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Iruisent des sourds-muels. élèvent des aveuerles, soignent les malades! C'est M. Rabier qui le dit. ef il ajoute : « Ces établissements sont tous, ou presque tous, encouragés par les assemblées municipales ou départementales. »
Cette fois, que va-t-il répondre ? Ce mot qui, à lui seul, juge son œuvre tout entière et qu'il faudrait faire entendre au pays tout entier : « Vous ne penserez pas que les services rendus par celte congrégation (celle de Saint-Gabriel) seront le tribut suffisant des dangei'^ (pi'elle présente. »
Mémorable aveu de la passion sectaire qui sacrifie à sa bai ne pour le nom et l'habit religieux, jusqu'aux malades, aux infirmes et aux miséreux I Qu'importe le bien que vous faites ? Vous êtes la Congrégation î
M. Rabier a paru sentir l'énormité, j'allais dire la barbarie de ses paroles ! Il a prétendu l'atténuer par une réserve qui ne fait que l'accentuer, en y ajoutant une cruelle ironie.
« Vous refuserez l'autorisation, dit-il, persuadés que le gouAcrnement qui, tant que l'Etat ne sera pas en mesure de les remplacer, ne veut pas toucher aux établissements hospitaliers, saura, par une tolérance spéciale et limitée, laisser subsister dans leur modus Vivendi actuel les établissements dont il s'agit. »
Quoi ? que voulez-vous dire ? Je ne parle pas seulement de ce qu'il y a d'odieux à prétendre ainsi faire faire par des condamnés, en différant leur exécution jusqu'au moment où l'on pourra se passer deux, la besogne d'humanité qu'on est incapable d'accom])lir î Mais M. Rabier ignore-t-il que le refus d'autorisation aura pour effet la dissolution de la congrégation, la dispersion de ses membres, l'interdiction pour eux de
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se réunir de nouveau, et la liquidation de leurs biens ? et peut-il expliquer comment, après cela, les religieux, qui n" auront plus le droit d'exister, continueront cependant à diriger leurs œuvres dans ce qu'il appelle (( leur modus vivendi actuel n ?
C'est se moquer, en vérité, de ceux qu'on condamne, et cela n'est permis ni au juge ni au bourreau. Du reste, il faut pousser plus avant cet examen si bien fait pour révéler l'étrange état d'âme de M. Rabier et de ses amis.
Presque toutes les congrégations, je l'ai dit, ont des établissements dans les colonies et dans les pays étrangers.
Les Capucins ont, dans les vicariats de Terre-Sainte et de Chine, quatre-vingts missionnaires : ils tiennent la mission française de Saint-Louis, à Constantinople ; ils sont à Djibouti et en Âbyssinie. Les Dominicains ont, à Jérusalem, une école d'exégèse, d'archéologie et de géographie bibliques, subventionnée par le gouvernement français, et que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a chargée plusieurs fois de missions importantes ; ils ont, à Saint-Pétersbourg et à Moscou, une mission reconnue sur la proposition de l'ambassadeur pour le service de la colonie française ; ils sont en Arménie ; et. à Van, le gouvernement français a confié les fonctions consulaires au P. Defrance. un des missionnaires de la résidence. A la Nouvelle-Calédonie, l'organisation du culte catholique est ofllciellemenl remise aux Maristes, par un arrêté du gouverneur du i3 mai i885 ; en 1895. le ministre des colonies, M. Delcassé. écrit au gouverneur pour donner un
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caractère définitif à cette situation et annoncer que les curés maristes recevront désormais un traitement de l'État. Les Frères de Saint-Gabriel ont une grande école à Djibouti : le gouverneur général de la colonie a pris à sa charge la subvention nécessaire à son fonctionnement. Les Frères de Ploërmel ont. depuis soixante ans, des écoles à CayennC; à la Guadeloupe, en Guinée, à Tahiti : ils dirigent les écoles publiques de Saint-Pierre et de Mi({uelon ; au Sénégal, celles de Dakar, de Gorée, de Rufîsque et enfin, à Saint-Louis, l'école secondaire et l'école primaire, également publiques. Les témoignages officiels d'approbation et d'encouragement leur sont prodigués : le 27 juillet 1902, le gouverneur du Sénégal, M. Camille Guy. présidant une cérémonie à leur école secondaire de Saint-Louis, dit aux élèves en leur parlant de la volonté : « Vous êtes ici à bonne école auprès de ces admirables professeurs... qui ont donné tant de preuves de bonne volonté et de grande volonté, que vous ne sauriez mieux faire que de les suivre aveuglément. » Au mois de novembre dernier, le F. Marie-Bernard, directeur de l'école, meurt, au milieu des regrets universels dont le gouverneur se fait sur sa tombe l'interprète ému ; et un mois plus tard, le 5 décembre 1902. le ministre des colonies, — c'est le ministre actuel, M. Doumergue, membre du cabinet Combes et ministre du u Bloc », — écrit ofliciellement au supérieur général des Frères pour le prier de vouloir bien mettre à sa disposition un Frère, muni du brevet supérieur, afin de remplacer le défunt le plus tôt possible. C'était presque à la même date, exactement le 2 décembre 1902, trois jours plus tôt, que M. Combes déposait sur le bureau de la Chambre son réquisitoire et sa demande de dissolution contre les cong-rénations.
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en particulier contre celle des Frères de Ploërmel. Je demande si on vit jamais plus lugubre comédie.
M. Rabier sait tout cela. Il le dit : « Certaines congrégations prétendent se prévaloir des services rendus par leurs succursales à Fétranger.
(i Nous ne saurions nous arrêter à de telles considérations. Nous n'examinerons pas s'il est exact que ces congrégations contribuent, à Fétranger, au développement de la langue et de l'intluence françaises ; M. le ministre des affaires étrangères le constate dans des lettres qui sont jointes aux divers dossiers. Nous ne discuterons pas ce point... »
Périsse l'influence de la France I Vous êtes la Congrégation I Cest assez : le reste ne nous regarde pas : (( nous ne saurions nous y arrêter. »
M. Anatole Leroy-Beaulieu, dont le Journal des Débats avait déjà publié la courageuse protestation en faveur des religieux Salésiens, victimes, suivant son expression, d'une véritable diffamation de la part de M. le président du conseil, vient de faire paraître dans la Revue des Deux-Mondes du i"" mars 1 900, un article magistral 011 il étudie les effets de la suppression des congrégations religieuses non autorisées, au point de vue de l'influence française dans le Levant et en Extrême- Orient. Je ne suppose pas qu'on classe M. Leroy-Beaulieu parmi les cléricaux, à moins que, décidément, ne soit clérical quiconque ne veut pas déchristianiser la France. En tout cas, pour tous ceux que n'aveugle pas la passion, un tel témoignage vaut d'être retenu. Voici la conclusion de M. Leroy-Beaulieu :
« Le jour où la France, pour obéir aux sommations de l'anticléricalisme, aura lâchement abdiqué sa fonction de grande nation catholique, la France sera singu-
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lièrement diminuée, aux yeux mêmes des peuples où le nom français avail g-ardé le plus d'éclat el le plus d'amis. Ce sera, pour nous, le signal de la décadence définitive, de l'irrémédiable déchéance, préparée par des mains françaises... Comment appeler pareille politique et de ([uel nom la nommer ?... \ eut-on la caractériser d'un mot, je n'en trouve qu'un :... la pf)lilique de l'anticléricalisme est, pour la France, une politique de suicide national, o
M. Delcassé, qui sait J)ien la triste vérité de ces fortes paroles, voudra-t-il protester au nom des intérêts sacrés dont il est depuis cinq ans le gardien, et, s'il n'est pas écouté, honorer du moins sa carrière ministérielle en la brisant, pour s'échapper d'une si lourde solidarité !* Je ne l'espère pas. Il se flattera, sans doute, que quelque Diodas Vivendi, comme dit M. Rabier, lui permettra de garder la faveur parlementaire, sans trop offenser la pudeur patriotique. Je ne parle pas de M. Combes, c'est un exécuteur. Il est là pour tuer les congrégations : je ne pense pas que sa vue se porte au delà.
Et, sans doute, avec la tranquille insouciance de ses haines satisfaites, Irouve-t-il étonnant, comme M. Rainer, que, (( dans un grand Étal, la mise en application d'une loi votée puisse produire une telle émotion ».
Cette parole est lumineuse. Elle éclaire les âmes. En elle apparaît l'arrogante prétention du régime maçonnique, l'insupportable tyrannie des hommes que la puissance des Loges a transformés en législateurs, et (pii, devant les décrets de leurs passions, s'imaginent avoir le droit de faire taire les consciences. Quoi î cette
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émolioii VOUS étonne ! Dans cette ruine immense, c'est tout un siècle qui s'écroule, tout un siècle de travail, de sacrifices et de dévouement ! Sans plus parler de ce lamentable effondrement de l'influence française au dehors, ce sont, à l'intérieur, plus de deux mille établissements qui vont périr, écoles, orphelinats, œuvres de charité, de secours et d'assistance, lentement créées à travers toutes les difficultés, au prix de tous les etïbrts, courageusement soutenues à force de volonté et d'initiative individuelles ! Demain, quand M. Combes achèvera son otfice, quand M. Rabier. sans plus s'étonner, requerra contre les religieuses l'application de la loi votée, ce nombre sera décuplé ! Dans ces milliers d'œuvres. c'est un peuple entier d'enfants pauvres, de malades, de sourds-muets et d'aveugles, qui sera abandonné, livré à la conscription de l'école laïque, à l'insuffisance d'une assistance inorganisée ! C'est aussi, — y pense-t-on seulement? — uu troupeau déplorable d'hommes et de femmes, chassés de la demeure où s'abritaient leur âme et leur, corps, et, s'ils ne sont poussés hors des frontières, se cachant dans les maisons amies, où sans cesse les menacent l'arbitraire des poursuites et les lois inventées afin de les mieux atteindre, incapables même de quitter leur habit, de renoncer à leur état, pour continuer à vivre, en exerçant leur profession, sans que M. Massé ou M. Meunier ne forge bien vite un article nouveau dont M. Rabier demandera immédiatement l'application, réduits enfin pour la plupart à porter à leur famille, s'ils en ont encore une, la charge de leur pauvreté. A-t-on lu la cruelle histoire de la sœur Jeanne de la Croix, racontée par Mathilde Serao, l'admirable écrivain? C'est le destin qui s'apprête pour les victimes de M. Combes. Et M. Rabier
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s'étonne de notre émotion 1 Bien plutôt, je l'avoue, fautil s'étonner que cette émotion ne soit pas plus bruyante, et se plaindre de la passive résignation qui courbe, sous la main d'une faction politique, ce pays, façonné de longue date à la tyrannie légale par la lente absorption dans le pouvoir central de toutes les énergies particulières.
M. Rabier, cependant, n'en saurait triompber. Luimême a dénoncé, sans le vouloir, contraint par la statistique oiricielle, la réprobation du pays. Il avait écrit dans son rapport : « La majorité consciente du pays électoral attend, avec une profonde anxiété, la résolution que nous allons prendre. »
Ce « consciente » n'est-il pas admirable ? et n'est-ce pas encore un de ces mots qui révèlent toute une mentalité? Qu'est-ce qu'une majorité consciente ? Il y en a donc une qui est inconsciente? Eh 1 oui, nous Talions voir. La majorité consciente, c'est celle qui opine comme M. Rabier ; la majorité inconsciente, c'est... l'autre.
Pour obéir au règlement d'administration publique de 1901, le gouvernement a dû, au sujet des demandes formées par les congrégations, consulter les conseils municipaux des communes où elles ont des établissements. M. Rabier. dans son rapport, donne le résultat officiel de cette consultation du pays. Le voici : Sur 1.871 conseils interrogés, 1.1/47 ^^^ émis un avis favorable aux congrégations, 545 un avis défaAorable et 179 n'ont pas répondu Ainsi plus des deux tiers des conseils municipaux intéressés ont nettement, publiquement, condamné les projets de M. Combes et de M. Rabier. Encore faudrait-il savoir ce que cache de sentiments divers l'abstention des 179 qui n'ont pas
répondu : M. Rabier. que cette muette attitude inquiète et embarrasse, affecte dy voir la crainte inspirée par les congrégations : d'autres y découvriront plutôt un effet de cette timidité naturelle à de trop nombreuses municipalités rurales, qui, pour ne pas encourir les foudres du tyranneau local, de M. le préfet ou de M. le député, un peu plus redoutables en vérité que celles des bons frères, accordent, dans le silence, leur conscience et leur courage 1
Voilà la majorité (( inconsciente » : l'autre tiers, les 545, c'est la majorité h consciente d, la vraie, la seule qui compte aux yeux de M. Rabier I c Vous ne vous arrêterez pas, dit-il, aux avis favorables qui ont pu être émis par les assemblées municipales. » M. Rabier ne s'arrête à rien : pas plus aux intérêts des pauvres qu'à ceux de la France, pas plus aux avis des conseils municipaux qu'aux pétitions des citoyens dont il ne dit même pas un mot. quoiqu'elles aient afflué sur le bureau de la Chambre en fa-s eur des congrégations, et que, par exemple, pour les seuls frères de Ploërmel, 65. 000 électeurs aient affirmé, sous leur signature, leur volonté de les conserver. M. Rabier ne s'occupe pas de ces vétilles et, quant aux avis municipaux, il s'en délivre d'un tour de main : « Ces avis, dit-il, ne traduisent le plus souvent que les sentiments politiques de la majorité de l'assemblée. )) Soit I Et. comme il doit, alors, en être de même pour celles qui ont émis des avis défavorables, il en faut conclure que la politique du gouvernement est désavouée par la majorité. On s'en doutait un peu : encore le fallait-il prouver. C'est fait, et la consultation des conseils municipaux est comme l'ànesse de Ralaam : elle refuse de porter M. Rabier, et elle le force à bénir, malgré lui. les ennemis qu'il voulait confondre.
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Mais qui donc, à défaut du pa\s, ap]nouve M. Combes i* Oh I cela est bien simple, el nous avons, ici, une exacte représenta lion de la vérité électorale. De même que les fonctionnaires font, à chaque manifestation du suffrage universel, lappointdu gouvernement et lui assurent la majorité, de même, ici, ce sont les préfets de M. Combes qui lui donnent raison. Le contraire, avouons-le, eut été pour nous surprendre.
Encore, même ici, la consultation ne me paraît pas avoir fourni tont ce qu'on en attendait. Qu'on en juge! Les préfets ont donné des avis favorables pour 72 établissements, défavorables pour 571, et pour SSg ils n'en ont pas donné du tout ! Et ce sont des préfets du « Bloc »! 72 établissements religieux ont trouvé grâce devant leur justice! Il est vrai qu'on n'en a cure : ce sont des avis « inconscients » ! Mais ces 509 sur lesquels ils ne se sont pas expliqués} D'où vient une si grande discrétion!^ Les préfets n'ont pas coutume de se taire, quand le ministre parle! Poui- qu'ils aient, ici, observé un si prudent silence, il faut que l'évidence des faits l'ait emporté d'un poids bien lourd sur le désir de plaire. Et ces 72 pour qui on demande grâce, ces oSg pour qui on ne dit mot, font un total qui donne au plébiscite préfectoral une singulière éloquence.
Mais voyons les 671 avis défavorables. Je crains que, hors du public professionnel, on ne lise pas beaucoup le rapport de M. Rabier, où figurent ces avis décisifs, et c'est grand dommage. 11 y a là, au point de vue de l'étude psychologique, des trésors de documentation. J'ai essayé, tout à Theure, à certains traits du rapport de M. Rabier, de discerner son état d âme. J'en voudrais faire autant pour MM. les préfets. Evidemment, ces dignes administrateurs de la Défense républicaine s'ima-
COMBATS d'hier ET d'mJOLRD'HÙÏ î6i
ginaient que les écoles libres avaient poilr objet de favoriser les écoles pul)liques et non de leur faire concurrence. Car c'est leur grand grief contre les congrégations quiles dirigent.
Le préfet des Basses-Pyrénées déclare <( qu'en raison du rôle des établissements des Frères de Saint-Gabriel, qui est nuisible à la prospérité des écoles laïques... ». il émet un avis défavorable ! Le préfet de Meurthe-et- Moselle ne peut pas moins faire, à i)ropos d'un établissement de Frères Marianistes, car, dit-il, c cette école compte 3i7 élèves, alors que l'école publique n'en reçoit que i8 ! » L'administrateur du Territoire de Bel fort constate que l'école des Marianistes de Morvillars « n'a été fondée que pour faire échec à l'enseignement la'ique dont l'école est très peu frétjuentée ». Le préfet de la Manche signale que v la plupart des établissements des écoles chrétiennes de la Miséricorde sont en concurrence avec les écoles communales ». Le préfet de la Haute-Yienne voi^, en face de lui, « un collège de Maristes très prospère, si prospère que l'évêque (horrible détail 1) a empêché les Jésuites de lui créer une concurrence » 1 .Te jure que nous n'avons pas payé ces hoïiorâbles fonctionnaires pour faire à l'enseignement congréganiste une si belle réclame.
Il faut borner ces citations, car on n'en finirait pas si on voulait vider jusqu'au bout ce précieux écrin. Mais l'avis du préfet de la Loire- Inférieure mérite une place spéciale, M. Rabier la lui a donnée : ce rapport l'a ravi d'aise, il en a extrait un large passage auquel, dit-il, « il n'y a rien à ajouter n. C'est un préfet heureux. 11 a donc découvert que « les Frères de Ploërmel se consacrent exclusivement à l'enseignement eongrégani.ste », — et voilà certes un grief d'importance ! —
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et que « s'emparer de l'espril de reiifant pou i- dominer plus facilement l'homme dans l'avenir, tel est le but uniquement recherché et persévéramment poursuivi par ces religieux ». Cette phrase donne à rêver. M. le préfet de la Loire-Inférieure n'a certainement pas voulu dire que les bons Frères de Ploërmel aspiraient au gouvernement du pays : il a entendu, sans doute, que leur éducation avait pour but de donner à l'enfant des principes assez forts pour dominer sa vie d'homme : et. si c'est bien ce qu'il a voulu dire, je serais curieux de savoir, de lui, quelle est donc l'éducation, laïque ou religieuse, publique ou privée, qui ne se propose pas un tel but, par lequel on pourrait, justement, la définir. Oui. c'est bien, en effet, l'objet de l'éducation ; c'est pourquoi les parents chrétiens tiennent à celle des Frères et des Sœurs, et pourquoi aussi M. le préfet de la Loire-Inférieure me paraît médiocrement renseigné sur l'état d'esprit de ses administrés, quand il ajoute que « la suppression de leurs écoles die serait pas mal accueillie par la population en général ». Mais son rapport contient autre chose encore, et c'est, sans doute, ce qui a transporté d'admiration M. Rabier.
Il dit : « Les adversaires des institutions républicaines font de ces écoles une arme de conquête et de domination. » Et pour le prouver, il avance contre ces adversaires politiques, une odieuse accusation que je ne m'arrête pas à relever, les députés de la Loire-Inférieure s'étant déjà acquittés de ce soin par une prompte et énergique protestation.
Mais la parole du préfet subsiste : l'école congréganiste est un moyen d'opposition aux institutions républicaines. Voilà le grand mot lâché ! C'est l'accusation traditionnelle, celle qui servait, sous la Terreur, d'arme
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à la délation et de charge accablante au tribunal révolutionnaire. !M. le préfet de la Loire Inférieure n'en a pas le monopole et M. Rabier lui fait, là-dessus, un honneur immérité : les autres préfets n'ont pas manqué de s'en servir comme lui et, dailleurs, sans prendre plus que lui la peine de justifier leurs affirmations. Celui du Rhône accuse les Frères du Sacré-Co^ur de Paradis « dexercer sur la population religieuse des milieux ruraux dans lesquels ils vivent, une certaine intluence et une action qui se manifeste surtout en période électorale ». Celui du Tarn déclare que l'enseignement des Marianistes est « contraire à l'esprit de la démocratie française ». Celui de l'Allier a bien senti que, u surtout en période électorale, une certaine agitation se produit dans le milieu » de l'école congréganiste. Celui du >»ord constate que « les professeurs de l'école congréganiste sont en rapports avec les réactionnaires militants et se livrent dans l'ombre (sic) à une active propagande cléricale et réactionnaire ». Celui du Cantal dit que u l'établissement des Ternes a toujours été un foyer d'agitation politique ». Le préfet de l'Aude a été plus habile que ses collègues ; il a découvert un indice certain de l'esprit réactionnaire de l'école d'Azille : c'est (1 qu'on ne tutoie jamais les élèves ». Celui de la Dordogne assure que les Petits Frères de Marie de Saint- Cyprien u s'occupent, parait-il (sic), de politique à l'occasion de toutes les élections ». Celui de la Savoie apprend de M. le maire de Frontenex que l'école congréganiste du lieu ne tend « qu'à former des réactionnaires au lieu de bons citoyens républicains ». Celui d'IUe-et-Vilaine demande la fermeture du grand collège des Eudistes de Redon, car, dit-il. « la disparition de ces ennemis avérés de notre rég^ime constitue
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la meilleure propagande à faire contre la réaction ».
A quoi bon poursuivre cette monotone et humiliante litanie, qui jette sur l'état d'esprit de nos fonctionnaires et sur leurs procédés d'administration une si élranf?e lumière!* Je nen citerai plus ([ue trois, parce qu'ils me paraissent donner à toute cette enquête son véritable caractère.
Le préfet des Vosges se plaint que deux cent cinq exemplaires de la Croij; sont régulièrement distribués dans la commune de La Bresse par un élève des Marianistes. L'administrateur du ï(UTitoire de Belfort reconnaît que les Marianistes de Bourogue ne font pas de politique militante, mais il se plaint que « l'appui de leur vote au profit de la réaction soit la seule cause que le conseil municipal et la municipalité sont aux mains des ennemis acharnés de nos institutions ». Ain.si la distribution d'un journal, non par un religieux, mais par un de leurs élèves, les votes, d'ailleurs secrets, de quelques Frères, voilà les nobles et décisifs griefs que des représentants du gouvernement osent invoquer pour demander la proscription de citoyens français ! Et il y en a un. celui des Basses-Pyrénées. — c'est le dernier (jue je citerai. — qui met les points sur les / en disant lout crûment : c Les Pères de Bélharram ont pris une altitude ouvertement hostile à l'égard du candidat républicain, M. d'Iriart d'Etchepare. député sortant. » Ce nest même plus la lutte politique, c'est la pure et simple rancune électorale. On croirait lire un rapport d'élection demandant l'invalidation d'un député, pour cause de menées cléricales, afin de consoler son concurrent battu !
Et M. Babier, tout fier de ces encouragements préfectoraux, de conclure avec solennité, en s'appropriant
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la belle formule jacobine du préfet d'Ille-et-Vilaine : « Vous venez de lire les rapports des préfets ; ils sont significatifs dans leur presque unanimité : l'action des congrégations est prcjutliciable au développement des idées républicaines : la disparition de ces ennemis acharnés de notre régime constitue la meilleure propagande à faire contre la réaction. »
Ainsi, cela est entendu, il ne s'agit plus ni de droit, ni de justice, ni de services rendus, ni de titres à la confiance publique, ni d'autorisation à donner ou à refuser, il ne s'agit même plus d'appliquer, loyalement, dans son esprit, la loi de 1901. Il s'agit de faire une œuvre de parii, une œuM*e, nettement avouée, de passion politique.
Et pour ({u'aucun doute ne puisse subsister sur le caractère de cette u'uvre, M. Rabier a pris soin, au-dernier mot de son rapport, de rap][5eler, pour en faire le résumé de sa pensée, les paroles prononcées à la tribune par M. René Yiviani. le i5 janvier 1901 : « \ous sommes des hommes politiques, chargés d'accomplir une œuvre politique, chargés, par toutes les mesures qui sont en notre pouvoir, de préserver de toute atteinte le patrimoine de la République. »
M. Rabier a eu bien raison de rappeler ce mémorable discours : il est resté attaché à la loi des associations, pour en dénoncer l'esprit, comme le pavillon qui flotte au mât d'un navire en décèle l'origine. Ce jour-là M. Viviani a dit à la Chambre : « L'Église a constitué une association tellement étroite avec la Congrégation que, pour le grand corps catholique, elles sont, l'une
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et l'autre, ce que sont pour le corps ordinaire la chair et le sang. .) Et ayant ainsi démontré qu'on ne saurait poursuivre « la Congrégation », sans attaquer l'Eglise, il a pressé le gouvernement d'entreprendre ce combat suprême sans plus s'attarder à « ces subterfuges libéraux, qui consistent à dire qu'il y a une différence en Ire le catholique le plus sincèi'C et le clérical )). L'objet, le terme de cette lutte, il la précisé : « Il faut dire à l'Eglise de déposer ses privilèges et de former, comme en 1798, une association religieuse : et alors, au nom de la liberté, de la science et de la raison, nous lui opposerons nos associations. »
\oilà donc la question clairement posée. L'abolition des congrégations n'est qu'un épisode de la lutte, un incident de la politique générale : c'est l'Église catholique elle-même qu'il faut attaquer, déposséder par la rupture du Concordat de la situation qu'elle occupe dans le pays, et réduire au rang d'une simple association religieuse, comme en 1798. M. Yiviani, d'ailleurs, dans d'autres discours, a complété sa pensée en demandant à l'Etat de reprendre le monopole absolu de l'enseignement, à tous ses degrés.
Ainsi, détruire d'abord les congrégations, et, par là, interdire aux catholiques l'association, sous sa forme la plus appropriée aux préceptes de leur foi. la plus nécessaire au service de leur religion, à l'exercice de leur charité, leur interdire encore le droit de propager leurs croyances, d'enseigner leurs doctrines, de les communiquer à leurs propres enfants, et puis, à ces citoyens ainsi désarmés, concéder peut être le droit de pourvoir entre eux aux besoins arbitrairement définis d'un culte prisonnier de la police, telle est l'œuvre politique dont M. Rabier a tenu, au nom de la commission
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des associations, à prendre la responsabilité. M. Yiviani, il est vrai, n'appartient plus à la Chambre, mais ses idées y demeurent puissamment, éloquemment représentées : son parti domine la majorité et le gouvernement. Aucune illusion ne peut donc subsister sur le combat qui s'annonce. Il faudrait remercier M. Rabier de l'avoir dit aussi clairement s'il n'avait gardé, pour la dernière ligne de son rapport, cette instructive déclaration, et embarrassé, d'abord, sa route et la nôtre, de ces misérables o subterfuges » dont se plaignait ^I. Vivian!, qui masquent aux yeux du pays le but vers lequel on l'entraîne.
J'en voudrais donc déblayer le terrain, avant de montrer ce que fut et ce que serait encore ce régime de 1798, auquel on prétend nous ramener.
M. Rabier a écrit à la première ligne de son rapport sur les congrégations enseignantes : « Il n'est pas question en ce moment d'une loi sur l'enseignement. C'est là une œuvre capitale que le parti républicain envisagera plus tard dans toute son ampleur et sans se dérober aux responsabilités dont il assume la charge devant le pays. » Et M. Rabier otfre pour garantie de cette noble résolution la haute autorité de M. le président du conseil qui. dans la séance du lô janvier dernier, disait à la tribune que « l'occasion se présenterait prochainement de discuter la liberté d'enseignement ».
« Plus tard 1 prochainement ! » Yoilà quatre ans qu'on nous donne ce bon billet ! et qu'on nous promet de discuter la question d dans son ampleur ». C'est se moquer. Pourquoi pas immédiatement.^ pourquoi pas demain ? Aucune question n'a été plus étudiée, n'est mieux connue : sur aucune, les idées ne sont plus
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arrêtées, les positions mieux prises, les résolutions mieux formées ! Qii'al tend-on ? Da.is la précédente législature, la commission de l'enseignement, présidée par M. Ribot. a préparé, par un travail 1res consciencieux, par l'enquête la plus approfondie, tous les éléments du débat. Cette commission avait été saisie des propositions les plus précises et les plus variées, on apparaissaient toutes les formes de la tyrannie, depuis la t>Tannie savante et détournée de M. Waldeck-Rousseau. qui s'appelait lestage scolaire, jusqu'à la tyrannie brutale et ouverte de M. Rabier qui s'appelle le monopole. M. Aynard a fait, sur ces propositions, des rapports aussi complets au. fond qu'admirables dans la forme. Ces rapports subsistent. La presse, les revues, les bj'ocbures. les ont longuement commentés : on a multiplié les écrits, publié toutes les opinions. Aux élections dernières, le parti socialiste et le parti radical avaient annoncé que les deux pôles de leur politique seraient, s'ils étaient vainqueurs, l'impôt progressif sur le revenu et le monopole de renseignement. Ils sont vainqueurs, ils gouvernent. M. Rabier en est, M. Combes est leur homme. Qu'attend-on .^ L'impôt sur le revenu s'achemine doucement vers les calendes, où le renvoie chaque année une prévoyante politique : on discute, avec une ardeur, heureusement platonique, le m(»no[)ole de l'alcool, le monopole du pétrole, le monopole du sucre, ^lais le monopole de l'enseignement!* Pourquoi ne pas aborder enfin, de front, « dans son ampleur », un débat si grave et depuis si longtemps attendu ?
Ah 1 la raison en est simple, on n'ose pas 1 On n'ose pas, parce qu'on n'est pas d'accord, parce qu'on devine les résistances, parce qu'on pressent les divisions, peutêtre les ruptures, M. Chaumié, ministre de l'instruction
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publique, a bien, au nom du gouvernement, présenté un projet de loi : mais il a paru à ses amis d'une regrettable tiédeur : on attendait un plus complet étranglement de la liberté. M. Cliaumié a donc porté son projet au Sénat oii il pourra sommeiller plus à l'aise, sans craindre les réveils inopportuns. Mais, du Sénat luimême, voilà qu'une voix imprévue, et non des moindres, est venue trouljler riiarmonie radicale : le créateur du (I Bloc » en personne, M. Clemenceau, a marqué, par un discours retentissant, son retour à la Iribune. Ce discours est une mine féconde de débats historiques, de controverses théologiques et de discussions politiques : c'est un thème inépuisable; au fond, les conclusions en sont les mêmes que celles de M. René Vivian i. Un article donné récemment, à une revue anglaise, par l'orateur radical, les précise mieux encore : l'Église catholique est la grande ennemie de la société moderne, c'est elle qu'il faut combattre dans son esprit, dans sa doctrine, dans ses institutions, et, pour com mencer, dans ses congrégations : le terrain de la lutte est là, le reste est vain 1 Jusque-là tout allait au mieux : mais il y eut une surprise. Dans son discours, M. Clemenceau se déclara l'ennemi de l'enseignement d'État ; il demanda l'affranchissement de la pensée, la pleine liberté des doctrines ; il flagella de sa parole mordante les futurs « magistrats du vrai » ! Ce fut un désarroi ; le « Bloc » trembla. Dans la revue la Renaissance latine, ^I. Yiviani répondit à M. Clemenceau en discij)le respectueux, mais affligé. Il montra que si la liberté était laissée aux doctrines catholiques, rien n'était fait : religieux, prêtres, la'ïques enseigneraient les mêmes. Où serait le profit ? Spectateur de ces débats, il m'a paru que le disciple avait, sur le maîtres
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l'avantage de la logique •: on ne saurait être, à la fois, jacobin et libéral. Mais cette escarmouche n'annonce rien de bon pour le grand débat promis ; il faut l'ajourner. (> Plus tard n, dit M. Rabier : « prochainement », dit M. Combes.
Pourquoi d'ailleurs s'y exposer P La question est plus simple. On n'attaquera pas la liberté d'enseignement, mais on détruira l'enseignement libre. Cela supprime les discussions de principes cl maintient l'accord. M. Clemenceau ne s'esl-il pas déclaré prêt à voter la suppression des congrégations ? De quoi s'embarrasset-on ? Je le disais, en 1901, à M. Waldeck-Rousseau, dans la discussion de la loi sur les associations : « Vous n'avez point osé aborder la question par ses grands côtés, vous avez préféré l'aborder par des détours : et, ne vous sentant pas assez soutenu par l'opinion publique pour abolir la liberté d'enseignement nettement, franchement, ouvertement, vous avez mieux aimé... atteindre et frapper par derrière les corps enseignants. »
La méthode n'a pas changé. Les Jésuites et les Assomptionnistes disparus, il restait, en France, pour les garçons elles jeunes gens, vingt-six congrégations enseignantes. L'une est difTicilement attaquable : sa position est forte : elle est couverte par un article du décret impérial de 1808, constitutif de l'Université de France I On ne peut pas l'aborder par surprise : on y pourvoira plus tard. M. Lafferre en a. il y a deux ans, indiqué le moyen par une proposition formelle.
Mais les vingt-cinq autres ? Pour celles-là, c'est très simple : elles demandent l'autorisation légale ; qu'on la refuse, et tous leurs établissements tomberont du même coup 1 C'est une tactique savante : beaucoup la trouveront odieuse. Je suis de ceux-là. Pour les fdles, on
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agira de même. Déjà M. Combes, usant du pouvoir discrétionnaire qu'il s'est fait reconnaître par le Conseil d'État, a fermé quatre ou cinq mille écoles libres. Dans quelques mois, quelques semaines peut-être, par les refus d'autorisation qu'on opposera, suivant les mêmes principes, auv congrégations de femmes, on fermera les autres. Après quoi, il ne restera plus, comme on l'a déjà proposé, qu'à interdire, par un article de loi, l'enseignement aux prêtres séculiers, e tout sera dit. <i Plus tard, prochainement », on discutera « dans son ampleur » la question de la liberté d'enseignement.
Est-ce que j'exagère à dessein? Est-il vrai, oui ou non, que le projet de M. Combes a pour effet immédiat de fermer, par la dissolution de vingt-cinq congrégations religieuses, 1.690 établissements? Et, si cela est vrai, comme il est im[)ossible de le nier, de quel nom faut-il appeler la tranquille assurance avec laquelle M. Rabier déclare que « la liberté d'enseignement n'est pas en question à cette heure, d II ajoute : « Nous ne laisserons donc pas dévier le débat ! » J'ai la même intention et c'est précisément pour le ramener sur son véritable terrain qu'il me faut insister.
Cependant, comme je ne veux pas plus que M. Ra])ier égarer la discussion sur des points en quelque façon secondaires, je ne dirai que peu de mots des conséquences pratiques qu'entraîne cette fermeture des écoles libres. Je ne puis néanmoins tout à fait les taire.
M. Combes, dans son exposé des motifs, déclare qu'il n'éprouve aucun scrupule en « relevant aujourd'hui ces auxiliaires — c'est des congrégations qu'il
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parle — d'une lacbc que nous considérons couiine aclicvéc », cl il faul adiiiitcr roncliou vraiment ecclésiastique avec laquelle ces choses-là sontdiles. Ces « auxiliaires » qu'on dénonce comme les délormalcurs des cerveaux et des cœurs, et qu'on « relève de leur tache n en les jetant dans la rue, en défendant même à leurs ' membres d'habiter ensemble, ne laissent pas que d'éveiller des rapprochements édifiants. M. Combes les aperçoit évidemment, car il ajoute avec la même can deur : « Faut-il rappeler (pi'au 18 août 179^», l'Assemblée nationale, en môme temps qu'elle prononçait la suppression de toules les congrégations, rendait hommage à celles d'entre elles qui, vouées à renseignement public, avaient bien mérité de la patrie. » C'est une heureuse évocation. M. Combes aurait pu l'enrichir de quelques citations. Elles auraient éclairé l'esprit public. Dans la séance du 6 avril 1792, Lecoz, évoque constilutionnel d'Ille-et-Yilaine, ayant observé, à propos de l'article i*"' du projet de décret, que c( les congrégations qui exercent, dans ce moment, les fonctions d'instruction publique, ne sauraicnl être supprimées, sans qu'il en résultât un grand préjudice », et ayant nommé, « parmi les congrégations qui doivent être conservées, les Frères de la doctrine chrétienne », l'assemblée se mit à rire, et Marant l'interrompit par la motion d'ordre que voici: « J'observe qu'il est de la plus grande nécessité de supprimer promptement la congrégation que M. l'opinant veut conserver. {sippkuuUssenienls.j On y recommande l'incivisme, on trame des complots, on reçoit les contre révolutionnaires dans ces abominables repaires. ^Applaudissements dans les tribunes ». Ce Marant était un précurseur de M. le préfet de la Loiie- Inférieure. Un moment après, Lagrévol propose un
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iimeiulement : « L'article premier, dit-il. excepte de la suppression actuelle les congrégations qui se sont vouées au soulagement des malades... Eh bien, Messieurs, si vous laissiez subsister la dernière partie de l'article du Comité.... vous conserveriez, sans le vouloir, cette vermine malfaisante... vous manqueriez donc votre but... »
C'est ainsi qu'en 1792 on parlait des u auxiliaires » qui avaient « bien mérité de la patrie » . M. Combes a bien fait de rappeler le souvenir de ces discussions : il donne à celles d'aujourd'hui toute leur saveur.
Hier, le conseil académique du département du Loiret, que leprésente à la Chambre M. Rabier, refusait d'admettre la déclaration d'ouverture d'une école primaire, formée devant lui par une ancienne religieuse sécularisée, parce que, dit l'arrêté. « l'acte de sécularisation de M'"" X..., mis sous les yeux du conseil par son défenseur, ne la dégage pas de ses vœux de chasteté ; et qu'en agissant comme elle l'a fait, M'"" X... a essayé de tourner la loi, ce qui est contraire aux bonnes mœurs. »
On croirait, dans cette lourde et outrageante raillerie, entendre l'écho de la sinistre joyeuseté du tribunal révolutionnaire ordonnant au grelfier, comme l'accusée, qui était sourde, ne répondait pas à l'interrogafcoire, décrire pour motif de la condamnation : n qu'elle a conspiré sourdement. »
L'esprit des successeurs de Lagrévol n'a pas changé. Il s'agit encore de balayer la « vermine malfaisante » comme en 179:2. ■
Lu ce temps -là. il y avait aussi des députés qui se demandaient comment on remplacerait les établissements supprimés et les maîtres disparus. Becqucy disait.
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au milieu des murmures : *( Je ne vois pus lu nécessité de la suppression des pensionnuls des maisons religieuses. On ne peut suspendio ainsi l'instruction publique et, aA'ant de les supprimer, il faut savoir i)ar quoi on les remplacera, o
C'est encore la question qui se pose aujourd'hui. M. Combes l'a tranchée d'un mot, et d'ailleurs sans preuves, en disant : « Les sacrifices consentis par la nation assurent désormais partout et dans ses divers ordres le service de l'instruction publique. » M. Rabier renchérit sur cette afRrmation. (■ L'argument tiré de l'insuffisance de nos écoles, dil-il. ne tient pas devant les faits... En ce qui concerne les établissements d'enseignement secondaire, il ne saurait exister aucune diiricullé », et, pour l'enseignement primaire : « les avis donnés par le ministère de l'instruction publique à propos de toutes les congrégations enseignantes vous font connaître que les communes dans lesquelles ces établissements sont situés sont, dès maintenant, pour la plupart, à même de donner asile à tous les garçons d'âge scolaire résidant dans la localité». Voilà les faits devant lesquels M. Rabier pense que l'argument ne peut pas tenir.
Dans l'enseignement secondaire il est possible que les collèges et les lycées soient assez peu peuplés pour recevoir tout le contingent d'élèves qu'on prétend leur amener des écoles libres : et, s'il en est ainsi, cela prouverait donc que l'enseignement public ne trouve pas, jusqu'ici, près des familles, et quelques sacrifices qu'on ait fait pour bâtir ou agrandir les lycées, toute la confiance qu'on espérait. M. Rrunetière. cependant, à qui peut-être M. Rabier voudra bien reconnaître quelque compétence, écrivait le i5 décembre dans la chronique
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de la Revue des Deux Mondes, et à propos justement (les projets de lois de M. Combes : « Je ne crois pas que le gouvernement soit en état d'assurer désormais et partout le service de l'enseignement secondaire ou de l'enseignement primaire, et je crois, au contraire, que si nous l'y voulons mettre, ce sont encore des millions qu'il nous en coûtera. »
Pour l'enseignement primaire, en tout cas, la question ne peut faire de doute. Les « avis donnés par le ministère de l'instruction pulilique » n'y changent rien. Il n'y a personne qui ne soit prêta citer l'exemple d'une commune, au moins, oi^i l'école primaire publique est incapable de recevoir, actuellement, les élèves de l'école des Frères. M. Rabier nomme, en particulier, les écoles des Frères de Ploërmel parmi celles dont la succession sera recueillie sans difficulté. Aucune situation ne mest mieux connue par les exemples que j'ai constamment sous les yeux, et je ne crains pas d'affirmer que, dans beaucoup de communes, on se heurtera à une impossibilité matérielle.
Le Manuel général de rinsfnicdon primaire du 21 janvier 1903. parlant de renquète ouverte par le conseil général de la Ligue de l'enseignement sur les causes qui rendent inappliquée, et surtout inapplicable, la loi du 28 mars 1882 sur l'obligation, fuit connaître que M. Léon Robelin. secrétaire général de la Ligue, répondant d'avance au questionnaire adressé aux autorités scolaires, signale, parmi les principales, l'insuffisance des locaux. D'ailleurs, s'il en était autrement, pourquoi M. le ministre de l'instruction publique se serait-il vu dans la nécessité de déposer le 10 février dernier un projet de loi modifiant la procédure instituée pour la construction d'office des maisons d'école, et attribuant
au préfet, ù celto fin, des j)oiivoir.s discrétionnaires? Pourquoi aurait-il demandé à la Chambre l'incorporation, dans la loi de finances de cette année, des articles qui, afin de pourvoir à i .Gôo créations d'écoles et d'emplois, l'autorisent à accorder des subventions dont le total s'élève à 11.700.000 francs P
M. Bepmale, rapporteur du budget de l'Instruction publique pour le présent exercice, écrivait dons son rapport, en termes dont le lyrisme me paraît insuffisamment dissimuler l'embarras: « Il faut ({ue, sans délai, toutes les écoles fermées se rouvrent, qu'il s'en ouvre de nouvelles, et... que, sous la direction de consciences libres,... l'esprit de la Révolution de.scende à flots jusque dans les hameaux les plus reculés. » Cela est très beau, sans doute: mais quand jouironsnous de ce grand spectacle? « Sans délai ». assure M. Bepmale. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : « cela n'est pas l'œuvre d'un jour et la lâche est considérable ! I) Je le crois.
Le raiiporteur ne s'en effraie pas du reste, et pour cause, car, dit-il encore : « tout cela paraît l'œuvre du temps, mais nous sommes arrivés à un tournant de noire histoire, où les jours iDeuvent être des années et les années des siècles ! « Je le veux bien, encore que je comprenne malaisément ; mais, en attendant, que deviendront les enfants pendant que s'écouleront ces années séculaires? M. Bepmale, qui écrit ces belles choses à propos des filles, ne parle même pas des garçons. Il suppose évidemment le problème résolu. Comment? il n'en dit rien.
Je n'ai sous les yeux que des statistiques approximatives. Voici la plus récente. Dans son rapport établi à l'occasion de l'Exposition universelle de 1900 sui l'en-
seignement primaire catholique, le très regretté M. de Fontaine de Resbecq, ancien sous-directeur au minislèrc de l'instiiiclion publique, fait connaître que les huit principales congrégations de Frères, atteintes par les propositions de M. Combes, ont 228.520 élèves. Le chilïVe total est natiu-ellement bien plus élevé. C'est environ Soo.ooo enfants. Où les mettra-t-on ?
Et l'argent!' J'entends que, pour l'achèvement du grand œuvre, le Parlement ne comptera pas avec hi bourse des contribuables. Mais M. Rouvicr est-il de cet avis ? J'ai des doutes, et quand même la politique l'obligerait à y consentir, le budget, déjà affligé d'un découvert de 000 millions, pourrait-il supporter la charge écrasante qu'on lui j)répare?
Puis, les maisons ne sont pas tout. Où sont les maîtres? Il n'est bruit, depuis quelque temps, que d'un certain u péril primaire », u la nouveauté de l'année », dit, encore dans le Manuel général de l'instruction, primaire, le président de la commission des congrégations en personne. M. Ferdinand Buisson, dont chacun connaît et célèbre la grande autorité : ce péril primaire, c'est « la menace de pénurie dans le recrutement des instituteurs d. et il est « d'autant plus grave qu'il n'est pas accidentel, ayant des causes organiques assez profondes et assez complexes pour que le remède ne puisse pas s'improviser. » ïl a sa source, dit encore M. Buisson. « dans l'abandon des écoles normales, c'est-à-dire de la seule institution régulatrice et directrice de tout notre nouvel enseignement laïque » ; et M, Bepmale. dans son rapport, déclare, en effet, que plusieurs écoles normales ne comportent, « depuis quelques années, qu'un nombre d'élèves dérisoire 0. a Nous en pourrions citer, dit-il. quelques-unes dans lesquelles