I, — A PROPOS D’ «UN DIVORCE
« L'homme, la femme, les enfants sont indissolubiement unis, non parce que leur cœur doit leur faire un plaisir de cette union : car que répondre à celui d’entre eux pour qui cette union est un supplice? mais parce qu'une loi naturelle leur en fait un devoir, et que la raison universelle, dont elle émane, à fondé la société sur une base moins fragile que les affections de l'homme. »
Je me tiens pour assuré de ne point déplaire à mon illustre confrère Paul. Bourget, en résumant par ces mots de M. de Bonald les idées profondes qu'enferme son beau drame : et ce n’est pas seulement parce que nul n'a plus éloquemment que lui analysé la pensée sociale du philosophe de la Législalion primitive ; c'est aussi parce qu'il semble, à son exemple, s’attacher de plus en plus à « proclamer des vérités fortes »,
1. Pièce de M. Paul Bourget (5 février 1908).
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sans s’effrayer des discussions qu'elles soulèvent, peutêtre avec l'intention réfléchie de les provoquer. L'auteur d’Un Divorce a montré ce beau courage en portant son livre à la scène : car le théâtre, plus encore que le roman, donne la vie aux idées et les expose aux àpres disputes. Le livre était une étude proposée aux penseurs : la pièce est une bataille offerte à l'opinion publique. Je voudrais, pour ma part, y prendre position. | Brunetière. dans un de ses célèbres « Discours de combat », disait, à Besançon, en 1903 : « De nos jours, comme il y a cent ans, la vraie lutte, la seule, de
l'issue de laquelle tout le reste dépend, c’ést la lutte de
l’idée religieuse et de l’idée de la Révolution. Il y a longtemps qu'on le saurait, si l’on savait les liens étroits qui rattachent la « question religieuse » et la « question sociale ». |
Le drame de Paul Bourget est le vivant commentaire de ces paroles.
Quand, aux premières scènes, la doctrine catholique sur le mariage s'affirme, dans la réponse du Père Euvrard à Gabrielle, avec une noble sérénité, découvrant dans l’apparente rigueur de la loi divine, sa prévoyante mansuétude, et l’opposant à ce « martyre du divorce », que la loi humaine va tout à l'heure infliger à ceux qu'elle prétend délivrer, la question religieuse apparaît dans toute sa précision, et, du même coup, la question sociale est posée devant nous.
Ce n’est plus une dispute confessionnelle qui s’engage, un débat philosophique qui commence, maïs le
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conflit profond qui s’accuse entre deux conceptions opposées de la société. C'est la lutte entre l'individualisme destructeur et le christianisme organisateur, entre l'esprit traditionnel et l'esprit révolutionnaire. Gette lutte est, dans notre pays, ouverte depuis un siècle et demi : dès le premier jour, elle s’est portée sur le terrain de la famille, parce que la famille est la cellule fondamentale de la société.
Montesquieu, qui fut un précurseur intermittent de la Révolution, lPindiquait, 1l Y a presque exactement deux cents ans, aux futurs démolisseurs : « Le divorce était permis aux peuples païens, et il fut défendu aux peuples chrétiens », écrit Usbek dans la CXVF Lettre persane. « Les femmes ne passent plus, comme chez les Romains, successivement dans les mains de plusieurs maris... » Qu'est-ce qu'il veut dire? Est-ce une parole de simple immoralité? Non, sous le voile d'Usbek, c’est au contraire le moraliste qui prétend poser une loi sociale, et en cherche le fondement dans le paganisme. Il dit : « Rien ne contribuait plus à l'attachement mutuel que la loi du divorce ». Gette poursuite du bonheur individuel par la rupture du lien social, est justement toute la conception individualiste. |
Lorsque, le 30 août 1792, l’Assemblée législative décréta l’établissement officiel du divorce, que disait, pour soutenir sa proposition, le député Aubert-Du: bayet? « Nous voulons que toutes les unions reposent sur le bonheur, et nous parviendrons à ce but en disant que le divorce est permis. Nous ne craignons pas de déplaire par cet acte à un Dieu qui nous créa tous pour le bonheur. Loin de rompre ainsi les nœuds de l'hyménée, vous les resserrez davantage ; dès que Île
divorce sera permis, il sera très rare. » C’est presque exactement la lettre d'Usbek.
Il avait fallu un quart de siècle et l'explosion révolulionnaire, pour que le principe posé par Montesquieu passat dans la loi.
Un ‘än’ plus tard: il portait "tous sesÆ#fruris0he 29 août 1793. Cambacérès demande à la Convention de faciliter le divorce, parce que « la volonté des époux forme la substance du mariage, et que le changement de cette volonté en opère la dissolution ». Une loi de l'an Il, une autre de l’an HI, élargissent encore la porte ouverte vers la dissolution de la famille, et il ne s'écoulera pas deux ans qu’elle ne soit détruite comme la société elle-même. Mailhe dira en 1795 : « Le mariage n'est plus qu'une affaire de spéculation ; on prend une femme comme une marchandise », et Delleville renchérira : « Il faut faire cesser le marché de chair humaine, que les abus du divorce ont introduit dans la société. » s
Voilà l'attachement mutuel de l'honnête Montesquieu, et les nœuds de l'hyménée du sensible Aubert- Dubayet. C'est le « Vade foras » de Martial devenu la règle. Va-l'en, j'en ai assez de toi! la famille n’a plus d'autre garantie.
Où en sommes-nous, maintenant, après vingt années d'application de la loi que M. Naquet fit rentrer dans le Code civil, el au moment où l’ordre du jour de la Chambre porte en bon rang une proposition « tendant au rélablissement du divorce par consentement mutuel »? Deux chiffres suffiront à répondre. En 1884,
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il y eut 1.657 divorces ; en 1905, il y en eut 10.019. C'est l'effet automatique de la loi.
M. Morizot-Thibault, substitut du procureur général
de Paris et membre de l’Institut, fit là-dessus, le
3 juin 1901, au Congrès de la Société d'Économie sociale, une instructive communication. Il y raconta l'histoire d’un magistrat, d'une admirable intégrité, travailleur acharné et obligeant à l'extrême. qu'on appelait au Palais le « grand divorceur » et qui
Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier,
prononça, dans une seule audience, 294 jugements de
divorce.
Rome, dont l'exemple ravissait si fort Usbek, connut cette mortelle influence de la législation. Pendant cinq cents ans, le divorce y demeura un droit abstrait : quand le principe entra dans la pratique, ce fut bientôt
la décadence. Sénèque s’écriera que les femmes comp-
taient les années, non plus par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris.
Montesauieu le savait bien, et c’est pourquoi, vingt ans après Les Leltres persanes, traitant, dans l'Esprit des Lois, du divorce chez les Romains, il se demandait avec inquiétude : « Comment la loi corrompit-elle sans cesse les mœurs ? »
Voilà le vif de la question. La loi corrompt les mœurs, quand elle est en opposition avec les principes fondamentaux de l’ordre social.
Il ya, dans la pièce de Paul Bourget, un personnage dont l’histoire m'intéresse singulièrement. C'est Lucien, le jeune homme en qui s’incarne l'épreuve douloureuse où sombrent tous ces malheureux, victimes
de l’antisociale liberté.
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Le mari de sa mère, l'homimne de science et de travail, sûr de lui et de la doctrine qu'il a tirée de ses livres, a Cru qu'on façonnait les âmes comme on résout une équation, sans compter avec leur nature, avec leurs aspirations intimes, avec les forces traditionnelles qui déterminent leurs mouvements : il à cru que la loi civile suffisait à gouverner les consciences et à régler les passions, sans appeler à son aide la puissance des lois éternelles : 41 a cru qu'elle pourrait assurer aux principes nouveaux, le respect et la perpétuité qui S'attachaient aux principes anciens.
Get homme, c'est le législateur d'il y a cent ans, celui qui revit sous nos yeux avec l’orgucilleuse et fragile conception de la morale indépendante.
Lucien, c’est l'enfant du xx° siècle ; ses maîtres lui outenseigné que la famille ne repose que sur les conventions humaines, que le mariage n’estqu'un contrat qui se peut rompre au gré des contractants, une associalion temporaire que suffit à dissoudre la volonté individuelle, emportée par le désir du bonheur, ou vaincue par la fassitude du malheur : et le voilà, saisi par la passion, qui court à la conclusion logique, rejelant, des leçons de sa jeunesse, toutes les distincions légales, pour n'en retenir qu'une idée, le droit à la jouissance. | ;
L'union libre, c'est cela : c'est la mise en œuvre du droit à la jouissance, invoqué au nom des lois de la nalure, érigé par là, en un devoir envers soi-même, comme dit la Nora d’'Ibsen, dans Maison de Poupée : cest l’individualisme absolu, dont le terme est la répudiation du sacrifice.
L'indissolubilité du mariage est contraire à la loi de nalure qui aspire au bonheur, de la nature que renou-
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veille un changement perpétuel : elle enchaîne les caprices des humains, donc il faut l’abolir: elle peut les condamner au malheur, donc il faut la détruire. Diderot avait posé la thèse : les théoriciens de la Révolution l’appliquèrent, et après eux, les littérateurs se chargèrent d'en pénétrer les esprits, Durant un siècle, poètes, romanciers, auteurs dramatiques le répétèrent à l'envi. M. Naquet parut enfin, qui, retrouvant chez les législateurs de 1884, l'esprit de 1592, leur demanda le rétablissement du divorce, non comme üne réforme suffisante, mais comme une élape nécessaire vers « laffranchissement total, qui est notre idéal absolu ». L'affranchissement total, c’est Funion libre.
Nous ÿ sommes. Au lendemain de la représentation du Vaudeville, le Matin publiait un résumé des vües de M. Aristide Briand, garde des sceaux de France, sur la question du mariage.
« Certainement, faisait-il dire au ministre, c’est bien à l'union libre que nous mène l'évolution des mœurs... là conception religieuse du mariage devient inadmissible dans notre société, parce qu'elle ést en contradiction formelle avec les articles du Code sir le contrat de louage. »
M. Briand a démenti cet entretien et protesté contre les idées qu'il lui prête. Je m'en étonne: cé sont les idées de tous les apolog'istes du divorce. Sans doute une telle parole semble blasphématoire, quand on songe à quoi elle s'applique, au père, à la mère, à l'enfant, au foyer familial, à tout ce qu'il y a de plus sacré dans la société humaine ! Maïs quoi ?... C'est la logique.
M, Naquet, dans la préface qu’il a jointe à sa traduction du livre de J.-G. Spence : l’Aurore de la Civilisation, dit de même : « La Déclaration des droits de l'homme a établi que toute convention entraînant l’aliénation définitive ou temporaire de la liberté est nulle. » Avant lui le préambule de la loi de 1792 sur le divorce lavait proclamé : « Il importe de faire Jouir les Français de la liberté individuelle, dont un engagement indissoluble serait la perte. »
L'individu supérieur à la société, le droit individuel supérieur au bien social, tout nous ramène donc à cette idée fondamentale. C’est elle qu'affirme Lucien quand il repousse avec colère le foyer artificiel, pour courir à l’union libre ; c’est elle que proclame Berthe Planat quand elle revendique sa part de bonheur : c’est elle que condamne en pleurant Gabrielle quand elle exhale sa plainte et son repentir : « J'ai été plus amoureuse que mère. »
Il faut revenir à Bonald :
« Tous les motifs contre lé divorce, écrit-il au chapitre VI du livre second de la Législation prinitive, peuvent se réduire à cette raison : « Le divorce suppose des individus, et, le mariage fait, il n’y en a plus. El erunt duo in carne una. » |
La pièce de Paul Bourget est le développement magnifique de cette pensée. C’est par là qu’elle est une œuvre sociale profonde et vigoureuse, une œuvre, aussi, éminemment opportune. | ?
La société française se désagrège, parce qu'en cessant d'être chrétienne, elle perd le ciment qui en unissait
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fortement toutes les parties. Mais l’âme populaire vit dans ce corps malade.
Le peuple est comme Lucien, partagé entre la tra-
dition qui le reprend au lit du père mourant, et la
passion qui le rejette à l’amour libre. Il faut parler à son cœur.
Le soir de la répétition générale, le hasard m'a fait
rencontrer une modiste qui y avait assisté avec une
amie. Elle me dit : « Nous sommes ravies. » Et comme je la regardais surpris, croyant qu'elle parlait des chapeaux de M"° Brandès, elle reprit :
« Oh! nous ne pensions plus à cela, nous étions transportées bien loin des toilettes. Bourget a passé. près de nous et nous lui avons dit : « Que c’est beau, beau et vrai! »
Mon çonfrère s’en souvient-il ? A sa place, Je donnerais tous les applaudissements pour cette seule parole.