septembre
Assurément, le succès actuel de Moulay-Hafid nous met politiquement dans une fâcheuse posture ; mais ce n’est pas tant par lui-même, que par ce qu’il est, en fait, et de quelque manière qu'on tourne les choses, la victoire de l'Allemagne.
IL fallait éviter cela à tout prix, et il n’y avait qu'un moyen, qui était d'aller au but rapidement et vigoureusement. Nous avons fait le contraire, et nous recueillons le châtiment de notre faiblesse, de nos hésitations et de nos tâätonnements. Comme il arrive presque toujours, la peur d’un danger nous à jetés dans un pire : le péril allemand nous à paralysés, et, pour n'avoir pas voulu nous en délivrer en usant de notre droit, nous voilà aux prises avec lui plus gravement que jamais.
Ce n’est plus un mystère pour personne que Île général d’'Amade pouvait, il y a trois mois, barrer la route à Moulay-Hafid et, au moment où il commençait son mouvement sur Fez, l'enlever presque sans combat : l'opération était d'autant plus facile à justifier que, à celte heure même, nos avant-postes du Sud oranais étaient attaqués par des contingents marocains, dont les accointances avec Moulay-Hafid n'étaient pas douteuses.
Du coup, l'affaire du Maroc changeait de face : elle entrait dans une phase nouvelle où nous avions tout l'avantage de la position.
Le gouvernement a interdit au général d’Amade de bouger. Pourquoi ? Parce que l'Allemagne aurait pu le trouver mauvais ; Comme si, à celte époque, en vertu même de ce fameux acte d’Algésiras, dont on n'ose
même plus parler, nous n'avions pas le droit absolu de | couper court à l'anarchie par une mesure énergique !
Cela s'appelle la neutralité, mot absurde quand il s'agit d'opérations militaires, La neutralité. en plein champ de bataille, c’est la défection. On l’a bien vu quand Abd-el-Aziz s’est mis en marche sur Marrakech, et qu'au nom de cette ridicule neutralité, nous l'avons empêché de traverser le territoire des Chaouias, allongeant ainsi sa route de telle sorte, que les contingents de Moulay-Hafid ont en tout le temps de le surprendre et de le battre. Sous prétexte de neutralité, nous avons fait défection à notre propre cause.
Donc, le ministère a, dans l'événement, toute la responsabilité, et elle est écrasante. Ce n’est pas à ceux qui, comme moi, depuis un an, ont sans trêve demandé au Maroc une action énergique, qu'il faut jeter à la face, comme une réplique de la fortune, la défaite d’Abd-el-Az1z.
La vérité, c'est que nous sommes punis, parce qu’à aucun moment le gouvernement n’a su vouloir, où du moins montrer ce qu'il voulait.
Car, il faut toujours en revenir là : qu'est-ce que nous faisons au Maroc? Je viens de lire un article, très intéressant, de mon ami le comte de Castellane : il y a, entre nous, sur le fonds même du sujet, une divergence de vues, qu'un mot fait éclater. Il désigne les partisans de l'intervention française sous le nom de « parti colonial ». Qu'il me permette de lui dire que, lorsqu'il s’agit du Maroc, la question ne peut pas être placée sur ce terrain.
L'affaire marocaine n’est pas une affaire coloniale : c'est une affaire algérienne, ce qui est bien différent. Je ne cesserai de le répéter : elle est née le jour où, la lutte contre Abd-el-Kader nous ayant conduits aux confins du Maroc, il fallut, de toute nécessité, nous heurter à ses soldats. Alors, après l’Isly et Mogador, on pouvait la régler, en assurant à la fois notre frontière et notre prépondérance. Mais déjà, dans ce temps-là, l’action militaire était paralysée par la diplomatie : seulement, c'était de l'Angleterre qu'on avait peur. Le traité de 1845 nous laissa sans frontière et sans garantie : hier seulement les événements nous ont portés sur la Moulouïa, notre frontière naturelle.
Depuis soixante ans, donc, le conflit avec le Maroc était menaçant : il le devenait chaque jour davantage à mesure que s'étendait notre empire africain, par le protectorat de la Tunisie à l'Est, au Sud par le développement des entreprises sahariennes. Le flanc gauche de l'empire restait ouvert, et ouvert sur un horizon plein de mystères et de périls. La question marocaine est là. | |
Les conventions de 1904, si discutables dans leurs effets, la politique de M. Delcassé, si imprudente par le désaccord entre l’audace des perspectives et l’insuffisance des moyens, ont pu précipiter les événements, surtout leur donner un caractère aigu. En eux-mêmes, ils étaient inévitables.
Ils l’étaient, parce que le Maroc, si longtemps inconnu, commençait à laisser deviner ses ressources et ses richesses. L'Allemagne, poussant ses commerçants sur tous les points du monde, les jetait sur ses rives. Elle y rencontrait les nôtres, les premiers par le nombre et les transactions. L’orgueil germain décida
qu'il serait le maître, là comme partout. Sous l'affaire marocaine, comme sous toutes celles qui agitent l'Europe à l'heure présente, il y a la prétention germanique à l'omnipotence. Le geste de Tanger n’eut pas d’autre sionification.
Eh ! bien, si nous acceptons cela, nous installerons, de nos propres mains, au seuil de l'Algérie, l’envahisseur de demain. Nous sommes très fiers de nos alliances et de nos ententes : à quoi nous servent-elles, si nous n'osons même pas, avec leur appui, défendre nos droits
les plus certains ? Un Français de Tanger écrivait la
semaine dernière à l’Opinion : « On parle à Paris des alliances, des amitiés qui secondent notre action au Maroc. Dans Ia réalité des faits, la France se trouve seule, livrée à elle-même, sans encouragement de nulle part ». C’est une politique de dupes.
Est-ce donc la conquête que je demande ? à aucun moment je n'y ai songé, el je ne pense pas que, parmi ces «coloniaux », si malmenés, personne en fasse plus que moi le rêve dangereux. Ce que je demande, c’est une bonne frontière, et la certitude qu'aucune autre nation que la France n'exercera sa suprématie sur le Maroc. Tant que nous n’aurons pas cela, l'Algérie sera en péril.
Nous n'avions que faire d’une mission de police, impraticable et grosse d'aventures. La conférence d’Algésiras, de qui nous la tenons, fut un piège formidable, où nous a jetés la peur de l'Allemagne. Mais, au moins, elle nous donnait le droit de traiter exclusivement avec le Maroc les questions qui intéressent notre frontière algérienne. Allons-nous hésiter là-dessus, et
nous laisser traîner encore à une autre conférence ? Voilà, hors des discussions rétrospectives, la question qui se pose, aiguë et pressante.
Seulement, qu'est-ce que le Maroc ? où est-il ? Jai entendu, je l'avoue avec surprise, parler du peuple marocain et de sa volonté. Il n’y a pas plus de peuple marocain que d’empire chérifien. Il y a des tribus très. indépendantes, plus ou moins fortes, sous des caïds plus ou moins puissants, et unies entre elles par un seul lien, mystérieux et redoutable, qui n’est pas le maghzen, mais le fanatisme religieux, entretenu, dirigé, soulevé par l’action des confréries musulmanes. |
Sur cet état féodal, il arrive qu’un sultan énergique, toujours en guerre, fait régner par la force une sorte d'unité. Cela s’est vu sous Louis XIV et, de nos jours, avec le père des deux frères ennemis qui se disputent son héritage. Mais ni Abd-el-Aziz ni Moulay-Hafid ne
sont de la trempe qui fait les chefs d’empire. En quoi donc la volonté de ce peuple disparate s’estelle manifestée pour l’un ou pour l’autre ? Parce que, à la faveur d’une défection dont les raisons secrètes sont encore inconnues, un combat heureux à mis celui-ci en déroute et permis à celui-là de se faire proclamer à Tanger ? Maïs où est la certitude du lendemain ? On nous presse de reconnaître Moulay-Hafid, de nous entendre avec lui : on nous annonce qu'il acceptera les clauses d’Algésiras ! Le bon billet ! |
Qui nous répond que, demain, un autre coup de
théâtre ne viendra pas changer la scène, que ce Glaoui,
le caïd berbère qui a fait Moulay-Hafid sans se soucier de la volonté du peuple marocain, et qui l’a conduit à Fez, ne sera pas battu à son tour, ou que quelque nou-
veau chérif, flétri par les uns du nom de rogui, salué
par les autres comme un fils du prophète, ne viendra pas, à son tour, prétendre à l'empire ? A-t-on oublié
- les exploits de Raisouli et de Bou-Hamara, « le père à
l’ânesse » ? Faudra-t-il courir de l’un à l’autre ? L'enthousiasme des journaux pangermanistes pour le sultan de Fez, l’empressement du consul allemand à l’aller rejoindre, l'invitation de la chancellerie impériale, sont pour nous de graves avertissements. On change souvent de sultan à Berlin : il y a deux ans,
c'était Abd-el-Aziz ; aujourd’hui, c'est Moulay-Hafid ;
mais c'est toujours celui qu'on médite de tourner contre