‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 25 sur 97 · IV. — L'AVENIR DE NOS ENFANTS · texte numérisé non relu

IV. — L'AVENIR DE NOS ENFANTS

Aucune question ne se pose, assurément, devant nos consciences, avec une plus impérieuse actualité. Dans un temps où les cadres anciens de la vie reli- gieuse, sociale et nationale sont rompus, où les principes qui les tenaient assemblés sont publiquement livrés au rude assaut de la négation, elle n’est plus seulement, comme à d’autres époques, un sujet de haute préoccupation, elle devient un problème essentiel et poignant. |

Les catholiques en comprennent-ils suffisamment la gravité ? Sont-ils préparés à l’aborder résolument ?

Tel est l’objet des observations que me suggère l’enquête ouverte par la Croix.

Parlant à des catholiques croyants el pratiquants, . Je ne crois pas nécessaire de m'expliquer longuement sur le sens qu'il convient, à mes yeux, de donner au ___ titre de cette enquête. L'avenir de nos enfants, c’est la formation chrétienne de leurs âmes et de leurs in- lelligences. Cela suffit à tout, car je n’entends pas seulement, par ces mots, une instruction ou même une éducation religieuses bornées, pour les enfants du peuple comme pour ceux des riches, à des croyances superficielles et à des habitudes fugitives, mais la solide

1. Réponse à une enquête instituée sous ce titre par la Croix (28 juillet 1908).

ete) COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD HUI

élaboration des convictions et des idées, la robuste trempe des caractères et des volontés, qui, dans tous les milieux sociaux, font les hommes supérieurs aux entrainements de la passion, aux tentations de l'esprit, aux conseils de l'intérêt.

L'accord, j'en suis assuré, se fera sans peine, entre nous, sur celte position générale de la question ; les difficultés surgissent, cependant, dès qu'il s'agit de l’envisager au point de vue pratique. |

La formalion chrétienne des jeunes Français rencontre deux obstacles dont il convient de parler avec réserve, mais qu'il importe de signaler, parce qu'on les heurte nécessairement, dès qu'on essaye d'atteindre le fond du sujet.

L'un est la disposition des familles ; l’autre est l’état de l’enseignement catholique : ce sont les deux éléments du problème, liés par un rapport étroit.

Dans les milieux riches ou aisés, la plupart des parents chrétiens ont gardé le souci de l’éducation religieuse. Mais beaucoup ont à un moindre degré celui de l'instruction catholique. Quelquefois, ils ne l'ont pas du tout. Pourvu qu’au foyer familial lexemple, les leçons de la mère, la surveillance d’un précepteur, ou que, dans un pensionnat, celle d’un directeur ecclésiastique, sauvegardent à peu près l’éducation, beaucoup de pères de famille livreront, sans scrupule, leurs enfants à des maîtres indifférents ou hostiles à l’idée chrétienne, dont les meilleurs, s’efforcant d'êlre neutres, tairont volontairement les affirmations nécessaires, voileront les principes essentiels,

dépouilleront de leur caractère fondamental les « gestes de Dieu parmi les Frances ».

Il n'y a pas, à mon avis, de danger plus grave.

Ainsi grandit, peu à peu, sous l'étiquette chrétienne,

sans que, dans le train régulier d’une vie correcte au dehors, le mal se révèle du premier coup, une géné: ration de jeunes hommes atteints, comme disait Mer d'Hulst, « de la maladie constitutionnelle des intelligences contemporaines ». L'air qui, depuis trente

ans, empoisonne l’enseignement officiel, a passé sur

ces àmes, y effaçant la trace des influences familiales, emportant la cerlitude de la foi, la connaissance de l'Église, la notion de son rôle, celle de l’action providentielle dans l’histoire de la France et du monde.

Qu'attendre de ces esprits désarmés, quand s'ouvrira devant eux le champ clos de la vie, pour la défense et la propagation de la vérité ?

Les parents essayent de justifier cette indifférence en alléguant les examens, la partialité des juges, la qualité même de l’enseignement qu'il est de mode, chez beaucoup de catholiques, de déclarer, à priori, plus fort dans les établissements de l'État que dans les collèges et les Facultés libres.

Aucun de ces arguments ne me paraît sérieusement fondé. Les candidats qui savent s'imposent aux examinateurs, alors même que leur science s'inspire d’autres tendances que les leurs, et les résultats des concours, depuis un demi-siècle, témoignent suffisamment du mérite qu'en dépit d’entraves de toute sorte a su conserver l’enseignement libre.

Les familles qui le désertent ne sauraient, à mes yeux, trouver dans ces objections d’excuse suffisante.

Mais une autre question se présente immédiatement.

à la pensée, puisqu'il s’agit de la formation chrétienne des idées. Notre enseignement secondaire se soutient, dans des conditions de plus en plus difficiles, grâce à d’admirables dévouements. Notre enseignement supérieur se développe sans cesse sous d'énergiques et savantes impulsions : sa haute valeur est incontestable. Il n’est que juste de rendre hommage à ce grand effort. |

L’un et l’autre sont-ils entièrement à la hauteur d’une lutte chaque jour plus àpre. et, chez nos adversaires, plus fortement préparée ? Il est permis de le demander. ;

Dans le grand mouvement de discussion, de doute et de négation qui traverse notre temps, la jeunesse a besoin d’une direction précise et constante. L’enseignement chrétien doit la lui offrir sur tous les terrains. Est-il en mesure de le faire ?

Aucun sujet plus grave ne me paraîts’imposer aux méditations de ses chefs et de ses maïtres. Mais, ici encore, la responsabilité des familles n’est pas moins sérieusement engagée. Car le développement de l'instruction catholique est en raison directe du besoin qu'elles en montrent, par conséquent des sacrifices qu'elles consentent pour l’assurer.

M. Aulard, par exemple, professe l’histoire de la Révolution : son cours est suivi, goûté par beaucoup de catholiques ; dans ce nombre, il y a de jeunes prètres non les moins assidus. Or, l’histoire de la Révolution n’est pas seulement celle des faits qui l’ont ensan-

Ra LUN

77 RE NAT) Ft

glantée, c’est celle de ses principes et de son esprit. Qui peut douter qu'une telle étude ne touche aux questions les plus graves de l’ordre philosophique et social ? Quand les familles le voudront bien, nous aurons notre chaire d'histoire de la Révolution.

Le mouvement intellectuel entraîne les jeunes filles comme leurs frères : c'est une des formes les plus intéressantes et aussi les plus périlleuses du féminisme. Paris est plein de cours et de conférences organisés pour répondre à ce besoin nouveau. Les jeunes filles s’y précipitent en foule. Parmi ces conférences, il en est qui traitent des objets les plus difficiles de la philosophie et de la morale, des époques les plus sujettes à controverse, des personnages les plus discutés.

Aucune doctrine directrice ne préside à ces entretiens, souvent pleins de charme et de séduction ; le plus souvent, l’idée chrétienne en est absente ; quelquefois, elle y est combattue. Imagine-t-on ce que peut être le cerveau d’une enfant, ainsi rempli, sans méthode, de formules, de récits et d’images jetés pêle-mêle dans cette jeune tête ?

L'enseignement catholique a fait, pour soutenir cette concurrence, de sérieux efforts : la vogue et le succès n’y répondent pas toujours autant qu'il le faudrait.

Pourquoi, sinon parce que les familles ne comprennent pas assez l'importance d’une œuvre destinée à former, pour la génération qui grandit, des épouses et des mères ?

Je n’ai parlé, jusqu'ici, que des riches, des enfants de la bourgeoisie. IL faut venir aux milieux populaires :

là aussi s’agite l’avenir de nos enfants. de ceux qui, dans notre état démocratique, seront demain, par le bulletin de vote, les maîtres du pouvoir.

Comme en beaucoup d’autres objets, l'esprit chréties s'y manifeste avec plus de fermeté que dans les rangs plus élevés de la société. Quand on songe aux difficultés, aux persécutions qui attendent l’ouvrier ou le paysan, résolu à envoyer son fils à l’école libre, aux menaces, aux promesses qui l’assiègent. il faut admirer son courage et l'énergie de sa foi. Dans certains quartiers, dans certains villages, c’est presque un héros du devoir paternel. À

Maïs les questions que j'ai posées renaissent, pour l’enseignement primaire, avec la même acuité. Un mouvement s'est dessiné, parmi les catholiques, depuis que la dispersion des Congrégations et les entraves administratives ont rendu plus difficile la création des écoles libres, depuis aussi que la séparation de l'Église et de l’État a accru nos charges budgétaires. Plusieurs ont dit : « À quoi bon s’épuiser en sacrifices insuffisants ? Faisons des patronages : c’est une œuvre plus fructueuse que celle des écoles ? »

Ce n’est pas moi qui voudrais amoïndrir l'élan des œuvres postscolarres : elles sont une des plus grandes nécessités de notre temps. Mais le patronage, la société sportive, le cerele d'études conservent le jeune homme, le développent, le préparent aux luttes du lendemain : c'est l’école qui le forme. Là aussi, il est vrai de dire qu’il y a une certaine manière d'apprendre.

M. de La Guillonnière, dans sa très opportune et importante étude sur les Livres scolaires, a signalé le mal. Il a dénoncé les manuels, les: livres, laissés. dans les écoles libres, dans les maisons ‘chrétiennes, aux

‘COMBATS D'HIER ET D AUJOURD HUI 89 mains des enfants, après qu’une perfide mutilation en a fait disparaître toute trace d'enseignement confessionnel, toute idée religieuse, jusqu'à celle de Dieu.

IL a montré que l’enseignement lui-même appelait, au point de vue des idées, des réformes dont l’observation personnelle lui a révélé la nécessité.

C’est une question vitale. L'école primaire est le fondement de l'édifice chrétien. Comment, livré à tous les dangers que le cabaret, la Loge maçonnique, la conférence socialiste, la pression administrative, vont semer sur ses pas, comment l'enfant y pourrait-il échapper, si une formation robuste de L'esprit et du caractère ne le préservait de leurs atteintes ?

Les maîtres, il est vrai, et surtout les maîtresses, plus encore que les écoles, font souventdéfaut, j’entends les maîtres vraiment capables de la haute pédagogie que réclament les circonstances.

Quoi d'étonnant ? L’enseignement primaire catholique a traversé depuis six ans l’affreuse crise des ‘expulsions et des sécularisations ; c’est merveille qu’il se soit. dans cette tourmente, aggravée par la tempête de la Séparation, maintenu comme il la fait ? Mais le recrutement, la formation, la surveillance et

la direction des maîtres demeure une des plus inslantes préoccupations que soulève la question scolaire. M"° Danielon a généreusement ouvert la voie par la création de son école normale d’institutrices. Sommesnous prêts à lui trouver des imitateurs ?

Chacun de nos pas sur le terrain de l’enseignement,

quel qu’en soit le degré, nous ramène au même point : le devoir des familles chrétiennes.

L'avenir de nos enfants dépend de la manière dont elles le comprendront.

Le monopole de l’enseignement n’est pas voté : ïl ne le sera peut-être jamais. Longtemps encore, l’ennemi nous attaquera par des chemins détournés. C'est une mauvaise manière de défendre la place que de l’abandonner à l’avance. Nous avons des universités, des collèges et des écoles, sachons nous en servir.

Car, c’est mon dernier mot comme le premier, la solution du problème est là : former de vrais chrétiens. Prêtres, ils feront rayonner l'Évangile. Soldats, ils donneront l'exemple de la discipline, de l’abnégation et du courage. Industriels ou commerçants, ils accorderont la justice avec leur intérêt légitime. Propriétaires ou agriculteurs, ils s’attacheront à la terre qu'ils possèdent, pour y faire vivre avec eux le peuple qui la travaille. Avocats, professeurs, hommes d’études, ils seront l’honneur de leur profession, les serviteurs passionnés de la vérité. Ouvriers, laboureurs, ils chercheront dans la paix d’un ordre social chrétien la juste satisfaction de leurs droits.

Ainsi se réalisera peu à peu la devise de Pie X : Instaurare omnia in Christo.

Page 1