décembre
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD HUI 50 Loi
grands noms de l'Alsace et de la Lorraine pour rassem-
- bler les âmes. Ce n’est pas la lutte des partis qui les a
dissociées, c’est la gucrre religieuse, funeste brandon, allumé par l'esprit sectaire, à l'heure même de l’agonie nationale, promené, d’un bout à l’autre du pays, au lendemain de la paix meurtrière, avec l’emportement calculé d’un plan préconçu.
Gambetta et, après lui, Jules Ferry eurent, dans son exécution, une responsabilité qui pèsera lourdement sur leur mémoire. Leur politique religieuse partagea la France en deux camps, encore debout, voués à la dure perpétuité des luttes inexorables. C’est elle qui, en absorbant pour ce seul objet les énergies, les activités et les passions, tua, dans les cœurs, le rêve de la France totale. Que faisait alors M. Clemen-
ceau pour le rendre à la vie ?
Gambetta y pensait toujours. Ferry tournait vers la ligne bleue des Vosges son regard intérieur. Soit! Mais l’un et l’autre, avant tout, eurent un objectif qui domina toute leur action, et ce ne fut pas seulement la République, ce fut une République sans religion, en rupture déclarée avec la vieille foi nationale. Que faisait alors M. Clemenceau pour lutter contre cette politique de discorde ?
Je sais quelle réplique on m'oppose : les provocations de l'Église, les menées ultramontaines, les violences des catholiques, la République réduite à se défendre ! Depuis trente ans, l’accusation remplit le pays ; elle vit encore, après les proscriptions de M. Combes, après la séparation de M. Briand ! Un per-
sonnage considérable de l'Université, M. Debidour, a écrit, pour l’établir historiquement, deux gros volumes qui ne sont qu'un réquisitoire contre Îles vaincus.
Le dernier livre de M"° Juliette Adam est autrement instructif. Je l'ai déjà nommé aux lecteurs de l'Écho de Paris, à cause de son titre qui, à lui seul, résume une histoire : Nos amiliés politiques avant l'abandon de la revanche. Mais il faut le lire tout entier, le lire avec des larmes.
Un homme y paraît, qui le remplit de son exubérance el de sa séduction, de son intelligence et de son habileté, découvrant, sans apprêt, dans l'intimité des leitres et des conversations. la lutte tumultueuse des passions qui l’agitent. C’est Gambetta.
Je ne sais rien de plus émouvant que la page où l'agent de Bismarck, le trop fameux Henckel de Donnersmarck, paraît sur son chemin pour le tenter au nom dela République. « Si je croyais, s’écrie M"° Adam, que la République... n’est plus la revanche... — Alors? — Je ne la servirais pas. » Gambetta s'indigne : « Je vous croyais d’abord républicaine? » Et elle, d’un beau mouvement : « Non... d’abord Française, puis passionnée de liberté, puis républicaine ! »
Quel trait de lumière ! EL comment done comprenait a République celui qui la faisait ainsi passer avant même le ressentiment national ? En 1852, deux ans à peine après les jours où Charette, avee Sonis, conduisait les zouaves pontificaux à la charge de Loigny, Gambetta, parlant, à Saint-Quentin, des jeunes gens formés par les maîtres catholiques, disait : « Quand
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI 229 vous aurez à faire appel à l’énergie d'hommes élevés par de tels maîtres, quand vous leur parlerez de dévouement à la patrie, vous vous trouverez en face d’une espèce humaine amollie et débilitée. »
Voilà le Gambetta d’après la guerre, celui qui va orienter la politique religieuse de la République. Deux hommes l'entourent: Paul Bert, qui appelle le cléricalisme « le pire de tous les phylloxeras », et qui veut, rapporte M" Adam, « affaiblir l’Église moralement et matériellement avant de la séparer de l'État » : Spuller, dévoué à son chef, épouvanté de le voir emporté vers « les persécutions religieuses » et déjà hanté par l'esprit nouveau, que dix-huit ans plus tard il essaiera, en vain, de souffler à son parti.
Gambetta se livre à Paul Bert, consternant l'ami fidèle « par sa puissance d’assimilation qui devient un danger, lorsque ceux qui l’entraînent sont dans le faux, » épouvantant le vieux Thiers, d’abord ravi de la revanche que lui donne le « fou furieux » contre ses vainqueurs du 24 Mai, et qui, maintenant, dit aux amis du triomphateur : « Si la République touche à la liberté de conscience, les mites s’y mettront ! Toutes vos luttes contre Rome vous sont inspirées par Bismarck qui veut broyer la papauté, le seul pouvoir qu'il n’a pas réussi à avoir en mains en Europe. »
Les avertissements n’y font rien. À la veille des élections de 1876, voilà le discours de Lyon, celui de Lille, véritables manifestes de guerre religieuse, où Gambetta s'écrie : «IL faut que la prochaine Assem-
blée se lève et dise : Me voilà! Je suis la France de la libre-pensée. »
J'ai cité cette parole à la tribune, en défendant contre l’invalidation ma première élection. La gauche
entière, et jusqu'au centre, la salua d’une longue salve
d'applaudissements.
C'était en 1876. On n'avait pas encore l’excuse du 16 Mai. Je veux qu’à ce ce moment, lorsque dans l’enivrement d’une bataille maladroitement offerte, Gambetta donnait pour mot d'ordre à ses troupes la funeste apostrophe de Peyrat: « Le cléricalisme, voilà lennemi! », quand, emporté par le combat, il jetait, de la tribune, son cri dé guerre contre «le gouvernement des prêtres », je veux qu’à ce moment la colère du tribun étouffât la raison de l’homme d’État ! Mais quand, après la démission du Maréchal, la victoire fut pour longtemps indiscutée, est-ce que la guerre religieuse cessa ? Au contraire, elle redoubla de violence.
Rappelant, à la Chambre, en 1886, cette époque décisive, je disais : «Les circonstances vous avaient admirablement servis: vous pouviez essayer de bâtir la société nouvelle, avec tout ce qu'il y a de grand et de vivant dans les traditions du passé, tout ce qu'il y a de fécond dans les idées de l'avenir... Alors les partis étaient vaincus, et la défaite des opinions eüt trouvé sa consolation dans la grandeur de la patrie. »
À cette heure, Gambetta, je le crois, fit ce beau rêve. Mais les dés étaient jetés. Ferry vint, avec l’article 7, avec l'expulsion des religieux, avec la loi scolaire, triomphe de cette morale indépendante dont notre temps cueille les fruits amers.
Dans un autre volume de ses Souvenirs, comme le dernier, vivant témoignage d'un passé dont le poids nous écrase, M°° Adam raconte les premières entrevues du docteur Clavel et du philosophe allemand Büchner. C'était avant 1870. « Francs-maçons tous les deux, ils se sont vite compris ». Clavel est un admirateur, un soutien de Jean Macé, l’un des pères de l’école laïque. « Il est comme lui partisan d’une alliance définitive entre la France et l'Allemagne, par l'intermédiaire de la franc-maçonnerie, sur la base de la fraternité universelle ». Macé, au nom du sentiment, appuyé sur les loges et sur l'opposition républicaine, Büchner, au nom de la science, appuyé sur les loges et sur le libéralisme de Bismarck, préparent cet heureux temps. « Plus de frontières, plus de soldats, des instituteurs ! Deux ou trois générations suffiront pour que l'idéal républicain, maçonnique et humanitaire, règne sur les esprits libérés des entraves cléricales ».
- La deuxième génération est debout ! Elle arrache à M. Clemenceau une imprécation contre les discordes qui firent évanouir le rêve de la France totale.