avril
l'apprentissage a des causes bien autrement anciennes et profondes.
C'est, en réalité, l'effet d’une évolution presque séculaire dont la destruction des corporations et la transformation de l'outillage industriel marquent le point de départ.
La rupture progressive des liens qui unissaient les maïtres et les ouvriers, ta division extrême du travaïl et sa simplification engendrées par le machinisme, Jetèrent les enfants dans la fournaise industrielle, où le long apprentissage n’était plus nécessaire.
Les professions où il restait indispensable furent désertées. Le travailleur industriel remplaça l’ouvrier de métier.
La République de 1848 avait reconnu le danger et essavé d'y porter remède. La loi du 22 février 185r voulut, parle contrat d'apprentissage, restaurer Fatelier familial. Mais les mœurs et les intérêts furent plus forts que la loï. Elle échoua, impuissante à faire revivre le patron, père de ses apprentis.
M. Alfassa, dans sa conférence, parle très sévèrement de Patelier patronal. « Sous le nom d’apprentis, dit-il, on embauche de la main-d'œuvre enfantine, sans avoir Jamais eu l'intention de rien enseigner: c’est un moyen de payer un enfant moins cher que si on l’engageait comme petit ouvrier. »
On nous a dit que cette accusation, sous sa forme générale, élait excessive : il se peut, et, d'ailleurs, tout le monde à, dans la disparition des antiques traditions, sa part de responsabilité. Les parents, les enfants sont aussi coupables que les patrons, et la question morale
COMBEXES DIT NT
est ici, comme partout, au fond du sujet : le sentiment du devoir est affaibli chez nous. Mais enfin, quelles qu en soient les causes, le mal est certain.
Dès 1862, l'Exposition de Londres avait révélé publiquement la décadence de l’art professionnel. On nomma une commission ; on ouvrit une enquête. Depuis quarante ans, on ne fait pas autre chose. La dernière en date est celle de la commission permanente du Conseil supérieur du travail : elle est de 1902. M. Briat, vice-président de la commission consultative de la Bourse du travail de Paris. en fit, dans un très remarquable rapport, connaître les résultats. [ls sont accablants : l'apprentissage est mort.
Or, ces mots douloureux n'expriment pas seulement une calastrophe industrielle, ils cachent une misère morale, profonde et menaçante.
Je demandais l’autre jour, aux patrons que nous écoutions : € Ÿ a-t-il aujourd’hui un jeune homme de dix-huit ans capable de faire une serrure complète avec sa clef? » On me répondit par un sourire attristé.
Que devient cet ouvrier sans métier, pour qui, trop souvent, quand il a eu treize ans, les parents ont formé le rêve évanoui de quelque emploi dans l’administration, que d’autres, plus nombreux qu'on ne pense, ont abandonné aux hasards de la rue, et qui, rejelé dans le travail industriel, n’y a trouvé ni savoir professionnel ni lendemain assuré ? C’est une proie offerte au vice, et c'est autre chose encore : c'est une épave lancée dans le gouffre du prolétariat, une recrue pour l’armée de la révolution sociale.
Dans une allocution, prononcée le 1° juillet r903, à l'inauguration des nouveaux services du Conservatoire des arts et méliers, dont il préside le conseil d’administration, M. Millerand a dénoncé, en termes très forts, Le péril que la ruine de l'apprentissage fait courir à l'industrie, menacée d’une irrémédiable décadence, à l’ouvrier « diminué non seulement dans sa capacité, mais dans sa dignité », au pays. enfin, atteint « dans sa puissance morale, si ses enfants sont réduits au rang de machines humaines ».
Le remède qu'il indique est naturellement l’enseignement professionnel. Mais comment faut-il l’entendre ? où, par qui sera-t-il donné? Le désaccord commence ici.
M. Dubief, lorsqu'il était ministre du commerce, a déposé, en 1905, un projet de loi sur l’enseignement technique qui a donné lieu à un rapport très complet, de M. Astier, député de l'Ardèche. La Chambre de 1905 s'est séparée sans l'avoir discuté. Projet et rapport sont maintenant enfermés « dans le sein d'une commission ». En sortiront-ils ? J'en doute un peu.
Je ne crois pas, au reste, que le système de M. Dubief apporte au problème de l'apprentissage une solution effective. Il se résume, si je ne me trompe, dans l’organisation de cours professionnels, gratuits et obligatoires, où les chefs d'établissement seront tenus d’envoyer les jeunes gens et les jeunes filles de moins de dix-huit ans, employés dans leurs ateliers, pendant deux heures par jour, décomptées de la journée légale de travail. |
Ce sont ces cours professionnels qui devront restaurer l'apprentissage.
Je crains qu'ils n'y réussissent pas et que la loi sur l’enseignement professionnel, gratuit et obligatoire ne soit pas plus efficace pour augmenter le nombre des ouvriers sachant leur métier, que ne le fut la loi sur l'ensergnemement primaire, également gratuit et obligatoire, pour diminuer le nombre des illettrés, lequel est encore, d’après M. Briand lui-même, de 25 OÙ 30 pour 100.
I y a, d’après M. Cohendy, professeur à la faculté de droit de Lyon et président du conseil d'administration de l’école Lamartinière, dont le rapport a servi de base au projet de M. Dubief, environ 600.000 jeunes gens et jeunes filles employés dans le commerce ou dans Findustrie.
Combien, parmi ces enfants, suivent les cours pro- ‘essionnels actuellement existants? M. Cohendy en compile 49.000, auxquels il ajoute Les 19.000 élèves des écoles professionnelles, en tout 54,000.
Quand on aura ouvert toutes les écoles, organisé tous les cours prévus par ce projet de loi, trouvé pour celte énorme tâche largent nécessaire, l'obligation lera-t-elle, du moins, le miracle de la multiplieation des élèves? Je ne suis pas Fennemi de lobligation : je la crois même très souvent indispensable en matière de législalion sociale. Mais elle est inefficace si elle west secondée par l'organisation et par Féducation morale. :
Les auteurs des projets déposés devant le Parlement
Le te su
citent, pour en tirer d’amères comparaisons, les exemples de l'étranger, les 800 écoles techniques, les 1.000 écoles du soir de l'Angleterre, surtout les Fortbüdungschulen, les écoles de perfectionnement de l'Allemagne, fréquentées par plus de 270.000 élèves, et que la législation tend de plus en plus à rendre obligatoires.
M. Astier rappelle douloureusement la prophétie du kronprinz Frédéric, disant à Berlin, en 1851: « Nous avons vaincu sur les champs de bataille de la guerre, nous vaincrons sur les champs de bataille de l'industrie. »
Il ya quarante ans, on disait : « C’est le maître d'école prussien qui a vaincu à Sadowa. » Celte parole nous à fait plus de mal que la défaite. Elle nous a aveuglés sur ses causes morales et sociales. Nous sommes en train d'en faire autant sur le terrain professionnel.
- Pendant qu'on enquête, qu'on rédige des projets de loi. qu'on discute dans les journaux, il y a des hommes qui agissent.
La société des Amis de l'Enfance a formé un comité d'apprentissage présidé par l’éminent secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, M. de Lapparent, qui place les enfants, recueillis dans sa Maison de famille, chez des patrons dont elle surveille les ateliers. Ce peut être une des solutions du problème. En voici une autre.
M. Kula, entrepreneur de couverture et de plomberie, a, par sa propre initiative, créé en plein quartier popu-
laire de Paris, aux Épineltes, un atelier d’apprentissage pour iles métiers de la ferblanterie et de la. serrurerie. Une société d'architectes, d'ingénieurs, d’industriels, s’est constituée sous la présidence de M. Soulé, président de la Fédération des Chambres syndicales patronales du bâtiment, pour soutenir cet atelier.
Tous ceux qui s'occupent des questions ouvrières, à commencer par le ministre du travail et la commission de la Chambre, devraient aller le visiter. C'est rue des Épinelles, 51 bis.
Ils verront là quarante enfants, recrutés dans les milieux les plus misérables, souvent délaissés par leurs familles, fils d'ouvriers cependant, qui, sous la direction de deux contremaîtres, apprennent le métier grâce. auquel, à dix-huit ans, ils seront en état de gagner honorablement leur vie dans la spécialité qu'ils auront choisie. Quand une place est libre, il y a deux cents demandes d'admission.
Qu'est-ce que cela, sinon une courageuse application de l'idée professionnelle ? L'apprentissage, en effet, est une charge, une obligation naturelle de la profession. C'est elle et elle seule qui peut entreprendre la création des écoles pratiques d'apprentissage. L'Allemagne dépense pour l’enseignement technique 34 millions par an. Comment exiger de l'État français, des départements, des communes, un semblable effort ? Que, par des subventions, ils viennent en aide aux professions, et ce sera déjà beaucoup.
Si, comme nous le demandons, mes amis et moi, depuis trente ans, le travail était organisé corporative-
ment, la difficulté serait à moitié résolue et peut-être ne serait-elle pas née. La crise de l'apprentissage déterminera-t-elle, dans le commerce et dans l’industrie. le mouvement que les pouvoirs publics, par d’absurdes répugnances, refusent de promouvoir et qui pourrait les sauver de l'impuissance où ils se débattent ? Je n'ose l’espérer.
Contre ces idées, les mœurs, les tendances dominantes élèvent de formidables résistances. L'organisaion du travail, dont la question de l’apprentissage n est qu'un des aspects, n’est pas seulement un problème social : elle suppose une éducation morale.
Tout se tient, je l'ai dit. L'amour du métier, lien commun du maître et de lapprenti, est une forme de l'amour du devoir.
Le Père Gratry raconte, dans un commentaire de l'Évangile selon saint Mathieu, l'histoire d’un ouvrier qui forgeait une barre de fer et que les anges regardaient pendant qu'attentif et scrupuleux, il recommençait tout son travail, parce qu'il y avait découvert une paille : « Ouvre mal faite, disait l'artisan, peut entraîner mort d'homme ! » La barre entra dans la construction d’un pont ; une troupe armée passa sur ce pont qui frémit, parut céder et se releva sans rompre ; si la barre cût été imparfaite, le régiment eût péri. L'homme ne le sut jamais, mais les anges le lui dirent, quand, au terme de sa vie, ils reçurent au ciel son âme généreuse.
. Qui nous donnera des patrons et des ouvriers propres à réjouir le regard des anges ?