‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 73 sur 97 · V.— À PROPOS DU BATIMENT · texte numérisé non relu

V.— À PROPOS DU BATIMENT

Le travail est-il sérieusement repris sur les chantiers parisiens du bâtiment? Dans quelle mesure et avec quelles chances de durée, les invitations conditionnelles des patrons ont-elles vaincu les interdictions impérieuses de la Confédération générale du travail?

Il sera, sans doute, pendant quelque temps encore, assez difficile de le savoir avec précision, entre les statistiques contradictoires, les affirmations optimistes et les dénégations irritées.

La crise où se débat, depuis deux ans, une industrie qui, à Paris, occupe 4.000 entrepreneurs et fait vivre 200.000 ouvriers, ne peut se dénouer en un jour. Les causes en sont trop profondes et trop complexes.

La question des neuf heures, qui fut le motif apparent du conflit, n’est qu'un terrain de combat.

J'ai causé, ces jours derniers, autant que je l'ai pu, avec les ouvriers de la profession : presque tous m'ont déclaré que la journée de dix heures était considérée par la grande majorité comme la meilleure et la plus conforme à leurs intérêts. Parmi ceux mêmes, cependant, qui m'ont ainsi répondu, plusieurs étaient peu disposés à accucillir favorablement les propositions des patrons.

1: 28 avril 1908. Les ouvriers du bâtiment étaient en grève depuis plusieurs semaines.

C’est qu’en cette affaire, comme il arrive de plus en plus en toutes celles qui troublent le monde industriel, ce qui s'agite, c'est bien moins la discussion des revendications particulières que l’organisation générale du travail. |

L'initiative, au plus haut point intéressante, prise par la Chambre syndicale des entrepreneurs, est la frappante démonstration de cette vérité.

Il convient de la noter avec attention, car elle marque, dans la longue histoire de l’évolution économique, une date et peut-être l'ouverture d’une période nouvelle. Quelles conceptions sociales l’inspireront du côté des patrons, avec quelle confiance sera-t-elle accueillie du côté des ouvriers ? voilà le grand et très poignant problème qui reste à résoudre. Sa portée dépasse infiniment la question spéciale de la réouverture des chantiers.

Le lock-out ne peut être, pour les patrons comme pour les ouvriers, qu'une extrémité douloureuse.

«Si nous nous sommes décidés, disait M. Soulé, président de la Fédération nationale du bâtiment, à prendre une aussi grave décision, c'est que vraiment la situation n'était plus tenable. » |

La presse a rapporté des détails stupéfiants sur les procédés employés, depuis l'échec des grèves du 1° mai 1906, pour substituer à la lutte ouverte, à la franche cessation du travail, la guerre sourde, permanente et déloyale du sabotage et de la malfaçon.

Temps perdu systématiquement pour la recherche des garçons qui «se débauchent » presque quotidien-

nement, travail interrompu de quart d'heure en quart d'heure sous des prétextes quelconques, souvent sans prétexte aucun, sacs de plâtre crevés, mortier gàché, fissures intentionnelles dans la construction, toute la savante lactique de la grève inavouée a été publiquement exposée : et il y faut ajouter la dénonciation des ouvriers qui tentent de se dérober à la discipline du mauvais travail, ou de rester au chantier quand Îles autres le désertent, et les violences inouïes de la « chasse aux renards » par lesquelles sont punis leurs essais d'indépendance.

On assure, il est vrai, que parfois les petits entrepreneurs se font les complices de la malfaçon ; des ouvriers me l'ont dit, ct aussi des architectes. Mais, en suppôsant le fait exact, il ne peut être qu'une exception, et pour le plus grand nombre des patrons une telle situation est évidemment intenable.

Que, s’en trouvant tous également atteints, ils se soient, pour en sortir, concertés en vue d’une action d'ensemble, cela était inévitable : c’est l'effet naturel de la « guerre de classes » engendrée par la désorganisation professionnelle.

À la collectivité ouvrière, formée par le lien des intérêts communs, maintenue par la force d’une organisalion redoutée, la collectivité patronale oppose la masse puissante de sa propre solidarité. C’est la logique même de l’anarchie sociale.

L'événement montre. dans toute son àpreté, l’antagonisme auquel la rupture du faisceau corporatif a livré le monde du travail, et, par là déjà, il est d'un intérêt considérable. |

Mais il s'était produit en d’autres circonstances, à Fougères et ailleurs, sans avoir eu de lendemain, sans

qu’à l’action de guerre eût succédé une tentative d’or-

ganisation.

Les entrepreneurs parisiens ont fait ce pas décisif. S'inspirant des exemples de Marseille et d'Anvers, et allant au delà des idées de défense patronale qui les avaient d’abord rassemblés, ils ont tenté d'organiser pour l'avenir non plus seulement cette défense, mais le travail de leur profession. C’est un fait capital. Il faut l’étudier d’un peu près.

Les entrepreneurs ont donné pour titre à l’association qu'ils viennent de fonder : Union pour la protection du travail. Qu'est-ce que la protection du travail et comment l’entendent les promoteurs du mouvement ?

voilà la première question.

Il y a vingt-cinq ans, nous avions, mes amis et moi, présenté à la Chambre une série de propositions, que nous réunissions sous la formule commune de proteclion des travailleurs. y a une nuance, qui peut accuser une divergence de vues, mais qui peut aussi disparaitre dans Finterprétation. Pratiquement, il semble que les deux termes ne sont pas loin de se confondre.

Nous voulions assurer cette protection des travailleurs par la création de caisses de retraite, de maladie, de secours contre les accidents, par la limitation des heures de travail, par la formation de conseils permanents de conciliation, et même, nous le disions un peu timidement encore au milieu des anathèmes de l’orthodoxie économique, par l’établissement d’un minimum de salaire déterminé, dans la profession, de concert entre les patrons et les ouvriers. À toutes ces

propositions, l'association professionnelle servait de base commune, et l’organisation corporative de couronnement.

Je ne m'altarderai pas à raconter ici l'accueil qu’elles trouvèrent parmi les dirigeants de ce temps-là, législateurs, économistes, industriels. [1 me suffira de constater que, dénoncées alors comme les chimériques utopies de l'ignorance et les aveugles conceptions de l'esprit réactionnaire, ces idées sont aujourd hui acceptées, propagées, presque appliquées, comme les leçons de l’expérience et les découvertes de l'esprit nouveau.

Qu'est-ce, en effet, que l’Union des entrepreneurs ? C'est une association de patrons qui fait appel au concours des ouvriers, afin de résister d’un commun accord à la tyrannie de la Confédération générale du travail, et qui leur offre, en échange de leur adhésion, un minimum de salaire déterminé pour une année, d’après un minimum d'heures de travail garanti, la participation à des caisses de retraite, de maladie et de chômage, la journée de dix heures, de neuf en cerlaines saisons, la constitution de commissions permanentes de conciliation chargées d’arbitrer les conflits pour empêcher le lock-out et la grève. Je vois même que, dans le cas où ces commissions ne réussiraient pas à faire l’entente, un tribunal arbitral sera nommé par les deux parties, et en cas de besoin départagé par un tiers arbitre, choisi par les architectes. Ah ! ce tiers arbitre nommé par les intéressés, l’avons-nous assez demandé !

Voilà l’Union du bâtiment : elle sera administrée par un comité composé de vingt-cinq sociétaires, c’està-dire de patrons, et d’associés, c’est-à-dire d'ouvriers,

à raison de trois pour chacune des six catégories de la

profession. soit dix-huit, ce qui est trop peu, à mon avis : car la justice et l’autorité même des décisions futures eussent gagné à ce que les deux parties fussent en nombre égal. On y viendra certainement.

Eh bien! qu’on le veuille ou non, ce n’est rien de moins qu'un commencement de régime corporatif.

J'entends bien que les patrons associés font appel aux ouvriers isolés, que l'Union.est constituée en vertu de la loi de 19071, qui est la loi des associations, et non de la loi de 1884, qui est la loi des syndicats professionnels.

Il paraît évident que la lutte nécessaire contre Îa Confédération générale du travail entraîne chez un certain nombre de patrons une hostilité contre le syndicalisme lui-même, dont la Confédération a dénaturé, par son action politique et révolutionnaire, le caractère btPobjet:

Cette répugnance me paraît regrettable et vaine. On ne détruira pas, dans la masse ouvrière, l’esprit syndical. Les ouvriers, même les plus opposés à la grève et au sabotage, les plus désireux de la paix du chan-tier et de la reprise du travail, tiennent cependant à leur syndicat, bien qu’il soit affilié à la Bourse du travail, dont ils bläment les tendances. J’ai recueilli cette déclaration de la plupart de ceux avec qui j'ai causé.

Je crois qu'on s'illusionne trop souvent sur le petit nombre des syndiqués de chaque profession, d’abord parce que ce nombre est très difficile à déterminer exactement, puis paree que la solidarité ouvrière con-

fond, au moment de la grève, les non-syndiqués avec les autres. R HAT EU

Bien loin de combattre l'esprit syndical, il faudrait, à mes yeux, lui donner sa véritable et bicnfaisante portée, par une extension du droit de propriété qui apportât aux syndicats. avec Le sentiment de leur force. la notion de leur responsabilité qui leur fait encore défaut.

Au reste les entrepreneurs ont fait appel à tous les ouvriers, syndiqués ou non. Le jour où, s’arrachant à l’inexplicable inertie qui, devant les menaces des violents, paralyse les vrais travailleurs, ceux-ci comprendront leur vrais intérêts et formeront entre eux des syndicats réellement indépendants, aussi bien des subventions patronales que de la tyrannie révolutionnaire,

l’opposition que soulève le syndicalisme tombera par la force des choses. IL n’y aura plus, pour ne pas

traiter avec les syndicats, de raison valable.

La collectivité patronale nommera ses représentants au comité de l’Union : les collectivités ouvrières y nommeront les leurs. |

Le contrat collectif, qui est d’un usage courant en Angleterre, et déjà très fréquent en Allemagne, s'imposera nécessairement comme la forme naturelle des conventions du travail, dans un régime industriel où la représentation des intérêts tend de plus en plus à s'organiser collectivement.

Alors la corporation sera constituée.

Cette grande évolution, qu'on en ait ou non le dessein, esten germe dans l’Union de la maçonnerie.

COMBATS D'HIER ET D AUJOURD'HUI re

L'œuvre nouvelle ne saurait marquer; comme semblent le croire certains organes du libéralisme écono- mique, un retour aux doctrines rétrogrades, qui font du travail une marchandise comme les autres, livrée sans conditiohs au débat du vendeur ouvrier et du patron acheteur, débat par lui-même inégal si tous deux sont isolés, et d’une inégalité cruellement aggravée, si l’un des deux seul appuie sa force sur celle de Passoeiations :

Il y a quelques jours, causant avec des entrepreneurs de maçonnerie, j'eus la joie, mêlée d’amertume, de les entendre me dire ; « Si depuis vingt cinq ans on vous avait cru, nous n'en serions pas là ! » Témoignage assurément émouvant de la part d'hommes du métier, que je ne rapporte pas pour la vaine gloire d’une satisfaction personnelle, mais dont je voudrais tirer une conclusion pratique.

Quelle en est la haute et profonde signification ? N'est-ce pas à dire que si, au lendemain de la loi de 1884, au lieu de s'abandonner à d’inquiètes méfiances, tous ceux qui représentent la force et l'influence capilalistes avaient généreusement favorisé l’organisation syndicale, celle-ci n'eût pas été accaparée, détournée de son objet par les politiciens révolutionnaires, et que cette association des patrons et des ouvriers, autrefois raillée, combatlue. repoussée. aujourd'hui engendrée spontanément par la nécessité, serait entrée dans les mœurs publiques, avec tout son cortège d'institutions bienfaisantes et pacifiques ?

On y revient, après bien des épreuves, des heurts et des souffrances, et le chemin qui y ramène est semé des obstacles accumulés par ces longues résistances.

Puisse du moins l'expérience être féconde, et l’initia-

live des entrepreneurs se développer largement dans la voie corporative, sans se borner à l’insuflisant et stérile effort d'une union exclusivement patronale ! A ce prix, seulement, elle aura fondé une œuvre d'avenir.

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