LETTRE. AU:R. P. DOM :DU BOURG
22 janvier 1905.
Mon RÉVÉREND PÈRE, CHER CAMARADE ET VIEIL AMI,
Ces noms variés que mon cœur dicte à ma plume, et le familier tutoiement qui va les suivre, contrastant singulièrement -avec le premier d’entre eux, disent assez que nous sommes unis par des liens nombreux et diversement intimes. C’est qu’en effet la fraternité militaire de notre jeunesse s'était, dans notre âge mür,
continuée, sous une forme nouvelle, par le dévoue-
ment aux mêmes œuvres sociales, longtemps avant que
le saint habit qui couvre aujourd’hui tes épaules,
vieillies comme les miennes, n’eüt ajouté la chrétienne obligation d’un sentiment plus respectueux à la persévérante fidélité de mon amicale affection.
J'aime à me parer de tous ces titres pour te dire avec quelle émotion je viens de lire l'histoire du «Frère Gabriel » :: car C'est brén l’ancien soldat, le chrétien, l’admirateur de l’ordre monastique, dont ce
1. Le R. P. Dom du Bourg, bénédictin, ancien officier, venait de publier sous le titre Du champ de bataille à la Trappe, la vie du Fr. Gabriel, trappiste, ancien capitaine de dragons.
récit, simple et touchant comme une pieuse chronique,
a, tour à tour, fait vibrer l'âme profondément. Lorsque ton livre a paru, voici déjà plus d’un an, les occupations dont j'étais alors accablé me laissèrent à peine le temps de parcourir en grande hâte ce chemin qui va « du champ de bataille à la Trappe », et dont l'Académie française a caché l’austérité sous les fleurs d’une de ses couronnes. Ce fut assez pour me donner le très vif désir d'en refaire, pas à pas, les étapes, et, parvenu au terme de ce captivant pèlerinage, j'ai hâte de l'offrir enfin le tribut de ma très sincère reconnaissance.
Je dis de ma reconnaissance, parce que je veux plutôt te remercier du bien que ton livre m'a fait, que t'adresser des félicitations, pour lesquelles je me sens très insuffisamment autorisé. Tu ne dédaigneras pas.au reste, j'en suis sûr, la simplicité de ce témoignage intime. Car tu as voulu, avant tout, fidèle à ta haute mission sacerdotale, pieux interprète du saint moine dont tu racontes la vie mortifiée, faire une œuvre d’édification. ;
Trop souvent on a l'habitude, même dans les
milieux chrétiens, de considérer les écrits de cette sorte comme d’un genre quelque peu inférieur. On dit volontiers: « Ge n’est qu'un livre pieux ! » et, s’il arrive que le mérite littéraire, l'originalité du récit, l'intérêt qu'y découvre l’érudition, forcent davantage
l'attention, c'est à ce point de vue seulement qu'on
consent à lui décerner des louanges.
Combien de témoignages notre temps n’offre-tl pas
we NAN HE SE rs MAN RS COLIS D de PORC LEE UN UTRTERS LAS ENT CUER RTE SE STE
on *
de ce dilettantisme mondain, dont il ne faut, à vrai. 4 dire, se plaindre qu'à moitié, puisqu'il concourt à remettre en honneur l'histoire sacrée, mais qui ne suffit pas cependant à en faire comprendre l'esprit ou saisir la portée! 4 Ainsi la « Légende dorée » a-t-elle, de nos jours, k trouvé des admirateurs et des apologistes imprévus, … qui n’en ont vu que le charme extérieur, sans péné- ‘4 trer les pieux desseins dont s’inspira Jacques de Voragine, l’'humble Frère prêcheur.
L'exemple vient ici naturellement à ma pensée, puisa : que, dans la seconde partie de ton hvre, où se déroule, en ses merveilleuses manifestations, l’œuvre de Dieu sur l'âme de son fidèle serviteur, tu as voulu empruüun-. ter aux vieux chroniqueurs la forme naïve de leurs 54 biographies. ë, | ter Si tu as réussi à les si bien imiter, c’est que, comme | : eux, tu as cherché d'abord à faire paraître l’action surnaturelle. Dans la lutte quotidienne, soutenue, au prix de tant d’humiliations volontaires, par le pauvre Frère trappiste, contre les retours de l’orgueil, même le plus légitime, du capitaine de dragons, ce que tu as voulu montrer, c'est l'esprit héroïque qui fait les saints. | “4 Le Frère Gabriel, repoussant les joies mystiques du sacerdoce, pour se réduire aux plus modestes emplois, « soignant l’âne du monastère, récoltant les choux du à jardin, ou portant aux maçons des sacs de plâtre, offre au lecteur attentif le plus admirable sujet de méditation. Le monde, sans doute, ne comprend guère ces abaissements : il dédaigne, s'il ne s’en rie, leur apparente stérilité. Quiconque, cependant, s'élevant au-dessus de ses jugements légers et superficiels,
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI 5a5
interrogera le mystère des âmes vraiment fortes, découvrira bientôt leur secret dans ces obscures victoires de la volonté, que cette recherche de l'humilité manifeste ici sous une forme particulièrement rude, mais dont toute vie offre l’occasion plus discrète à qui la veut saisir.
Ton livre éveille d’abord ces salutaires pensées et c'était son premier objet. Fe Il en atteint un autre. En même temps qu'il montre à quels traits se connaissent les saints, et par quels détachements se forment leurs cœurs, il fait paraître, sans effort, dans l’enchaînement du récit biographique, la simple grandeur de la vie monastique.
=. A l'heure où, de toutes parts, elle s'écroule dans notre pays, sous la violence et la calomnie, où ses asiles séculaires sont brutalement fermés et leurs hôtes dispersés, le pauvre Frère Gabriel apparaît dans la triple auréole de lobéissance, du travail et de la pauvreté, comme la protestation de la vérité contre le men- Songe.
Voilà, pris sur le fait, ces perturbateurs de la paix publique, ces artisans de guerre civile ! voilà ces inutiles! voilà ces accapareurs de la richesse nationale !
L'histoire de la Trappe de Chambarand répond mieux que tous les discours aux accusations des persécuteurs. Je n'ai pu, quant à mot. la lire sans une émotion profonde, évoquant dans ma pensée la figure charmante de ce baron de Duras, abbé de Saint-Eieu-Septfons, qui tourna vers les âpres solitudes du Dauphiné les ardeurs du futur Trappiste, et dont une rencontre
passagère m'a laissé le lointain, mais durable souvenir. | |
Il voyageait pour les intérêts de son abbaye naissante, quand il me fut donné de le recevoir, un jour, à Clermont-Ferrand où j'élais en garnison, et je n'ai jamais oublié avec quel joyeux entrain, quelle grâce aimable, il parlait de la vie monastique ! La France était alors dans l'éclat de ses trompeuses prospérités ; c'était deux ans avant la grande guerre. Je me souviens de quel ton grave et doux ce moine gentilhomme disait: « Nous prions et nous faisons PARUS c'est notre manière de servir le pays! »
Parole profonde qui enferme toute une partinconnue de l’histoire humaine !
Qui peut mesurer le rôle joué dans le monde par la prière et la pénitence cachées? Qui sait de quel poids. pèse, dans les destinées d’un peuple, ce trésor ignoré de supplications et de sacrifices, offerts chaque jour dans l’ombre des cloîtres pour détourner ou apaiser la colère divine?
N'est-ce pas, à notre insu, cette force surnaturelle, qui soutient et conserve notre pays, corrompu par la désorganisation sociale ? Aucune âme chrétienne ne peut en douter, et c’est pourquoi la destruction de la vie monastique est, à nos yeux, non seulement une criminelle violence, mais une menace redoutable, par la perspective des châtiments qu’elle nous prépare.
L'amour de la patrie s'ajoute ainsi à la ferveur catholique pour mieux faire comprendre à quoiservent les moines. ; : |
Le Frère Gabriel, sous son humble froc, à très réellement continué de combattre pour la France, comme le capitaine Mossier sous sa tunique de dragons, et.
c'est à à bon do que us ‘enfermé: sa chronique entres. le champ de bataille et la Trappe. Le litre seul de ton. ivre € en révèle la pensée maîtresse. ne Je souhaite. ie Hs de lecteurs aillent .
Fe x