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Après la porte des Lilas, et la fortification, des terrains vagues, où des voitures de forains sont entassées, campement de nomades, confus et inquiétant, qu'on appelle la « colonie », et où, à l'heure trouble du soir, il n’est pas toujours bon de passer, seul et sans arme.
Enfin voici la ville. et, dans une de ces rues banales, bornées d’un bref horizon, l’'humble église ouvre sa pauvre porle.
Sur le seuil, le curé, un Corse aux traits marqués d'une indomptable énergie, m'attendait avec son vicaire, un Breton, dont le visage porte le reflet d’une âme ardente et intrépide. C’est un ami, rencontré cet été à Roscoff où je lui avais promis la visite d’aujourd'hui.
Ils m'emmènent aussitôt. Près de l’église, un long passage en terre battue aboutit, entre deux tristes murs, à une grille de bois qui s'ouvre sur un préau. Au fond, une grande baraque avec un escalier extérieur.
Quand j'arrive, la cour est pleine d'enfants qui jouent, de jeunes gens en costume de gymnasles, engagés dans une partie de football. On s'arrête à ma vue, el, comme mes guides me conduisent vers la maison, tout ce petit peuple y monte avec moi. Ea nuit tombait; dans une salle, très modeste, on allume deux lampes à pétrole et nous causons. Le vicaire m'explique :
«Tout est à faire; c'est ici comme un pays de mission. Autour de nous, une population mobile qui change, qui se renouvelle sans cesse ; entre elles et nous, les obstacles de toute sorte, et cependant, dans
toutes ces rues, des enfants, des jeunes gens, dont les ames nous sont confiées, et que nous ne pouvons pas laisser grandir comme des païens ; et tenez, malgré
tout ce qu'ils entendent, tout ce qu'ils voient, incon-
sciemment, ils attendent de nous quelque chose, les mots qui ouvrent les cœurs, les actes qui enseignent
la fraternité. Je dis un pays de mission, oui, mais avec
la liberté en moins, qu'on a chez les sauvages. Nous avions une école, où des frères apprenaient à ces petits qu'ils ont une âme et qu'il y a un Dieu ! On les a chassés : il a fallu fermer l’école. Tout est à recommencer. Alors, que faire? À force de sacrifices, nous avons acheté ce terrain, bâli cette maison, et vous voÿez : lout de suite, les enfants, les jeunes gens sont venus ; ils se sentent ici dans une atmosphère d'affection. Il y en aurait le double, si nous avions de la place, si nous pouvions rouvrir notre école, élargir ces petites salles, où des amis dévoués viennent tous les dimanches, quelques-uns presque tous les soirs, du centre de Paris, pour donner ici des leçons ou de petites conférences. »
J'écoutais, je regardais, profondément ému, les
veux de tous ces petits. intelligents, éveillés, fixés sur
moi avec curiosité, les regards de ces jeunes gens, plus conscients de la grande œuvre que, si humblement, font ici ces hommes de courage et de foi ; et, tandis que je leur disais ma sympathie, que je leur promettais de raconter leur bel effort, je voyais, dans cette pauvre maison de bois, rayonner l'espérance. La rue où nous sommes s'appelle la rue de. l'Avenir : qui sait si ce n'est pas un nom prédestiné ?
Le dimanche suivant, une excursion semblable me conduisit en plein faubourg Saint-Antoine; encore un nom célèbre dans ma jeunesse, mais d’une célébrité moins avenante que celle des Eïlas. Dans ce temps-là, c'était le quartier général des révolutions.
La maison qui m'accueille ici, rue de Bercy, au pied de la gare de Lyon, n'est guère plus luxueuse, d’apparence, que celle des Lilas. C’est un chantier de bois où rien n'est changé et dont les hôtes nouveaux gardent, eomme un titre d'honneur, le nom qui marquait sa destination première.
De fait, ils ont quelque droit d’être fiers. Le curé de cette paroisse est un apôtre : l’année dernière, l’Académie française a couronné l'ouvrage où il a recueilli ses discours. Son vicaire est un prêtre admirable d’intelligence et de cœur. Autour d'eux, il s’est groupé quelques hommes de courage et de foi, un ancien officier et des négociants du faubourg. Ce qu'ils ont fait, dans ee quartier populaire, par leurs propres forces, est tout simplement admirable. |
Ce jour-là, il y avait grande fête au Chantier, pour l'arbre de Noël. La grande salle où jadis s’entassaient les stères de bois était comble d'enfants, escortés du père et de la mère. FE fallut traverser eette foule joyeuse où deux gymnastes « de Fa Jeune Garde » me frayèrent un chemin.
De l'autre côté, dans la cour, une construction légère abrite la salle du patronage, la salle du cercle, la bibliothèque, l'atelier de photographie, le « photoclub », le bureau de la mutualité qui va demain
fonctionner : c'est une maison ouvrière en pleine activité intellectuelle et morale.
Ici un tableau noir porte encore la trace du cours d’arithmétique ; là, on’ a fait, ce matin, un cours de dicton, hier un cours de sténographie ; demain, on fera un cours de géométrie. Gette salle est destinée à l'instruction religieuse ; le professeur y enseigne la morale évangélique, et y répond, par la vérité historique, aux mensonges de l'anticléricalisme professionnel ; on l’a appelée la salle Hippolyte-Debroise, du nom du jeune martyr tué, l’année dernière, à Clichy, par quelques malheureux grisés de haine religieuse, etce nom est une leçon de choses.
Puis voici la cour où s’exercent les équipes de sports :
celles du lycée Charlemagne sont venues l'autre jour y
disputer un match sensalionnel.
Et voilà lés enfants ; ils sont sept cent cinquante. tous de la laïque ! Voilà ies hommes, l’Amicale des ainés du chantier, l’A. A. C., comme on dit dans le style du jour, dont justement on inaugure aujourd’hui la nouvelle salle. Ils sont quatre cent cinquante ; ïls seront mille l’année prochaine ! Sur le seuil, une musique m'accueille, l'Harmonie, H. C., excellente, dirigée par un ancien de la garde républicaine.
Ah ! la joie d’être là, au milieu de ces braves gens, au regard franc et loyal, de serrer leurs mains, de boire avec eux à la prospérité de leur cercle! On a parlé; il le faut bien : les Français ont besoin de l’épanchement verbal ! Mais ce ne fut pas un vain étalage de mots ; on échangea des promesses d'affection, de con-
fiance et de fidélité, et, autour de nous, tout ajoutait aux paroles le témoignage des faits. :
En quittant mes amis du Chantier, je pensais à ceux des Lilas. Un jour je retrouverai leur humble maison transformée comme celle-ci en une ruche laborieuse.
Il y à ainsi tout autour du Paris mondain, élégant et riche, une ceinture de générosité qu'il ignore : c’est sa sauvegarde. Il ne s’en doute pas. Dans ces foules qui l'entourent, dont le travail le fait vivre, qu'il ne connaît que pour les redouter, il y a des hommes qui, pour l’amour de Dieu et de leur pays, font des merveilles de courage. J’ai entrepris de les lui révéler.
Leur nombre s'accroît chaque jour par la contagion du dévouement. Ceux qui, pour tuer à jamais l’influence de l’Église, l'ont proscrite de l'État, n’avaient pas prévu cela. Ce sont de mauvais psychologues qui ne savent rien du mystère des àmes. Le clergé, rapproché du peuple, y retrouve, comme Antée en touchant la terre, des forces ignorées. Ainsi qu'aux
Lilas. dans la rue au nom prédestiné, partout, dans les
quartiers populaires, il bâtit la ville de l'Avenir.