‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 67 sur 97 · II. — LETTRE A M. LE DIRECTEUR DE « L’OPINION · texte numérisé non relu

II. — LETTRE A M. LE DIRECTEUR DE « L’OPINION

M. Ch. Mildé, le constructeur électricien bien connu, ayant annoncé la constitution prochaine de deux sociétés « à capital remboursable par le travail, » destinées à faciliter aux ouvriers de l’industrie l'accession à la propriété, M. le Directeur de l’Opinion prit l'initiative d’une enquête sur cette question : Comment rendre les ouvriers propriétaires ? M. le comte de Mun y répondit par la lettre suivante :

MoxsIeur,

J'ai lu avec le plus grand intérêt les articles de ‘M. Mildé.

La généreuse initiative qu'il se prépare à prendre prochainement, en facilitant la création de trois sociétés ouvrières, est digne de toutes les sympathies.

C'est une très belle et très féconde application des idées qu'il exprime au sujet des moyens propres à rétablir l'harmonie sociale entre les patrons et les ouvriers. |

La participation aux bénéfices qu’il nomme, avec bien de la raison, comme un des principaux, ne saurait rencontrer de ma part aucune objection. Je l'ai moi-même signalée parmi les revendications que je conseillais aux catholiques d'inscrire sur leur programme social, dans un discours prononcé en 1892 à Saint-Étienne, et qui fut honoré de la haute approbation du pape Léon XIIT.

Mais je me permets de croire que M. Mildé ne va pas tout à fait au fond de la question quand, pour rélablir la paix dans le monde du travail, il préconise « l'appel à l'intérêt ».

Sans doute l'intérêt a, dans les relations des patrons et des ouvriers, sa place légitime. C’est le côté économique de la question sociale : elle en a d’autres, plus importants à mes yeux. Elle est aussi une question morale et une question d'organisation.

M. Mildé déplore très justement, dans un de ses articles, la rupture qui s’est faite entre. les patrons et les ouvriers, et qui à détruit l’ancienne conception du patronat patriarcal. Il cite un exemple frappant de l’injuste méfiance qui détourne les ouvriers des patrons, même les plus bienfaisants.

Cette rupture et cette méfiance ont des causes multiples.

L'esprit individualiste qui, durant le xix° siècle, a dominé la société tout entière, les idées révolutionnaires qu'il a, trop souvent, engendrées chez les uns, l'oubli des devoirs sociaux qu'il a, trop souvent aussi, entraîné chez les autres, la transformation de l’outillage industriel qui a substitué au patron le capital anonyme, sont à mes yeux les principales.

Le cœur, l'affection et le dévouement y peuvent remédier pour une large part, Mais, quels que soient à cet égard les efforts personnels, ils seront, je le crains, toujours insuffisants. L'intérêt le sera plus encore.

Dans la répugnance des ouvriers à accepter la bienfaisance patronale ou du moins à s’en contenter, il ya autre chose qu'un sentiment de désaffection et qu'une fausse appréciation du profit personnel.

Il y a la notion de leurs droits, notion parfois ex-

cessive, égarée par les excitations violentes et les passions politiques, mais en principe très justifiée. Pour ces droits ils veulent des garanties légales et perpé-: tuelles.

Ceux des chefs d'industrie, non moins respectablss, réclament la même protection.

L'organisation professionnelle, seule, me semble pouvoir l’assurer aux uns et aux autres. Elle seule aussi, en établissant entre les patrons et les ouvriers des rapports permanents, pourra dissiper les malentendus, prévenir les conflits ou du moins en faciliter le règlement pacifique.

La générosité de M. Mildé témoigne suffisamment de notre accord au point de vue moral. Je serais heureux qu’au point de vue de l’organisation sociale mes idées rencontrassent l’approbation de sa haute autorité industrielle.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

À. DE Mu.

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