‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 86 sur 97 · août · texte numérisé non relu

août

Pourtant, « l'avertissement », comme dit notre “4 Pataud, vaut qu'on y réfléchisse un peu. On aimerait = à savoir ce que pense M. Clemenceau de ce commencement de « mêlée sociale ». À Caen, un de ces derniers dimanches, il a dit des‘choses admirables sur « l’ordre

et la paix, ces mots résonnant admirablement, qui. $ sont le programme républicain ». Le lendemain, fusillade à Villeneuve-Saint-Georges ; le surlendemain, À grève de la lumière à Paris; au premier jour, grève | ; du pain ! | |

Que là-dessus quelque bon éleveur de la plaine de Caen s'en soit allé demander à M. Clemenceau, s'il était toujours d'avis que « l’ordre et la paix » résonnent admirablement, notre Premier, sans nul-doute, lui “3 aura répondu, comme Pangloss, en bouclant sa valise: «Je suis toujours de mon premier sentiment, car … je suis philosophe, et il ne me convient pas de me

) Sa

dédire. » | - Au fond, cependant, je crois qu'il pense comme moi, qu'il sait très bien où nous allons, etqu'il serend parfaitement compte de l'impuissance des flics, des 1 commissaires, des juges et des jurés contre le flot." qui monte ; il a, de ses mains, pour luilivrer passage, ouvert trop d’écluses et rompu trop de barrages ! es ” 4

Car il s’agit de bien autre chose que de la dissolu- Lion plus ou moins légale d’un syndicat, et d’un procès de cour d'assises. J'engage ceux qui en doutent à lire l'article très intéressant que M. Paul Leroy-Beaulieu vient de consacrer, dans la Revue des Deux Mondes, au « Syndicalisme ».

Le xvm° siècle eut ses économistes et ses philo- 6 E sophes qui dénonçaient les privilèges eten demandaient l'abolition. Le xx° a les siens, bien autrement précis et audacieux. M. G. Sorel, l’un des plus remarquables, aécrit un livre très admiré des intellectuels, qu'il a

intitulé : Réflexions sur la violence, et dont Junius!

formulait la thèse, il y a peu de jours, avec une saisis-

sante exactitude. Il v expose clairement les desseins de

__ la «Nouvelle école ». « Les syndicalistes, dit-il, ne se proposent pas de réformer la société, comme le pro- posaient les hommes du xvmmr siècle : ils voudraient la

détruire. » Les lois philanthropiques ne pourraient, en effet, qu’affaiblir la haine des classes et fortifier l'État. Or «il y a une opposition absolue entre l'État et le syndicalisme révolutionnaire », et il rappelle Le mot d'Engels, l’un des précurseurs de la révolution sociale : « La société qui organisera la production sur la base d’une association de producteurs transportera toute la machine de l’État là où est dès lors sa place, dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de pierre ».

Voilà bien la question. Comme au xvin° siècle la

révolution sociale est une révolution économique. Il

ya cent vingt ans, c'était la propriété féodale qui chancelait sur sa base antique, ébranlée par une lente

désorganisation ; aujourd'hui c’est la propriété indus-

trielle et commerciale, qui, à peine édifiée dans le

rapide et prodigieux enfantement d’un siècle, tremble

sur ses récentes fondations, usées, déjà, par l’excès de

son poids.

La question ouvrière a pris la place de la question

1, V. la note de la page 296.

agricole, les travailleurs de lusine celle des paysans, mais c’est toujours la question sociale, c’est-à-dire, au. fond, celle de l’organisation économique qui déchaîne la révolution.

Sans doute, la grève générale a échoué jusqu'ici. Le referendum des ouvriers boulangers vient encore de tromper les espérances de la Confédération. Sur 1.980 votants, il y eut 848 voix pour la grève, 1.040 contre. Il a dépendu de 200 ouvriers que Paris fût sans pain. On se rassure avec cela ; moi, je trouve que c’est très effrayant.

Les minorités, résolues et dirigées, viennent toujours

à bout des majorités. On le sait bien à la Confédération générale, et c’est pourquoi, dit M. Pouget, l’organisation syndicale doit être la négation du système des majorités. « Car, dit-il, si on voulait tenir compte des majorités, le mouvement ouvrier pourrait prendre une autre direction que celle que lui donnent les syndicats révolutionnaires. » :

Qu'il y ait, parmi les ouvriers, un grand nombre de bons travailleurs, ennemis des grèves politiques, j'en suis très convaincu. Mais, comme ils n’ont pas de véritable organisation corporative qui, en leur donnant la force morale et économique, permette l'entente entre eux et les patrons, ils vont naturellement à la seule organisation qui existe, et qui est une organisation de gucrre sociale. Là, on leur fera bien voir, en dépit de leurs votes, que, suivant le mot de M. Pouget, on n’admet pas, « pour le mouvement ouvrier d'autre direction que celle des syndicats révolutionnaires ».

La Fédération des mineurs du Nord et du Pas-de-

Calais, très puissante, très bien organisée et très raisonnable, y est venue comme les autres, avec ses 80.000 membres. Mon collègue Basly a beau dire qu’ils ne se laisseront pas faire la loi, c’est une illusion de révolutionnaire assagi. L'influence de la majorité sera annulée par le despotisme de la minorité.

… Les typographes donnaient, hier, un bien frappant exemple de cette tyrannie des violents. Leur Fédération a pour secrétaire général un homme de haute valeur, que j'ai le plaisir de connaître, et avec qui, malgré les profonds dissentiments qui nous séparent, j'ai eu les meilleures relations. C’est M. Keufer. Comme le comité central de la Fédération du livre a refusé de prendre part à la grève de protestation contre les événements de Villeneuve-Saint-Georges, son secrétaire général a été aussitôt exécuté dans une réunion de la Bourse du travail. On lui a dit brutalement : « Nous ne pouvons garder à notre tête une momie : laissez la place à d’autres. » :

Toute l’histoire des journées de la Révolution n'est pas autre chose que la victoire d’une minorité audacieuse sur des majorités passives.

Ainsi, quand j'entends dire que la bourgeoisie se défendra, qu'elle ne se laissera pas exproprier, comme la noblesse de l’ancien régime, je me permets de n’en rien croire. Elle ne se défendra pas, d’abord parce qu'elle n’a et ne veut avoir ni chefs, ni discipline, ni organisation, rien, enfin, de ce qu'ont ses adversaires,

majorité, failli à sa mission. Maîtresse du pouvoir

et puis, pour une autre raison, plus profonde et plus décisive. NS C'est que, comme la noblesse, elle a, en grande …

industriel, elle en a usé pour établir sa puissance économique, non pour donner satisfaction aux justes revendications des ouvriers, pour seconder et diriger leurs aspirations légitimes, pour assurer, par lorgani- « sation professionnelle, la paix dans le monde du travail. Elle a opposé aux réformes nécessaires, à la législation sociale, au mouvement corporatif, la plus aveugle résistance ; elle a fait du régime individualiste sa place forte, et c’est lui qui s'écroule aujourd’hui. Elle espère encore le sauver par l'essai de la défense patronale ; il est trop tard! elle ne fera que hâter la guerre sociale. |

Maîtresse du pouvoir politique, elle a accepté, encouragé, accompli de ses propres mains, dans ce pays, la destruction violente de la vie religieuse. Elle a vu s'élever et grandir la tyrannie des sectaires, en accusant de cléricalisme ceux qui voulaient s’y opposer. Elle s'aperçoit aujourd'hui que l’école sans Dieu forme, sous des maîtres athées, l’armée du socialisme, et elle recule effrayée. Il est trop tard! Elle a vu sans s’émouvoir spolier les religieux et exproprier l'Église, en accusant de réaction ceux qui voulaient les défendre, elle a soutenu de ses votes. de son influence, de son argent, les hommes qui ont ordonné ces violences. Aujourd'hui, elle entend se dresser contre elle-même, au nom des mêmes principes, la menace d’expropriation, et. elle a peur. Il est trop tard. “2 C’est la loi de l’histoire. M. Clemenceau n’y peut ‘4 rien.

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