contre les églises à Paris et à Hennebont ; des tribunaux assiégés comme à Lorient. et des magistrats contraints. sous la menace, à refaire leurs jugements ; des maisons pillées comme à Armentières ! et des cortèges bruyants, et des drapeaux rouges déployés. et l’Internationale hurlée sous les pas des ministres ! tout ce qui peut enfin compromettre, souiller la cause juste et sacrée du peuple ; oui, nous avons vu cela : c’est la révolution, ce ne sont pas des réformes ! Quoi encore? La délation dans l’armée, les
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