‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 84 sur 97 · juillet · texte numérisé non relu

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et trois cents réglés par un arbitrage. Nous invoquions la loi récente par laquelle la Belgique, au lendemain des terribles grèves de Charleroi, avait institué des conseils analogues.

Mais, à ces considérations de fait, nous ajoutions une idée générale, dont les Conseils de conciliation n'étaient qu'une application, ou, pour mieux parler, une manifestation immédiatement pratique. Nous dénoncions l’état inorganique de l’industrie, cause première et profonde des agitations sociales, et nous en cherchions le remède dans l’organisalion des corps professionnels. Ce fut assez pour faire échouer notre proposition : le spectre de la Corporation fit reculer Îles législateurs. Cinq ans plus tard, ramenés en face de la difficulté parles grèves, de plus en plus nombreuses, ils” se décidèrent, pour faire quelque chose, à voter la loi de 1892, qui se borna, sans rien organiser, à donner une impulsion morale à l'arbitrage facultatif. Seize années de troubles grandissants en ont montré l’ineficacité.

« Insuffisante à prévenir les grèves, elle le fut également pour terminer rapidement les grèves de quelque importance, » écrivait, en 1900, M. Millerand, ministre du commerce du cabinet Waldeck-Rousseau.

Et frappé de ces faits, fort d'un vœu du Conseil supérieur du travail, il faisait signer par le président de la République un décret instituant les Conseils du travail, que des arrêtés ministériels devaient créer dans Îles centres industriels.

Ce fut un grand émoi. Le Sénat protesta et opposa au décret de M. Millerand une proposition qui, en donnant le jour aux Conseils du travail, les tuait au berceau : ce n'étaient plus que des organes consulta-

tifs, dont l'institution facultative demeurerait soumise à l'avis des Conseils généraux et des Chambres de

commerce, et qui, élus non plus par les corps professionnels, mais par la foule des intéressés, seraient sans autorité pour déterminer les salaires ou la durée du travail, c’est-à-dire pour toucher au fond même de la question ouvrière. Le décret de 1900 était, en fait,

annulé : rien ne subsistait de sa portée organisatrice.

La proposition fut votée en 1902, il y a six ans! Depuis, d'autres soins ont absorbé nos législateurs ; 11 a fallu chasser les frères et les sœurs, fermer les écoles libres, séparer l'Église de l’État, et mettre dans la rue les évêques et les curés. Les grèves, pendant ce tempslà, ont marché leur train et la Confédération générale du travail a accaparé le mouvement syndical.

La Chambre, un beau jour, s’est souvenue, on ne sait pourquoi, des Conseils du travail laissés en panne : elle a voté la proposition du Sénat, fétu de paille devant l'automobile révolutionnaire.

M. Millerand, devenu président de la Commission du travail, s’est, j'imagine, résigné, avec quelque amertume, à ce lamentable avortement.

Pour moi, je l’avoue, j'aspire, contre le socialisme, à d’autres victoires. L'institution des Conseils du tra- vail pouvait, sur la route qui conduit à l’organisation professionnelle, marquer un pas décisif. Non .seulement elle offrait aux patrons et aux ouvriers un terrain commun et permanent de rencontre et d'entente, mais, pour la première fois, les syndicats, appelés à former le corps électoral des futurs conseils, étaient orientés vers la paix sociale. C'était un commencement de rupture avec le syndicalisme révolutionnaire.

J'avais essayé, en 1883, dans la discussion de la

grande loi sur les syndicats professionnels, de faire

comprendre à la Chambre le péril qu'ils allaient faire courir à l’industrie et au pays, s'ils ne tendaient à organiser que les forces ouvrières et non la profession.

«Je vois bien, disais-je, que l'établissement légal des syndicats pourra, en quelque manière, être un

remède contre l'isolement ; mais je ne vois pas com-

ment il sera un remède à la division des patrons et des ouvriers... Je crains qu'il ne conduise à la guerre des uns donles les autres... Les syndicats, tels que vous les comprenez, ul un instrument

d’oppression : en face des ouvriers, les patrons s’orga-

niseront aussi ; il n’y aura, plus que jamais, en pré-

sence, que des ennemis. Dans cette guerre impie, tout

le monde souffrira, et la patrie française s’épuisera en des luttes sans fin, au grand préjudice de sa prospérité, atteinte à sa source par la décadence progressive de son

industrie. »

M. Floquet, rapporteur de la loi. me répondit par

l’ancien régime et le péril clérical. Les faits, cependant, me donnent, chaque jour, cruellement raison, etje n'ai

malheureusement rien à retirer des paroles que je prononçais en 1883.

Le mouvement syndical, détourné de son objet

légitime, aboutit à la préparation permanente de la guerre civile. Faute d'une organisation légale réunissant tous les membres de chaque profession, établis- sant entre eux des liens constants, et garantissant les intérêts et les droits par des accords et des contrats

publiquement reconnus, l'anarchie entraîne à sa disso-

lution le corps social. Le socialisme d'Etat essaye en vain de substituer sa {yrannie à la vie corporative. Il fausse les revendications populaires les plus justes par

des lois confuses, inapplicables ou oppressives, et il demeure frappé d'impuissance devant les réformes essentielles.

L'avortement des Conseils du travail en est un exemple ; la question profonde des retraites ouvrières, : insoluble financièrement et socialement hors de la Corporation, en offre un autre, bien plus grave encore et décisif. | :

Les partis conservateurs ne comprennent pas suffisamment, à mes yeux, le grand rôle qu'ils auraient à remplir dans ce chaos. C'est ma vieille querelle avec EUX. | :

Effrayés par la violence croissante du mouvement syndical, ils ne songent trop souvent qu à lui opposer la force et la répression. Entre les radicaux impuissants et les socialistes menaçants, ils demeurent inactifs, bornant leur programme à une négation et reculant, à causes des sacrifices qu’elles imposent, des dangers qu’elles peuvent entraîner, devant les réformes positives commandées par la justice et la nécessité,

La faillite sociale du gouvernement radical commence à frapper tous les yeux. La guerre religieuse, dont il vécut si longtemps, s'éteint faute d’aliment ; des ruines qu'elle a faites, Le socialisme révolutionnaire se dresse comme le châtiment, proclamant la guerre aux riches après la guerre à Dieu, et offrant au peuple déçu leurs dépouilles opimes, conquises, ainsi qu'hier le furent celles de l'Église, par la violence et l’expropriation.

Les partis conservateurs sont en face de cette marée montante. S'ils espèrent l’arrêter avec des cris et lui barrer la route avec des gestes, ils s’abandonnent à une illusion tragique : la marée les submergera. À défaut de bons pasteurs, la foule suivra les mauvais bergers.

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