‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 80 sur 97 · février · texte numérisé non relu

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de vieille architecture, dressé au sommet d’une haute levée de gradins antiques, ne peut lui être d'aucun usage. Il faut faire toute une expédition à travers les terrains de l’ancien pare de Louis-Philippe, qui se vendent par lots.

A côté de l’église, il y a bien deux écoles chrétiennes, l’une de filles, à peu près convenable, l’autre de garçons, dont j'aime mieux ne pas parler. Ces écoles sont pleines. Pleins aussi, les patronages voisins, et c'est une preuve que la population n'est pas, d’ellemême, hostile à la religion. Mais y aurait-il de la place, comment les enfants de la «zone » pourraient-ils y venir?

Ainsi, à la porte de Paris, à côté de nous, faule de l'argent nécessaire pour bâtir une chapelle, pour entretenir un prêtre, pour ouvrir une école, voilà toute une population abandonnée, et nous nous lamentons |

Voulez-vous pousser plus loïn ? Passons le pont du chemin de fer d'Orléans : nous sommes dans Ivry- Port, une agglomération nouvelle de 15.000 habitants, qui s'accroît sans cesse ; c’est un flot, toujours montant, d'ouvriers et d’ouvrières, qui travaillent aux usines, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. À tous les coins. des cabarets, des hôtels meublés, la plaie des quartiers populaires, dont Junius! révélait, l’autre jour, l’indicible misère : pas de cuisine, pas de chauffage, la nourriture achetée chez le marchand

1. Ecrivain inconnu dont les billets paraissent chaque jour dans l’'Echo de Pnris.

de vins. Ge que devient, avec cela, la famille, on le devine |

Là naît, grandit, s'élève tout un peuple sans Dieu, sans baptême. Un prêtre a acceplé de venir au milieu de lui, seul, comme un missionnaire parmi les gentils. Je l’ai vu, j'ai causé avec lui, je vous jure qu'il ne se peut rien concevoir de plus émouvant.

Avec le peu d'argent dont il disposait, il a loué un grand terrain, perdu dans ce triste horizon comme dans un désert sans poésie. Il y a bâti une chapelle en bois, qui peut contenir quatre à cinq cents personnes. Derrière, c'est le terrain vague, déjà peuplé par le rêve du missionnaire : ici, l’école de filles ; là, celle des garçons ; à côté, le dispensaire, l'école ménagère, puis les deux patronages, le bureau de placement, le secrétariat du peuple, et, alors, au cœur de celte cité des travailleurs, l’église, la vraie église, largement ouverte à la foule !

De quel geste large comme l'espérance, assuré, comme la foi, ce prêtre me montrait son lerrain vide, et, au loin, d’autres terrains, encore inoccupés, où il faudrait bâtir des maisons ouvrières, pour arracher ces pauvres gens à l'hôtel meublé! Etcomme il s'attendrissait sur eux !... «Mais non! ïls ne délestent pas le prêtre : ils l'ignorent, voilà tout. Ils sont socialistes, oui, cela est vrai; et, franchement, pourquoi, comment ne le seraient-ils pas? [ls ne voient, ils n’entendent personne qui s'intéresse à eux, au nom d'une autre doctrine ! Mais sectaires, non: ce sont les politiciens d’Ivry qui font la guerre aux curés ; le peuple, lui, n’a pas de haine. Voulez-vous une preuve ? Les enfants m'arrêtent, dans la rue, pour me demander, de la part des parents, quand s'ouvrira le patronage ! »

Quand? Ah! pour cette àme d’apôtre, quel drame douloureux, dans ce seul mot ! Il ne se plaint pas. Il m'a dit seulement, quand nous avons repassé par la chapelle, en me montrant le tabernacle : «Si je ne pouvais pas m'agenouiller là et prier, à certains jours, je renoncerais à tout ! » Mais nous! nous, les catholiques des paroisses riches ! n’entendons-nous pas la clameur de ces âmes sans Dieu, qui errent, là-bas, au

milieu des usines dévorantes, sous le ciel sombre et

fermé ?

Je suis rentré dans Paris par la porte de Choisy, et, là, tout près, j'ai trouvé un jeune prêtre qui m'attendait, pour me faire les honneurs de son quartier des

« Malmaisons ». Je dis bien son quartier ; quand il y

est arrivé, tout brülant des ferveurs de l’ordination, à peine pouvait-il se montrer ! Aujourd'hui, j'ai, avec lui, parcouru ce dédale de masures, dont le nom fait image, où grouille tout un monde de misérables ; les uns lui disent un bonjour amical, les autres le regardent sans colère ; il a fait sa place. Comment ? Depuis trois ans il vit là, dans une humble baraque, sans autre souci qué le bien de tous ces pauvres gens. Voilà son secrel. |

Au centre du quartier, dans la rue Gandon, s'ouvre, derrière une petite porte, un grand terrain, bordé de baraques en bois. C’est la maison des œuvres ; j'ai vu commencer cela jadis, dans cette cour, avec une roulotte de foire pour tout abri.

Aujourd'hui, dans ces baraques, c’est une vie intense:

une garderie, où quatre-vingts enfants passent la jour-

née ; un vestiaire où la mutualité maternelle, qui

compte deux cents femmes, emmagasine les layettes ;

un ouvroir où les mères de famille viennent prendre

les travaux de lingerie qu on leur paye un prix honnête, au lieu du salaire de famine imposé par les entre-

preneurs aux victimes du travail à domicile ; un dis-

pensaire où on pèse les marmots, où on distribue les bons de lait, où on panse les plaies, où le médecin vient passer la visite.

Partout des femmes du monde, collaboratrices du prêtre, se partagent la surveillance et la peine, admirables de simple dévouement, mettant au service de leurs sœurs déshéritées la grâce, le charme qu'on leur voit dans leurs salons. Elles aussi, elles sont chez elles,

dans les masures d’à côté: elles en connaissent les

recoins, les portes basses, les cours empestées, les escaliers branlants ; elles font là leur tournée de visites, en amies, comme aux Champs-Elysées ; et c’est leur force.

Mais, sous le fardeau, sans plier, elles succombent : l'argent manque. Ah! elles en savent long sur cet amoncellement de misères : la tuberculose rampe à tous les foyers ; dès que l’homme est malade, c’est la faim : la veille, une dame avait vu une famille où, depuis deux jours, la mère et les enfants n'avaient rien mangé !

Le cercle des hommes s'ouvre après les salles que je viens de traverser, dans la cour du patronage, où une troupe d'enfants et de jeunes gens jouent au football. La bonne heure que j'ai passée là, autour du poêle, à

causer avec ces ouvriers, hommes de peine, cordon-

niers qui fabriquent les petits souliers d'enfants à cinquante-cinq sous la douzaine, lerrassiers au large pantalon serré à la cheville, chiffonniers qui forment le . fond de la population, et que je tenais surtout à voir, à cause de la célèbre coopérative du XIE ! On a parlé syndicats, et dame! je suis obligé de dire que mes amis des Malmaisons ne sont pas très tendres pour eux, surtout pour là C. G. T. Moi qui suis un syndicaliste impénitent, j'ai eu du fil à retordre, et, sans un grand jeune terrassier qui m'a soutenu, j'étais presque conspué.

Mais les chiffonniers ? Il me faudrait encore deux colonnes ! Lisez le petit livre de M. Paul Parsy: Au milieu des chiflonniers, vous saurez toute l'histoire des Malmaisons. En deux mots, les «biffins », lassés d’être à la merci des capitalistes en chiffons, ont créé une coopérative. Tous les matins, les adhérents apportent, des quartiers où ils ont opéré, la cueillette des poubelles, au siège de la coopérative. Oh ! ce siège ! On m'y à mené : ça n'est pas la Bourse du commerce : une pelite cour, une cabine en planches, un hangar à tous les vents. Là, on paye à chacun ce qu'il apporte au cours du jour, ear toute celte récolte de chiffons, de lainages, de boîtes de fer-blane, d'os et de vieux papiers a des cours, par catégorie, comme les valeurs de M. de Rothschild ! On inscrit au compte de chacun la somme qu'il à touchée. Dans la journée, le camarade chargé de la gérance fait le triage, en tas, en ballots, qu'on vendra quand le cours sera meilleur. Les bénéfices sont partagés tous les trois mois entre les adhérents, sauf un prélèvement pour le fonds de réserve. C’est tout le secret du jeu qui rapporte gros aux maitres chiffonniers. Seulement, eux, qui ont des

capilaux, peuvent attendre le cours le plus élevé. La coopérative ne le peut pas. On n’a pas entendu dire que les députés socialistes lui soient venus en aide. Il n'y a eu jusqu'ici que l'abbé avec quelques amis.

Je médilais sur ces choses en retournant vers mon quartier. Les cafés, les théâtres s’allumaient ; c'était, dans la nuit tombante, un ruissellement d'électricité, un croisement lumineux d'automobiles. Et je songeai aux lamentalions des conservateurs.

… OU RÉVOLUTION? ù

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