‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 38 sur 97 · janvier · texte numérisé non relu

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du Maroc ». Le mot, qui court les gazettes, est de lui et de ce temps-là; il l’écrivait, dès 1844, dans une

leltre au maréchal Soult.

Les ministres voulaient trailer, mais avec qui? On sentait bien que l'empire marocain était une fiction, que le sultan de Tanger et de Fez n'avait, sur les tribus de la frontière algérienne, sur les peuplades de l'Atlas, qu'une autorité nominale, mais que, cependant, l’in-

térêt de.la France, devenu pour elle une loi nécessaire :

depuis la conquête africaine, était, en reconnaissant l'existence de cet empire indécis, de préserver son intéerité contre toule tentative étrangère, et d’assurer ainsi la position privilégiée faite à notre pays par la possession de l'Algérie.

Le traité, signé à Tanger, par le prince de Joinville, le ro septembre 1845, répondait à celte préoccupation générale qui, depuis, n’a cessé, par la force des choses, de dominer notre politique. |

Mais le « guêpier », un moment bouché, n'en sub: sistaikt pas moins. La gloire de l'Isly et de Mogador empêchait d'en voir le fond. Louis-Philippe résumait l'affaire par un mot qui flattait l’amour-propre national, en cachant les concessions sous une magnanime apparence. « Guerre forte, disait-il, paix généreuse et douce. » En 1847, la prise d’Abd-el-Kader, abandonné. après deux ans d'hésitations, par le sultan fatigué d'une périlleuse hospitalité, sembla justifier l’œuvre accomplie.

En fait, rien n’était tranché. Une frontière pose el découverte laissait la province d'Oran exposée à toutes les entreprises de nos voisins insoumis. Mogador était évacué, et l’occasion ainsi perdue, pour longtemps, de garder sur l'Atlantique un gage, un port d'accès

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ou de refuge, peut-être un débouché. Ge traité de 1845 a pesé, pendant soixante ans, sur notre politique algérienne. En 1859, nous l'avons encore aggravé en rendant Oudjda au Maroc, Oudjda où nous voici ramenés

par l’inéluctable nécessité !

Nul n'ignore quel contre-coup eut pour nous en

Algérie le grand désastre de 1870 ; mais les insurrec-

tions n’en furent pas la plus déplorable conséquence. Là, comme ailleurs, il nous condamna à l'effacement. Avant la guerre, pour mettre à l'abri cette malheureuse frontière de 1845, sans cesse menacée, nous avions pu pousser nos colonnes sur le terriloire marocain, celle du général de Martimprey chez les Beni-Snassen, celle du général de Wimpfen vers Aïn-Chaïr. Le traité de 1845 servait au moins à nous assurer cette liberté : le souverain nominal de l'empire marocain nous laissait le soin de faire cette police, pour laquelle il était impuissant. ;

Après 1870, la politique strictement défensive nous réduisit à une funeste inaction. Elle paralysa la répression de l'insurrection des Ouled Sidi Cheick et elle fil pire encore : sait-on en France qu'en 1888, elle nous conduisit à démolir, sur la réclamation du sultan, le fort de Djenien bou Resk construit pour garder notre frontière ?

Cela dura jusqu’en 1903, jusqu'à l'expédition du Figuig et au bombardement de Zenaga, qui sont d'hier et qui, brusquement, ont rappelé la question maro: caine à nos esprits oublieux des leçons du passé.

J'entends, je lis tous les jours qu’on demande ce

que nous allons faire au Maroc. L'histoire a répondu. . Nous y allons pour garder l'Algérie, et garder l'Algérie, qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce seulement parcourir, en y laissant quelques postes, les régions, traversées par les nomades, qui bordent notre fronlière ? Est-ce seulement planter notre drapeau sur les oasis où se réfugient les tribus pillardes ?

Cela c’est la besogne de police que nous avons, sous le poids du malheur, négligée trop longtemps, et dont nul ne peut nous contester le libre exercice. Mais ce n’est pas toute la protection de l'Algérie.

Le Maroc est le prolongement, comme la tête de pont de cette Afrique du Nord que nous occupons depuis Gabès jusqu'à Lalla-Marnia. Nous ne pouvons, sous peine de trahir notre propre cause, nos intérêts les plus essentiels, l’abandonner à aucune puissance européenne, permettre à aucune d’entre elles d'y établir une prépondérante influence. C’est lévidence même. Elle éclatait aux veux en 1845, à nos premiers pas dans l’ouest algérien, alors que nous élions sans rivaux sur la terre d'Afrique. Que sera-ce aujourd'hui, où trois quarts de siècle d'occupation, de combats et d'efforts ont fondé notre empire d’Alsérie, où le continent noir attire l’universelle ambilion des nations, resserrées dans leurs frontières trop élroiles ?

Que savons-nous de l'avenir et des surprises que réserve à nos successeurs ce Maroc, si près de nous, ctsi mal connu? Qu'arrivera-t-il de ces régions fertiles qui s'étendent entre les monts de l'Atlas et les rivages

de l'Océan ? Est-ce qu’elles resteront toujours fermées, défendues par le mystère de la vie musulmane, aux exploitations hardies, aux entreprises audacieuses de l’agriculture ou de l’industrie ?

Quand l'heure sonnera où elles s’ouvriront, que deviendra l'Algérie, si la France s’est laissée, à sa porte, devancer par d’autres ? À mes yeux cette Cie tion domine toutes les autres.

Je crois que, pour la résoudre, ou du moins pour empêcher qu'elle ne fût résolue contre nous, il n’était pas nécessaire de souscrire si promptement le contrat inégal, où nous avons sacrifié, à la promesse d’une imprécise condescendance, notre position en Égypte et nos droits à Terre-Neuve. Mais, en ces matières, les jugements définitifs sont difficiles aux spectateurs, à qui, toujours, demeurent cachés les secrets du machi- nisme.

À tort ou à raison, nous avons acceplé le traité franco-anglais, en désavouant, il est vrai, celui qui lPavait signé, mais en continuant sa politique. L'avenir jugera : ayons, au moins, dans le présent, quelque suite en nos desseins. Il serait par trop fou de renoncer aujourd'hui à garder au Maroc la place que nous y avons, à bon droit, réclamée et payée si chèrement.

Je crois aussi que ce fut une faute, et une faute très grave, de remettre au monde assemblé le jugement d'une affaire qui nous regardait, sinon exclusivement, au moins avant tous les autres : nous pouvions la trancher sans un si grand effort de protocole, en donnant à tous de justes garanties. Un peu plus d’audace devant la mise en scène d’un geste dramatique eût, en celle occurrence, mieux inspiré notre politique ; la hardiesse est quelquefois contre les provocations la

meilleure des sauvegardes. Mais ce sont d'inutiles regrets. |

Nous avons été à Algésiras et nous en avons rapporté, avec une mission difficile, des droits reconnus. Nous n’allons pas, je pense, abdiquer les droits, à cause des embarras que nous vaut la mission.

C'est le cas de répéter la parole de M. Guizot : « Quand on est en présence de gouvernements irréguliers et impuissants, il faut savoir prendre son parti de cerlains maux inévitables »

Donc, gardons notre place au Maroc, en y maintenant nos droits. Tout le monde, je suppose, est d’accord là-dessus, et nul n’osera, pas même M. Jaurès, conseiller à la France de retirer ses vaisseaux et ses soldats, d'abandonner Casablanca et de livrer l’empire chancelant aux convoitises de protecteurs intéressés. ù

Mais comment garder la place ? C’est toute la difficulté et les circonstances, il est vrai, la compliquent d’étrange façon. Faudra-t-il, pour l’affermir, aller chercher à Fez, par une marche audacieuse, la solulion du conflit qui met aux prises les frères ennemis? Ce sont, sans doute, de trop hautes ambitions.

Faudra-t-1l, entre les deux sullans, intervenir par une action décisive ? C’est toujours un mauvais métier de séparer des combattants. L'aventure, avec ceux-ci, serait périlleuse. L'un, dit-on, ordonne contre nous la guerre sainte ; l’autre, il y a deux ans, n'était pas loin d'en faire autant. Dans leur duel incertain, qui l’emportera? Quelle sera pour nous la plus profitable vic-

toire ? Nul, je le crois, même parmi les ministres, ne saurait trancher ces obscures questions.

Aïnsi, il faut attendre. Le public, enclin à n’apercevoir que les solutions absolues, s’accommode malaisément de l’expectative. Entre la conquête qu'il redoute <t l'abandon qui lui répugne, il discerne mal une politique précise.

Celle-ci, cependant, sort assez clairement des données de l’histoire, et c’est pourquoi j'ai voulu d’abord les invoquer. Protéger efficacement la frontière algérienne, maintenir au Maroc notre prépondérance, c’est pour l'heure, ce me semble, un suffisant programme.

Seulement il faut le remplir, et, pour cela, ne pas souffrir que notre action militaire paraisse subordonnée à des inquiéludes inavouées. |

J'ignore qui il faut accuser de la longue inaction dont a cruellement souffert notre position devant Casablanca : elle eut, en tout cas, sur les destins

malheureux d’Abd-el-Aziz, sur les succès de Moulay-

Hafid, et les entreprises de ceux qui le proclamèrent en haine de la France, une désastreuse influence. Je ne sais pas davantage pourquoi, si longtemps, el au

sigrand détriment de nos droits Les plus certains, l'unité

de commandement fut, sur la frontière algérienne, refusée au général Lyautey, qui vient d’en faire un si bel usage. |

Mais ce que je sais bien, c’est qu'il ne faut plus de ces faiblesses et de ces hésitations. Il ne faut plus, quoi qu'en puisse dire M. Jaurès, que, du cabinet ministériel, on prétende fixer le nombre de kilomètres

nécessaires à la sécurité de nos camps et de nos colonnes ; 1l ne faut plus qu'un colonel soit puni et désavoué pour avoir dégagé, par une poursuite hardie, sa troupe menacée : il ne faut plus que l'insuffisance des moyens et la division des responsabilités permettent à des cavaliers audacieux de surprendre nos postes et d’insulter nos villes algériennes.

Voilà ce qu’il importe d'exiger du gouvernement. Je ne lui demande pas d’exposer, dès maintenant, des plans d'avenir. Je voudrais seulement qu'il déclarût nettement, hautement, sa résolution de ne pas abandonner le Maroc, et d'y maintenir à tout prix le prestige et l'autorité de la France.

Je le voudrais pour l'honneur national; je le voudrais pour la tranquillité de l'Algérie ; je le voudrais aussi pour nos soldats qui, là-bas, continuent la vieille tradition des guerres africaines.

Ah ! nos soldats! chacun va demain saluer leur nom et leur courage. Mais il y a quelque chose qui vaudrait mieux pour eux que les hommages les plus empressés et les éloges les plus éloquents, c’est une parole, dite par ceux qui ont le droit de parler au nom de la France, pour grandir, à leurs propres yeux, la glorieuse mission qu'ils leur donnent à remplir.

Ils meurent de bon cœur, parce que c’est le devoir et l'honneur. Mais quand ïls tombent, terrassés par la fièvre, ou frappés par les balles, ils auraient sans doute l’âme plus tranquille, s'ils se sentaient assurés qu'imposant silence aux détracteurs aveugles de leur dévouement, la patrie les applaudit avec amour, avec passion, non seulement pour leur sacrifice, mais pour l’œuvre qu'ils font en son nom.

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