‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 69 sur 97 · I. 7 IMars · texte numérisé non relu

I. 7 IMars

J'ai, plus d’une fois, depuis deux ans, recueilli celte plainte et ce reproche, de la part de ceux que le travail du dimanche réduit à une vérilable servitude. J'en ai souffert, et d’autres avec moi, pour l'honneur de ma foi, et c’est pourquoi je voudrais aujourd'hui, sur l’un des points particuliers du sujet, mais qui en est peut-être le plus essentiel, adresser un appel à mes lecteurs, surtout à mes lectrices.

J'invoque ici leur éminente qualité de maîtresses de maison. Sur ce terrain-là, elles sont souveraines, ou à peu près. Je sais bien qu'il y à leurs maris, et peulêtre leurs cuisiniers ou leurs cuisinières. Mais ce ne sont pas, après tout, des puissances invincibles.

Donc, j'ose leur dire très respectueusement que leur

responsabilité est, en cette affaire, assez lourdement

engagée. On pourrait leur appliquer, en les modifiant-un peu, les paroles de M. Jaurès: « Si les maitresses de maison le veulent, elles feront pénétrer la loi du repos dominical dans la réalité. »

Savez-vous par exemple, Mesdames, ce que représentent de fatigues, de souffrances, les petits gâteaux que vous nous offrez, quand vous nous conviez à un charmant five o'clock ?

Je vais vous dire cela en quelques mots, parce que la place me manquera, mais je vous engage, si j'ai pu vous toucher, à acheter une petite brochure jaune intitulée : Nos Pelits Marmilons!. Vous la trouverez au

1. Nos Pelilts Marmitons, par Georges Mény (Publication de l'Action populaire).

siège d’une très intéressante association qui s'appelle la Ligue sociale des acheleurs, 28, rue Serpente, et dont les publications vous apprendront encore bien d'autres choses sur le bien que vous pouvez, rien qu’en le voulant, en prenant garde aux détails, faire à ceux et à celles qui travaillent pour vous.

Ces gâteaux, ce sont les apprentis pätissiers qui les apportent, ceux que nous appelons les marmitons; vous les connaissez el vous les voyez d'ici, ces enfants. gais et rieurs, avec leur veste et leur béret blancs, qui arrivent chez vous, en sifflant ou en fredonnant la chanson du jour.

Vous êtes-vous demandé comment ils vivent ? Écoutez. La journée du marmiton commence le dimanche à six heures, souvent à cinq, les veilles et jours de grande fête ; en temps normal, elle finit à huit. C’est déjà joli : quatorze heures pour des enfants de quinze ans au plus ! Mais, très souvent, cela s’allonge, à cause des desserts, des entremets et des petits fours ; car le marmiton marche pour les dîners, pour les soirées, comme pour les goûters.

Couramment, il n’a fini sa tournée qu'à dix heures. Quand vous sortez le soir pour aller au spectacle, vers neuf heures, regardez à travers la vitre du coupé ou de l'automobile, en passant devant les grandes pâlisseries ; vous verrez, à l'entrée, quatre ou cinq petits bonshommes en veste blanche, qui attendent Îles commandes à porter,

A Noël, au moment où, dans la nuit sainte, les àames pieuses, comme la vôtre, Madame, se perdent dans la contemplation du divin Enfant, couché sur sa crèche, le petit marmiton trotte sous la bise pour Île réveillon dont, peut-être, vous prendrez votre part.

Ce jour-là, le jour où fut apportée au monde la grande promesse d'amour, il fait vingt heures de travail de suite. La veille des Rois, il n’a quelquefois que deux ou trois heures de sommeil sur les vingt-quatre. Il a quinze ans à peine! !

Si vous ne me croyez pas, lisez les enquêtes de M. P. du Maroussem, chargé de cours libre à la Faculté de droit de Paris, auteur renommé d’une foule de monographies industrielles, et dont personne ne peut contester les informations. L'enquête qu'il a faite, par délégation du ministre du commerce, sur l’industrie de l'alimentation, date de 1893. Mais huit ans après, en 1901, les dépositions entendues par la commission permanente du Conseil supérieur du Travail, lui apprenaient que rien n’était changé, et aujourd’hui, en 1908, les enquêtes particulières révèlent que la situation est encore à peu près la même. |

Le jour de Pâques 1905, un petit marmiton a déelaré, à onze heures et demie du soir, en être à sa cent douzième course de la journée, et l'enquête, très scrupuleuse, faite sur sa déclaration, a démontré qu'elle

était exacte. Or, les courses, savez-vous bien comment

elles se font, la plupart du temps? Avec une manne qui pèse lourdement sur la tête ! « On charge les enfants comme des mulets, dit un des déposants de 1907 : on leur met des poids de 50, 60 et même 8o kilos sur la tête ! » Il y avait eu cent douze courses !

Cependant nous avons une loi sur le repos hebdomadaire? Oui, mais, grâce à ses dispositions incohérentes, le repos des employés de l'alimentation est

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