COMliATS DHIEK Kï DAL JOIRDHUI
celui-ci ne dopasse guère le nombre des maîtres. » Or voici, loujours d'après M. Ferdinand Buisson, la conséquence de cette silualion : c'est que « nous avons, par là même, forcé les inspecteurs d'académie à pourvoir aux vacances, à défaut de normaliens et de normaliennes, en introduisant dans le cadre du personnel des jeunes gens et des jeunes filles munis du seul brevet élémentaire, sans autre éducation, sans autre préparation que celle de l'école privée dont ils sortent ; nous avons, ainsi, dans certains départements, placé à la tête de l'école laïque, nous républicains et en pleine République, un personnel qui risque de n'avoir ni l'esprit laïque ni la culture pédagogique, et voilà le tiers ou la moitié des postes occupés ainsi })our une trentaine d'années. »
J'ai tenu à citer tout le passage. Rien ne se peut imaginer de plus frappant, tombant d'une telle plume. Ainsi, non seulement, les instituteurs font défaut pour parer aux exigences d'une situation nouvelle, d'un nombre d'écoles augmenté, d'une population scolaire accrue ! Mais leur recrutement ne sulïït même pas au service actuel des écoles publiques, et, voilà le comble! c'est chez nous, dans nos écoles, dans ces écoles congréganistes qu'il est grand temps de fermer, parce que, dit M. Combes, le service de l'instruction publique est désormais assuré, c'est là qu'on est réduit à venir chercher les maîtres supplémentaires dont on a besoin ! La passion a-t-elle jamais engendré plus monstrueuses contradictions ?
La passion 1 c'est bien plutôt la haine qu'il faut (lire. Car est-ce autre chose que la haine qui peut con-
COMBATS D HIER ET D AUJOURD HLI lyC)
(luire des hommes investis de la haule mission de représenter le pays, des hommes, comme M. Buisson, chargés hier et pendant de longues années de diriger l'enseignement primaire, désignés, dit-on, pour gouverner demain l'instruction publique, est-ce un autre sentiment que la haine qui peut leur conseiller, non contents d'écraser leurs adversaires avec toute la puissance des lois, de les outrager, d'abord, dans leurs convictions les plus intimes, par d'irrémissibles paroles ?
Où est, à cette heure, la neutralité promise? où est le respect annoncé de toutes les croyances, de toutes les religions, le rêve qu'on nous offrait, d'un large enseignement, étranger à tous les dogmes, déférent env^ers tous, tel que jamais de la bouche du maître ne put tomber une parole capable de blesser la conscience d'un père, d'une mère ou d'un enfant? M. Rabier écrit, dans son rapport : u Les programmes des écoles de charité étaient limités à des rudiments de lecture et d'écriture, remplis presque entièrement par le catéchisme, la prière, la lecture des ouvrages dévots.
t L'enseignement donné par les congrégations n'a pas tellement changé, puisque, dans une séance récente, le président de notre commission, l'honorable M. Buisson pouvait dire : « En le combattant, nous ne nous sommes attaqués ni à des sentiments, ni à des idées dignes de respect. Nous ne menaçons la liberté d'aucune conscience humaine, nous dénonçons l'habile et redoutable organisation d'un fétichisme qu'il faut à tout prix extirper de la terre de France. »
Sur les programmes d'enseignement, je n'ai qu'un mot à dire. Il suffirait aux congrégations, pour confondre l'accusateur, de produire les résultats des examens subis par leurs élèves. Par exemple, en moins de
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vingt-cinq ans, les élèves des Frères de Ploërmcl ont obtenu aj.ooo certificats d'étude ; en cette seule année 1902, les Frères de Saint-Gabriel ont présenté aux divers examens 1.017 candidats, sur lesquels (S/jo furent admis.
Mais c'est le petit coté du sujet, la monnaie courante de l'invective. Cela peut se supporter, parce que cela peut se discuter. Ce qui est intolérable, ce qui doit être livré à l'indignation générale, jose le dire à celle des incroyants eux-mêmes que n'aveugle pas le fanatisme, c'est l'injure adressée à nos sentimcînts, à nos idées, à notre foi.
Je dis l'injure. Est-ce que je vais trop loin? Quand, parlant dun enseignement borné, ilit-il, au catéchisme, à la prière, à la lecture des livres de piété, M. Rabier invoque le haut témoignage de M. Buisson, pour déclarer qu'on peut le combattre sans s'attaquer « à des sentiments, à des idées dignes de respect ». qu'on doit le dénoncer comme un d fétichisme qu'il faut à tout prix extirper », je demande, s'ils n'entendent pas outrager, ce ([ue l'un et l'autre veulent dire.
M. Buisson protestera quil n'a rien dit contre la religion, bien au contraire, que le jour où il a prononcé ces paroles, il avait eu soin de les expliquer d'avance et, sans doute, il en rappellera le texte complet que voici : « Ce que nous voulons comljattre, ce n'est pas l'idée religieuse, mais l'idée ecclésiastique, l'organisation cléricale, la tyrannie cléricale, ce qui met au service delà contre-révolution tout un système de contreéducation, qui, sous prétexte de religion, perpétue les -superstitions, les préjugés et les fanatismes : c'est cet ensemble de procédés qui constituent une véritable entreprise d'abêtissement. »
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Gomme, au milieu des applaudissements de la majorité, la droite protestait contre l'outrage, M. Buisson se replia, pour se défendre, sur des articles que M. l'abbé Ilemmer a publiés, en 1900. dans la Semaine religieuse de Paris, et dont, en 1901, M. Trouillot avait déjà fait grand état : l'auteur qui ne pensait pas, sans doute, fournir ainsi des armes aux pires ennemis de l'Eglise, a, sous sa responsabilité, jugé très sévèrement, et. à mon avis, en dépassant le but, certaines pratiques de dévotion dont il a flétri la puérilité. Que M. l'abbé Ilemmer ait porté ces jugements, c'est son droit, il est qualifié pour le faire, encore que, peutèlre, eût-il mieux valu, en vue du bien qu'il se proposait, y mettre moins d'éclat. Mais le grand zèle de M. Buisson, pour la discipline de l'Église et l'orthodoxie de ses doctrines, aurait, en vérité, de quoi faire sourire, s'il ne méritait surtout d'être dénoncé, comme une manœuvre destinée, sous le couvert de la crédulité publique, à cacher d'autres desseins. L'Évangile, dont M. Buisson a pratiqué la lecture, montre ainsi les scribes et les pharisiens excitant le peuple contre Jésus, dans le temps qu'ils avaient résolu sa mort, en l'accusant de violer, par la guérison d'un malade, la sainte règle du Sabbat.
Nous trouverons, tout à l'heure, un autre exemple, non moins plaisant, ni moins douloureux, de cette belle austérité, dans le soin qu'ont voulu prendre M. Combes et M. Rabier de réformer la prédication et l'éloquence de la chaire. Ce sont là — on les reconnaît au passage — de ces « subterfuges » dont se plaignait M. \iviani, qui servent à masquer l'entreprise anlichrétienne, par d'habiles et opportunes distinctions. M. Buisson respecte donc la religion, cela est entendu :
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il la respecte, disait-il, dans le même discours, comme une «synthèse hâtive et provisoire». C'est ce qu'il appelle ne pas attaquer des « idées dignes de respect » et seulement « dénoncer l'habile organisation du fétichisme». Je ne m'étonne pas que M. Rabier, moins versé dans l'art subtil des dispytes philosophiques, ait été droit au but et, comme il convenait, appliquant à l'enseignement du catéchisme et de la prière, fondements essentiels de la « provisoire synthèse -) du christianisme, les paroles de M. Buisson, en ait sans hésiter donné la conclusion naturelle par ces mots : « C'est un devoir pour nous de ruiner un tel enseignement. »
Voilà donc le but, officiellement avoué. Il ne s'agit pas <( d'idée ecclésiastique », il ne s'agit pas « d'organisation cléricale » : il s'agit de ruiner l'enseignement chrétien.
Ainsi apparaît, dans toute son évidence, le caractère de la campagne commencée. Ce n'est pas une œuvre de libres penseurs, indifférents à toutes les croyances et essayant d'établir entre elles un pacte de neutralité. C'est une conjuration de sectaires, associés par le lien d'une haine commune contre le christianisme.
Associés pourquoi ? Pour détruire, car d'opposer à ce qu'ils veulent supprimer, quelque enseignement moral qui mérite ce nom, c'est de quoi, jusqu'ici, l'expérience les montre incapables.
M. Combes, pressé par l'ineffaçable souvenir des leçons sacerdotales, l'a proclamé, peut-être malgré lui. dans cette séance célèbre du 26 janvier dernier où il
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faillit par sa fameuse déclaration faire tomber le « Bloc )-> en poussière.
C'est une scène qu'il faut conserver et qu'on ne se lasse point de relire: je veux la replacer, ici, tout entière sous les yeux des lecteurs, telle qu'elle est rapportée par le Journal officiel :
M. LE pRÉsmENT DU CONSEIL. — Uii pcuplc lia pas été nourri en vain, pendant une longue série de siècles, d'idées religieuses, pour qu'on puisse se flatter de pouvoir y substituer en un jour, par un vote de majorité, d'autres idées contraires à celles-là. (Très bien '. très bien '. au centre et à droite. — Xouvelles interruptions à l'extrême-gauche.)
Vous n'effacerez pas dun trait de plume les quatorze siècles écoulés. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs. — Exclamations à r extrême gauche.)
M. Dejeante. — La Révolution l'a bien fait.
M. LE président du conseil. — Avant môme de les effacer, il est de votre devoir de vous demander à l'avance par quoi vous les remplacerez. Nouvelles exclamations à l' extrême-gauche et sur divers bancs à gauche.)
M. Delarue. — Nous ne les remplacerons pas !
M. Selle. — Il n'en est pas besoin !
AI. LE président du conseil. — Je respecte sincèrement les convictions de l'honorable préopinant, mais je ne crois pas que la majorité, que dis-je ? que la presque unanimité des Français puisse se contenter, comme lui, de simples idées morales, telles que... {Vifs applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. — Protestations à l'extrême-gauche.)
M. Ferdinand Buisson. — C'est la négation de nos lois scolaires, n
lô/j COMBATS I) niEii r,T I) viMoi un IIUl
On comprend certes la surprise (louloureusc de M. Buisson. Il a raison, c'est la négation absolue de toute la doctrine philosophique sur laquelle s'est fondée la théorie de l'école neutre: c'esl la condamnation de la morale indépendante.
Gcpcndanl. réniolion élant un })eu calmée, M. Combes continue :
« M. LE l'UÉsiDENT Di CONSEIL. — .Jc rcpreuds ma phrase. Je disais que notre société ne peut pas se contenter des simples idées morales telles qu'on les donne actuellement dans l'enseignement superficiel et borné de nos écoles primaires. (Bruit à l'exirâme-gauche. — Mi'c approbation an centre.)
Pour que l'homme puisse afl'ronter les difficultés de la vie avec ces idées, il faut les étendre, il faut les élcAcr. il faut les compléter par un enseignement que vous n'avez pas encore créé et que vous devez créer avant de songer à répudier l'enseignement moral qui a été donné jusqu'à présent aux générations. {Inter raptions à r extrême-gauche. — Applaudissements au centre et à droite. )
Quand nous avons pris le pouvoir, bien que plusieurs d'entre nous fussent partisans théoriquement de la séparation de l'Église et de l'Etat, nous avons déclaré que nous nous tiendrions sur le terrain du Concordat. Pourquoi ? Parce que nous considérons, en ce moment, les idées morales telles que les Églises les donnent — et elles sont les seules à les donner en dehors de l'école primaire — comme des idées nécessaires. (\ ives récl(unations à gauche et à l'extremegaache. — Appiaiutissements au centre et à droite. — Mouvement prolongé.) »
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Qu'est-ce à dire, sinon que les idées religieuses sont les bases nécessaires de la morale ?
En vain, M. Combes, harcelé pendant huil jours par les plaintes amères de ses amis, par les anatlièmes de la Lanterne, par les pénibles justifications de la Petite République, sommé de se rétracter et de rendre à la majorité, par une déclaration franchement antichrélionne, sa confiance ébranlée, en vain M. Combes s'estil exécuté dans la séance du 4 février. M. Carnaud, qui se donne à la Chambre, étant instituteur, comme le représentant du corps tout entier, l'avait doucement invité à s'expliquer, non sans protester d'ailleurs de ses bonnes intentions pour un président du conseil (( qui ne saurait être suspect •>. ayant déclaré «ne croire à aucun dogme d'aucune religion ». Donc M. Combes s'exécuta. Il dit :
« Messieurs, je n'ai jamais cessé — et c'est mon dernier mot — d'avoir foi dans cette instruction — (exclusivement basée sur la justice, la raison, la solidarité), — pour former l'intelligence de nos enfants et pour inculquer à leur âme les principes d'une morale d'autant plus solide qu'elle est indépendante de tout dogme, et d'autant plus noble qu'elle est dérivée uniquement des idées éternelles et nécessaires de justice, de devoir et de droit. Vifs applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.) ))
On ne saurait, assurément, s'humilier par une plus complète rétractation.
Plusieurs s'en sont étonnés, comme ils s'étaient étonnés déjà de la première déclaration. Ils ont eu tort et pour l'une et pour l'autre. M. Combes est dans la tradition. Le 2G janvier, il a parlé comme le faisaient à la Constituante, et à l'Assemblée législative, en 1790
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et cil 1792. Lecoz, révèquc jurcur d'ille et \ ilaine, et Torné, l'évêque du Cher : et le 4 février, on a cru voir Fauchet, l'évêque du Calvados, déposer sur le bureau de l'Assemblée sa croix pectorale et mettre sa calotte dans sa poche, pour obéir au vote interdisant le costume ecclésiastique.
Les paroles de M. Combes subsistent néanmoins : elles éclairent tout le débat. Il la dit excellemment : u L'enseignement qui doit remplacer celui de la morale chrétienne n'est pas encore créé. »
On y travaille depuis vingt ans. On pourrait faire un recueil de tous les écrits, de tous les discours accumulés, en ces vingt années, pour célébrer la morale indépendante, et l'intituler : « A la recherche de la morale. »
Cette recherche épuise les docteurs de la loi. M. Carnaud, à la Chambre, le i/i février, dans ce discours même où il appelait M. Combes à s'expliquer, a cherché longuement à faire comprendre « quelle est la base sur laquelle doit reposer la morale de notre époque ». Son discours est très intéressant, par l'intensité de l'effort et la nullité du résultat.
(( La grande loi qui domine l'histoire de la création, a dit M. Carnaud, c'est la loi du progrès, c'est la loi éternelle, la loi immortelle qui durera autant que l'humanité même. Je crois, dès lors, que ce qui doit servir de base à l'enseignement de la morale dans nos écoles, c'est la loi du progrès. » Soit ! et voilà une solution, encore qu'il faille s'entendre sur le progrès lui-même, et que ce puisse être là, entre les professeurs eux-mêmes une source de graves difficultés. M. Carnaud en veut-il un exemple ? U connaît certainement, au moins de renommée. M. Jules Payot, actuellement recteur dAca-
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demie à Chambéry, qui dirige le Volume, journal des instituteurs et institutrices, peut-être en concurrence avec le Bulletin des instituteurs et institutrices de France, journal de M. Carnaud lui-même.
Voici comment s'exprimait, en iSgô, M. Pavot dans un petit livre intitulé l'Éducation de la démocratie :
u L'enthousiasme scientifique a fait place au découragement. On voit aujourd'hui que la science est tournée vers la pratique et qu'elle est impuissante à satisfaire les besoins de l'âme et même les besoins inférieurs de l'intelligence. Elle laisse sans solution le problème de nos origines et de notre destinée et elle a aggravé le découragement en mettant en pleine lumière la nullité de l'importance de notre globe dans l'univers. Enfin, elle n'a aucunement amélioré la situation sociale: la misère est plus terrible que jamais et plus poignante. La civilisation a abouti à ce monstrueux non-sens de nations prêtes à s'entre-détruire. Il n'est pas démontré que les progrès de l'industrie aient allégé le travail d'un seul d'entre nous... »
Qu'en pense M. Carnaud.^ Pour édifier la morale, voilà, sans doute, une base fragile. M. Payot. luimême, ne nous offre pas mieux. 11 s'est livré, dans les derniers numéros du Volume, pour répondre aux questions inquiètes d'un instituteur, à une étude hebdomadaire sur les « sanctions de la morale ». Il y pose la redoutable question qui presse tous les hommes : le pourquoi de la vie, le pourquoi de la souffrance, le pourquoi des injustices humaines, et il n'y trouve qu'une réponse que voici : u Nous n'en savons rien. A chacun de se consoler comme il l'entend et d'accepter les hypothèses dont il voudra s'enchanter soi-même. A vous de voir si la (( vieille chanson » peut encore
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VOUS bercer, ou si vous préférez vous enfermer dans un stoïcisme farouclie... »
M. Pavot ajoute : c Ces questions-là. nous ne les abordons pas : nous n'avons rien à dire. Toutes les explications nous paraissent si puériles ! »
N'en déplaise à M. Payot. c'est se délivrer à trop bon compte de la diiTîculté. Il y a, en France, des millions d'hommes et de femmes — et ce ne sont pas seulement les clirétieus — qui se posent « ces questions-là », et qui veulent armer leurs enfants contre le trouble qu'elles éveillent, contre les tentations quelles suggèrent. Ce n'est pas assez de leur répondre : « Nous n'avons rien à dire. » Le christianisme, lui, leur donne une réponse. M Payot la trouve puérile : c'est son affaire. Beaucoup de parents, le plus grand nombre assurément, sans parler même des catholiques pratiquants, jugent, au contraire, que c'est la seule qui vaille. Us sont, là-dessus, de l'avis de M. Combes, ils considèrent « les idées morales, telles que les Églises les donnent, comme des idées nécessaires ». Et. cela étant, ils veulent qu'on les laisse libres de les enseigner à leurs enfants.
AI. Jules Payot pense que n ce n'est qu'une question de mot'). S'employant de son mieux, dans le numéro du Volume du - février, à tirer M, Combes du mauvais cas où l'avait mis sa déclaration du 26 janvier, et citant, à cette fin, un discours de lui au Sénat, dans la discussion de la loi sur les associations, où déjà il avait exprimé sa pensée philosophique, M. Payot constate qu'à aucun moment M. le président du conseil n'a entendu parler d'autre chose que de la « religion dite naturelle», c'est-à-dire la «religion réduite a sa plus simple expression » 1 Puis, afin de ne fâcher personne
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el d" accorder tous ses auteurs, il revient à la réplique, très vive cependant, que M. Buisson opposa à M. Combes après s'être écrie: « c'est la négation de nos lois scolaires ; » et il montre qu'au fond les deux augures, un moment irrités, n'eurent pas de peine à s'entendre. Je crois qu'il a raison. Là-dessus. M. Pavot conclut donc : « Voilà le débat posé dans toute sa netteté : la question n'est qu'une question de mot : avons-nous avantage à conserver le mot religion pour désigner cette croyance, cet acte de foi au triomphe final de l'épanouissement de la vie de l'esprit ? acte de foi qui n'implique aucune sanction religieuse, aucune croyance définie, précise, à une vie future, à un dieu personnel ou non, qui implique seulement un acte de foi en la direction, bonne, juste et intelligente de l'Inconnaissable !' C'est une «[uestion de mots, iion une question de fond. »
J'ose dire à M. Payot que, pour la grande majorité des parents français, je ne dis pas des catholiques, je dis de tous ceuv qui, sans y mettre tant de philosophie, écoutent tout simplement l'avertissement de leur conscience, j'ose lui dire que, pour cette grande majorité, la religion n'est pas seulement un mot, mais le fondement nécessaire à l'éducation, précisément parce qu'elle asseoit la morale sur des croyances précises et de foriTielles sanctions. Quant aux autres, je ne pense pas du tout que cette espèce de vague rationalisme soit davantage pour les satisfaire. Ils ne veulent pas plus du Dieu personnel des chrétiens que de l'Inconnaissable intelligent de M. Payot ; ils aiment mieux aller tout droit au dieu-Progrès de M. Carnaud : c'est encore moins gênant.
Au reste, ce sont là d'assez vains piopos. Aussi bien.
igO COMBATS D HIER ET DALJOURDIILI
séminaristes dépouillés de la soutane, pasteurs évadés de leur église, professeurs en quête de la morale, instituteurs socialistes, tous auront bientôt fait de s'entendre, et c'est la Loge maçonnique qui les mettra d'accord, par la plume de M. Habier, sur cette formule |:)rali(pi(' : (( G'esl un d(!\oir pour nous de ruiner l'enseignement chrétien. » M. Rabier ajoute, dans une étrang'e vue de l'histoire : « C'est le moyen de rendre ù notre pays la belle unité morale qui dans les temps passés a fait sa force et rendu son histoire illustre entre toutes. ))
Comme si, dans les temps passés, l'unité morale de la France n'avait pas reposé tout entière sur l'unité des croyances, c'est-à-dire sur le catéchisme chrétien ! Comme si ce n'était pas par sa vocation chrétienne qu'elle est devenue jadis illustre entre toutes les nations !
Ainsi se justifie le mot de M. Brunetière, parlant, dans la chronique do la Revue des Deux-Mondes de la u majorité de sectaires » qui nous gouverne : c; Elle a un Credo que, dans un pays catholique et chrétien, on peut appeler un aniicredo. »
On n'y peut, sans doute, arriver d'un seul coup : il faudra, pour atteindi'e le but, quelques étapes successives dont j'ai, sans peine, marqué d'avance la gradation. Mais la suppression des congrégations enseignantes est déjà, pour commencer, une assez belle besogne.
Ce n'est, d'ailleurs, dès cette première étape, que la moitié du programme.
Il faut encore, afin de préparer le régime futur, réduire autant qu'il se pourra la liberté du culte catho-
liquc. La suppression des congrégations, dites prédicailles, y pourvoira.
Tout à l'heure, nous avons entendu M. Combes et M. Rabier, pour demander la fermeture des collèges et des écoles congréganistes, assurer, sous la garantie de M. Buisson, qu'ils ne touchaient pas à la liberté d'enseignement, el ([u'ils n'avaient d'autre dessein que de sauver l'enseignement religieux lui-même des périls du fétichisme.
Le même artifice va servir ici. En proposant la suppression des congrégations, vouées à la prédication, non seulement on protestera qu'on ne porte aucune atteinte à la liberté du culte, mais on dira, sans rire, qu'on veut au contraire lui restituer son véritable caractère, en affranchissant le clergé paroissial du despotisme des moines, et la chaire chrétienne de l'invasion des religieux.
Ce grand souci des intérêts de l'Église est édifiant. M. Waldeck-Rousseau en avait donné l'exemple dans son discours de 1901, il avait dit : « Si l'on vient à dire que des congrégations religieuses sont nécessaires pour la défense et la propagation du culte catholique, ne fait on pas quelque injure imméritée au clergé français ? »
Et, offrant à ce clergé séculier sa haute protection, il avait donné à entendre que plus d'un, parmi ses membres, et non des moindres, gémissait sous le poids dont (( pèse sur eux la domination du régulier. »
Les disciples n'ont eu garde d'oublier cette leçon du maître : seulement, il y avait la manière ! M. Combes et M. Rabier y ont mis la leur, qui n'est pas la même. M. Rabier nous dit que : a Le clergé paroissial avait l'unique, ou presque l'unique préoccupation de main-
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loiiir OU (le raïuciier les fidèles dans les chemins de l'exacte obsejvance cuUiielle, de conserver ou d'augmenter le nombre des brebis de leur troupeau évangélique. »
Et de voir qu'autour de cet aimable troupeau surviennejitdes bergers dont il n'aime pas l'habit, que ces chemins de l'observance cultuelh; sont foulés par des( passants (jui lui déplaisent, M. Habier ne se console pas. L'observance, ne lui parlez ])as d'autre cliose ! Les nouveaux prédicateurs ne s'en soucient plus, paraît-il, et M. Rabier en a, tout de suite, découvert la raison qui mérite d'être ici soigneusement notée, comme un témoignage nouveau d'une violence poussée jusqu'à l'outrage. C'est, dit-il, que ; (( La loi religieuse leur est indifférente, sauf dans ses manifestations extérieures ; seule, la foi politique les intéresse. »
Voilà le jugement de AI. Rabier sur des hommes qu'il ne connaît pas, dont il n'a cherché, jii par des entretiens, ni par des lectures, à étudier l'ame et à scruter les pensées. Ces hommes se sont appelés, Lacordaire, qui rétablit en France les Frères Prêcheurs, probablement un de ceux de qui M. Rabier pense que « parler de leur éloquence serait presque toujours exagéré », Pierre Pététot, qui restaura l'Oratoire, Marie- Joseph Coudnn, le fondateur des Picpu tiens, plus près de nous, le cardinal Guibert, oblal de Marie, archevêque de Paris, qui jeta les fondements de cette basilique de Montmartre dont M. Rabier ose bien insiimer qu'elle fut une entreprise de spéculation, et sans se douter peut-être du degré d'outrage oh il s'abaisse, comparer, pour la llétrir, la destination sacrée au culte des idoles. Ces hommes furent environnés du respect, quelques-uns de l'admiration, de tous ceux ([ui les
COMBATS D HIEK ET d'aLJOLKd'hUI I qS
counoreiit, amis, indifFérents, ennemis même s'ils en eurent! Leurs vies sont écrites : M. Rabier les a-t-il lues avant de jeter, à eux et à leurs successeurs, la plus cruelle injure qui se puisse concevoir pour un religieux ;' Cette injure, a-t il cherché, par la moindre preuve, à la justifier? \ quoi bon i' M. Rabier l'a dit : il ne s'agit pas déjuger, mais de condamner. Et moi je dirai : à quoi bon discuter ? devant un tel procédé de polémique, il n'y a que le dédain qui puisse être une réponse.
M. Combes, lui, a voulu argumenter. U a dit d'abord : (( Le clergé français qui, aux siècles précédents, a brillé avec tant d'éclat dans l'éloquence sacrée, s'est, de nos jours, déshabitué delà prédication, s'en remettant à de véritables spécialistes qui, dans l'espace de soixante ans, formés en véritables agrégations monacales, sont arrivés à exercer sur ceux auxquels ils prêtaient leur concours une telle domination, que souvent on les confond avec les autres. )>
M. Combes, en effet, me paraît avoir singulièrement confondu, comme il le dit, les uns avec les autres. Dans ces siècles précédents dont il invoque lexemple, où le clergé « brillait avec tant d'éclat dans l'éloquence sacrée », pense-t-il donc que cet éclat fut le monopole du clergé séculier P et qu'à côté de Bossuet et de Fénelon, il n'y eut point d'autres orateurs qui parurent avec quelque gloire dans la chaire chrétienne P Au xvf siècle, le P. Cotton dut à ses prédications la renommée qui tourna vers lui la confiance d'Henri l\ : on s'accoi'de à trouver que ses prédications marquent une première étape dans l'affranchissement du mauvais goût dont la chaire était alors infestée : c'était un jésuite. Le P. SenauU. qui prononça l'oraison funèbre
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ig/i COMBATS Diiiinv ET d'aljolud'hui
de Louis XIII et de Marie de Médicis. était oratorien. Le P. Lcjcune, surnommé « le missionnaire aveugle », qui passa sa vie, malgré son infirmité, à évangéllser les campagnes, l'était également. Claude de Lingendes, un des plus célèbres prédicateurs du xvii" siècle, était jésuite. Jean-Eudes de Mézeray, frère de l'historien, d'abord oratorien, fut ensuite le fondateur de la congrégation de Jésus et de Marie, dite, à cause de lui. des Eudistes. Et enfin, pour finir par des noms qui sont dans toutes les bouches, Mascaron et Massillon a})partenaient à l'Oratoire. Flécliier fut prêtre de la Doctrine chrétienne, et le grand Bourdaloue était jésuite. Tous, suivant l'expression de M. Combes, furent « des spécialistes, formés en agrégations monacales». Le clergé séculier, M. le président du conseil l'assure et j'en tombe d'accord, n'en brillait pas avec moins d'éclat.
Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui, et quelle est cette singulière accusation, portée par M. Combes, contre le clergé paroissial de s'être « déshabitué de la prédication » ? J'ignore si M. Combes fréquente les offices. Pour le cas où il n'en ferait rien, je puis lui certifier, y assistant régulièrement, que les curés ne se déchargent sur personne, sinon sur leurs vicaires, du soin de faire, le dimanche et les jours de fête, le prône paroissial, qui n'est point, comme le sait certainement M. Combes, la moins importante ni la moins difficile des prédications : et, si cela est vrai des grandes villes, combien plus encore des campagnes où je ne sache pas qu'on ait coutume, à la messe dominicale, d'entendre souvent d'autres sermons que celui du curé.
Mais il y a le Carême, il y a l'Aven t, il y a les retraites et aussi les missions, ces missions dont le seul
COMBATS d'hier ET d'aUJOLRDIIL I IQS
nom suffît à faire sortir du tombeau le spectre de ce pauvre fou de Montlosier, célèbre, déjà, bien avant le jour 011 il les dénonça, pour avoir proposé, pendant la Révolution, de faire entrer en France, afin de la terrasser, tous les Capucins d'Europe ! Il y a donc ces prédications spéciales qui souvent, il est vrai, au temps de Massillon et de Bourdaloue, comme au nôtre, sont confiées à des religieux. Confiées par qui ? Est-ce que M. Combes s'imagine que les religieux pénètrent dans les églises par surprise, ou s'installent dans les cliaires de vive force ? Ils prêchent tout simplement parce que les curés les y invitent, et que les évêques les y autorisent, et ils ne le pourraient pas autrement, en vertu du droit ecclésiastique lui-même. Et pourquoi les évêc[ues et les curés font-ils appel aux religieux, pour ces prédications spéciales ? M. Waldeck-Rousseau s'est grandement scandalisé de cette préférence, et M. Combes n'est pas loin d'y voir la marque d'une sorte d'hypnotisme exercé par les moines sur le clergé séculier.
La question est bien plus simple. Les curés appellent les religieux, parce que le clergé paroissial, écrasé par le ministère, n'a pas le temps de suffire à la tâche. C'est une grande affaire que de préparer un Carême ou un Avent. Pour moi, qui ai composé quelques discours dans ma vie, je n'ai jamais pensé sans effroi à ce que pouvait être ce redoutable labeur. Que M. Rabier l'ignore, cela est naturel. Mais M. Combes ! ses souvenirs ne lui enseignent-ils rien là-dessus ? Le Père Monsabré qui illustra si longtemps la chaire de Notre- Dame, s'enfermait dans la retraite, de longs mois à l'avance, pour préparer ses conférences. Quel est le prêtre de paroisse qui peut en faire autant ? Lacordaire
IqG flOMBA'IS d'iIIEH ET d'aUJOURd'iK I
éci'ivait, il y a soixanle ans, dans son Mémoire sur le réUibiissetnent des Frères Prêcheurs : v. Si rare talent qn'nn jeune lionnne ait reçu de Dieu, ya-t-il en France lin évêqne ([ui peut lui donner i\\i lemj^s, le temps qui est le père nouriicier de loni progrès ? » Qu'on ajoute à cela réci'asanlc fatigue de la prédication elle-même, et voilà ])onrqnoi le clergé séculiei' l'iançais qui, selon M. Combes, avait c non seulement le droit, mais encore le devoir de garde !• pour lui le monopole de la prédication », n'en a cependant lien l'ait. Il n'en avait pas le droit, car la prédication est le monopole du sacerdoce et non d'une fonction ecclésiastique; il n'en avait pas le devoij-, dans notre temps plus que dans les temj)s anciens oii il ne l'a jamais fait : aurait-il en l'un (i l'antre qu'il n'en aurait pas eu la possibilité, et cela répond à tout.
Mais ces discussions sont étranges. Je le disais déjà, en 1901, et il faut le répéter : « La prétention est plaisante, en vérité, d'hommes qui ont rompu tout lien avec l'Eglise, avec sa foi, avec sa doctrine, avec son enseignement, et qui veulent nous apprendre ce qui convient à son bien, à sa dignité et au plein épanouissement de sa mission. » Il y a dans l'Eglise des autorités instituées pour juger ces (jviestions. C'est le Pape et ce sont les évéques. Le Pape, il y a deux ans, a fait entendre, sur la ([uestion des congrégations et sur le rôle nécessaire qu'elles remplissent dans l'Eglise, des l^aroles décisives. Il y a quelques mois, les évêques de France, remplissant le devoir <1e leui- cliarge et usant d'ailleurs du droit qui leur a])partient comme à tous les citoyens, adressaient au Parlement une pétition célèbre qui fut. à la fois, le témoignage éclatant de leur accord sur cette grave (juestion, et la solennelle alïîrmation
COMBATS D IIIEH ET I) VUJOl RD IILI
(les services rendus par les coiigrégalions, dans les diocèses quils ont la mission de gouverner. Il a ])lu à M. Combes, pour essayer d'amoindrir la portée dun acte si considéraTjle, d'en paraître châtier laudacc, par des suppressions de traitement et des déclarations d'abus. M. Combes ne s'imagine pas que ces puériles démojîstrations puissent, en cpioi que ce soit, impressionner les esprits de ceux pour cpn, en matière religieuse, la parole des évéques passe avant celle des ministres, des préfets et même des conseillers d'Etat. Quoi c[u'on fasse, avec ou sans déclaration d'abus, cette parole subsiste. Elle sulfit. Désormais, si M. Combes et M. Rabier sont inquiets de la domination que les congrégations font peser sur le clei'gé séculier, ils peuvent être rassurés. Les évêques ont parlé, au nom de tout leur clergé : il n'y a plus de place pour de prétendues divisions. L'union est entière, c'est un bloc. 11 faut chercher autre chose.
M. Combes s'imagine avoir trouvé un terrain plus solide en s'attaquant aux c( sanctuaires spéciaux », aux « basiliques », soidigne-t-il, avec une particulière indignation, se figurant sans doute, trop oublieux décidément de sou rudiment ecclésiastique, qu'une basili([ue est une église de congrégation, et qu'il dépend du bon plaisir d'un religieux quelconque d'en donner le litre à la prendère chapelle venue. Faut-il donc lui rappeler qu'une basilique est un édifice religieux érigé en cette qualité, sur la demande de l'évêque diocésain, par un décret du Pape ; qu'il y a beaucoup de basiliques qui sojd, en même temps, des églises paroissiales, comme Notre-Dame et Sainte-Clotilde sans sortir de Paris, et (pi'inversement beaucoup de sanctuaires de pèlerinage ii'oid pas reçu ce titre éminent ? Mais, basilique ou non,
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ce (jui trouble M. le président du conseil dans son zèle pour la liberté religieuse, c'est qu'il y ait, en si grand nombre, des lieux de prière dont il ne voit pas l'utilité. Quoi ! dit-il, il y a en France 34. 000 églises ((concordataires ), et cela ne suffirait pas;' Qu'en sait-il? est il juge des besoins du culte et de ce qui convient au bien des âmes? Ces sanctuaires sont-ils créés à linsu des évêques et sans leur autorisation? Les prêtres qui les desservent le font-ils sans leur permission? Voilà toute la question : car, seuls, les évêques sont ici compétents. Et si, en effet, comme nul ne le peut contester, c'est avec leur aveu et munies de leur indispensable consécration que ces églises se sont ouvertes, M. le président du conseil ne voit-il pas qu'une fois de plus, il se lieurte à la ridicule prétention de s'ériger en évéque laïque, en censeur civil de l'orthodoxie ecclésiastique ?
Mais il se heurte à bien autre chose encore, et plus redoutable pour lui qu'un ridicule de plus : il se heurte à l'impérieuse, à l'irrésistible poussée de la foule chrétienne.
C'est ce qui irrite M. Combes et bien plus encore M. Rabier. lequel s'en venge par l'injure, suivant sa coutume, en dénonçant, par des termes qu'à peine j'oserais reproduire, s'il ne fallait les faire lire au peuple catholique, trop ignorant des outrages qu'on lui prodigue, (( le culte des idoles », et les (( exhibitions scandaleuses (( où se (( reculent les bornes de la superstition. »
Allons au fond ! C'est Lourdes qui vous gêne ! Lourdes qui inflige à votre rationalisme orgueilleux une impardonnable humiliation, à votre triomphante incroyance une insupportable défaite ! Oui. il est vrai, d'un bout à l'autre de l'année, des foules accourent à
Lourdes, non pas de la France seulement, mais du monde entier, malades et bien portants, hommes et femmes, multitude où tous les rangs sont confondus, où seul en distingue quelques-uns le privilège de porter les infirmes, de panser leurs plaies, de les soigner à Ihospice. où il n'y a ni riches, ni pauvres, ni républicains, ni réactionnaires, mais seulement des croyants, malheureux épuisés de souffrance qui espèrent la guérison, âmes tourmentées qui demandent la paix, victimes de la douleur qui cherchent la consolation, tous, aspirant au miracle, buvant à longs traits dans leau de la source, dans l'air du rocher, la vie surnaturelle qui les ranime, les soutient et les console de vous, de votre naturalisme et de votre tyrannie.
Ah! oui. cela vous gène et cela vous irrite : je le comprends et je serais presque tenté de m'en réjouir. Votre colère est le signe de notre force. Vous avez celle des lois : nous avons celle des âmes. Ceci tuera cela.
Essayez donc de toucher à Lourdes ! Joignez l'odieux au ridicule. Si vous osez, écrivez sur la grille qui ferme la grotte :
De par la loi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu I
et puis mobilisez, pour arrêter la foule, les gendarmes, la troupe elle-même, les préfets, les procureurs et les commissaires ! Vous le pouvez, vous pouvez tenter de barrer le torrent ! Vous réussirez peut-être un jour, une heure! Mais, derrière votre barrage, le torrent grossira, vous en aurez doublé la puissance, et c'est lui qui aura le dernier mot.
200 COMBATS 1)II1I;K El D AUJOURD HLI
Vussi hicn. {{iiill;)ii>^ ce débiit. où se licurtciil en un irrémédiable couilil la loi el la persécution, et venons, enfin, aux arguments politiques que M. Combes invoque pour justifier la suppression des congrégations prédicantes.
Ayant, comme j'ai dit. a\ancé celle singulière proposition que « le prêtre français avait non seulement le droit mais le devoir de garder pour lui le monopole de la prédication religieuse », M. Combes ajoute : « L'organisation concordataire tout entière repose sur ce fait, et les archives du ministère tles Cultes contiennent encore les autographes mêmes de Napoléon, réglant, jusqu'en ses moindres détails, l'exercice de la prédication ))
Napoléon ! il fallait s'y attendre : c'est Vultima ratio des jacobins ; et quel Napoléon ? non pas celui des premiers temps du Considat, du puissant organisateur de la société moderne, dont, qui que nous soyons et quoi que nous pensions, il faut bien que nous reconnaissions à chaque pas l'ineffaçable empreinte, mais le Napoléon de l'Empire, aveuglé déjà par la gloire, emporté par la folie du despotisme.
M. Combes invoque les lettres de Napoléon sur les affaires religieuses. Il a raison : il aurait pu en copier quelques-unes au ha-sard pour servir d'exposé tles motifs à ses projets de loi. par exemple, celle qu'il adressait, de Schœnbrunn, le 8 octobre 1809, au cardinal Fesch : (( Quant aux missions intérieures, on m'a rendu compte qu'elles faisaient du mal. Mon clergé séculier est d'ailleurs trop bien composé pour (|ue j'aie
besoin de ces éiiergumènes- dont je jic connais pas les principes. »
C'est tont à fait cela : M. Combes, non pins, n'a pas besoin de ces énergumènes : il a trop de confiance dans son clergé séculier, et il ne lui reste plus pour achever son personnage, qu'à conclure, comme Napoléon, à qui le Cardinal, par des lettres très fermes, du mois d'août 1807. avait fait pressentir les dangers de sa politique : (( Je ne partage pas la crainte que Aous me faites entrevoir, parce qu'il est du devoir de mon clergé de m'obéir, et que le Saint-Esprit cesserait d'être avec lui, le jour où il tenterait de s'écarter de l'obéissance qu'il me doit. »
Est-ce ce Napoléon-là dont M. Combes réclame la succession? On aimerait à le savoir. Mais non, M. Combes se borne, ne pouvant faire ]ierdre à son clergé le Saint-Esprit, à lui faire perdre son traitement. Le Napoléon dont il veut parler, ce n'est pas celui-là, c'estceluidu décrctdu 3 messidor an XII (22 juin i8o4), l'une des armes principales que la République aime à tirer de l'arsenal napoléonien.
M. Waldeck-Rousseau a même fait mieux que de l'en tirer : il l'a, comment dirai-je ?... perfectionnée pour la mieux approprier à sa conception particulière de la liberté religieuse. Peut-être a-ton oublié cette instructive histoire : on se perd un peu dans le fourré des applications de la loi de 1901.
C'était après la volontaire dissolution des Jésuites qui. prévoyant sans doute l'événement d'aujourd'hui, avaient mieux aimé se disperser d'eux-iTiêmes que de s'exposer aux désiroires formalités d'un jugement rendu d'avance : cependant, ils croyaient que, leur congrégation étant dissoute, ils gardaient le droit, que
M. Combes impose à tout prêtre français, de prêcher dans les églises, sur rinvilation du curé et lautorisation de l'évêquc. Aussitôt M. Waldeck-Rousseau, de courir à l'arsenal et d'en tirer son messidor. Le décret dit à l'article 2 :
a Les ecclésiastiques composant lesdites congrégations ou associations (dont l'article premier prononce la dissolution) se retireront, dans le plus bref délai, dans leurs diocèses, pour y vivre conformément aux lois et sous la juridiction de l'ordinaire. »
Bien. « Mais nous y sommes, dans notre diocèse, disent les Jésuites, puisque nous n'avons pas quitté, comme simples prêtres, la ville où nous résidions comme religieux : et nous sommes aussi sous la juridiction de l'ordinaire, avec l'approbation duquel nous nous apprêtons à prêcher, d
Napoléon avait prévu le cas, et l'article du décret de messidor avait bien pour objet d'empêcher la sécula risation sur place. Mais M. Waldeck-Rousseau, dans sa circulaire du i4 novembre 1901, ne le trouve pas assez explicite, et il le corrige en s'inspirant des lettres que Napoléon adressait à Fouché, en 1809, pour le commenter : « La sécularisation ne peut être accordée qu'aux prêtres rentrés dans leur diocèse d'origine, pour y vivre conformément aux lois et sous la juridiction unique de l'ordinaire. 0
Ce d'origine el ccl unique n'ont l'air de rien : ce sont pourtant des coups de maître, et de quoi mettre aux prises tous les procureurs et tous les théologiens de France. On n'y voyait pas bien clair avant, on n"y voit plus du tout, et voilà les magistrats épuisant toute leur science canonique à discuter si ces prédicateurs sont ou non dans leur diocèse d'origine. Us y ont passé
COMBATS d'hier ET DAL JOUUd'hL I 2o3
l'été : je crois qu'ils y rêvent encore et c'est peut-être ce que voulait M. Waldeck-Rousseau.
Cependant, à n'en pas douter, le décret de messidor existe, ou. du moins, il a existé, et mênf\e son histoire est très intéressante. Je voudrais la raconter en quelques mots.
En 1800, près de quarante ans après la suppression de la Compagnie de Jésus, quelques prêtres français, parmi lesquels l'abbé Yarin et l'abbé Charles deBroglie, obligés, par la tourmente révolutionnaire, de fuir en Belgique, puis en Bavière, et s'étant associés sous les noms de Pères du Sacré-Cœur et de Pères de la Foi, avec une règle assez semblable de celle des anciens Jésuites, étaient rentrés en France, où, peu après, ils se séparèrent de leur premier supérieur Paccanari, dont le nom servait aussi quelquefois à les désigner.
Leur nombre saccrut bientôt et, presque aussitôt, ils furent assez organisés pour répondre aux pressantes sollicitations des familles chrétiennes en ouvrant des collèges. En i8o4, ils en avaient déjà, à Roanne, à Amiens et à Belley ; je nomme celui-là le dernier, non pas à cause de la date de sa fondation, mais parce qu'il est demeuré le plus célèbre : car c'est là que fut élevé Lamartine qui, parla fidélité constante de son affection, a illustré la mémoire de ses anciens maîtres. Je ne pense pas que Lamartine, dont mon collègue Clovis Hugues a chanté en vers magnifiques l'âme éprise de liberté, fût un ennemi de la société moderne, ni que les maîtres dont il gardait si pieusement le souvenir, eus.sent fait de lui. en i848, un irréconciliable ennemi de la République. Ces collèges, les Pères de la Foi les avaient créés non pas seulement sur le vœu des familles chrétiennes^ ipais sur la demande
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(les iiHiiiicipalilés cl des maires. Les préfels. les piéfels (le Tau I\ el de l'an \ ! s"iiil(?i'essaieiil à eux. prc^sidaienl leurs dislribulioiis de prix. Quinelle, prt3fel delà Somme, avait eu une cxpliealioii 1res iielle avec le P. Variii, fondait»ur du collège d'Amiens, où celui-ci avait 1res loyalement déclare ce qu'(^>lait la société des Pères de la Foi : le collège iicn avait pas moins subsisté, ])ien ([ue dans des conditions précaires^ transporté au faubourg de Noyon, puis à Montdidier. Cependanl. comme aujourd'hui, les jacobins veillaient : les nouveaux collèges étaient chrétiens, ils réussissaient, c'était deux fois plus qu'il n'en fallait pour éveiller les haines et les jalousies.
Fouché, bien qu'éloigné momentanément du ministère de la police, en avait conservé les habitudes et les moyens d'information : il présenta au maître les Pères de la F'oi comme une association dangereuse pour l'Etal, un foyer de conspiration contre le gouvernement. Les moyens ne changent pas, ni les hommes. Napoléon, suivant sa coutume pour toutes les affaires d'ordre ecclésiastique, demanda à Portails un rapport et un projet de décret. Portalis connaissait bien les Pères de la Foi : il avait d('jà, deux ans après leur apparition en France, le 20 fructidor an X, adressé, à leur sujet, au Premier Consul, un rapport oii il établissait que la Société nouvelle s'était constituée très publiquement, qu'elle ne se cachait pas. que son objet était louable, mais qu'il ne croyait pas le moment venu de l'autoriser; il ne proposait pas d'ailleurs sa suppression, ce qui prouve, en passant, qu'en l'an X, aussitôt après le Concordat, les congrégations non autorisées existaient sous les yeux de l'administration, parfaitement avertie.
A la suite de l'ordre donné par Napoléon, il fallut que
COMBATS D IIIEH ET I) AUOLRD HUI 200
Poi'lalis fit un nouveau rapport et un projet de décret : sans doute, il conclut bien cette fois à la dissolution, puisque c'était l'ordre, mais après quelles circonlocutions, quels efforts pour atténuer la gravité de la mesure 1 Pas une fois, Portalis n'invoque, ni la loi de 1790. ni la loi de 179a, ni même larticle XI des Organi((ues ! non ; bien au contraire, il expose ce qu'étaient les anciens ordres religieux, il rappelle que l" Vsseuiblée constituante a déclaré que la loi n'autorisait plus les vœux solennels, rien de plus ! il montre que la Hévolution fut bientôt défigurée par la fureur des passions, qu'on attaqua, qu'on persécuta la religion, et que, de cette persécution elle-même, sont nées des congrégations analogues à celles des Pères de la Foi, (|ui. dit-il, « tiraient toute leur force du malheur des circonstances ». Puis, pour proposer la dissolution des Pères de la Foi. puisque enfin c était cela qu'on lui demandait, il déclare que co sont des jésuites déguisés — encore un mot qui n'a pas vieilli ! — et il invoque, en vertu des maximes gallicanes, le droit régalien du souverain.
Le rapport est du 19 prairial an XII. En même temps (juil le rédigeait, Portalis s'était, dit-on, chargé luimême de remettre à Napoléon un mémoire préparé par le P. Varin, supérieur des Pères de la Foi, pour défendre ses religieux. Ghaplal, pressé par les habitants dAniicns qui tenaient à leur collège, les soutenait aussi de son côté. Le cardinal Fesch, qui les voyait à l'œuvre à Lyon et à Belley, et qui avait besoin d'eux, plaidait leur cause tout en les blâmant de n'être pas soumis à lordinaire. Cependant le décret préparé par Portalis fut accepté par Xapoléon avec ([uelques modifications. Il déclarait dissoute « laffrégation ou association connue
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SOUS le nom de Pères de la Foi. adoralenrs de Jésus ou Paccanaristes, actuellement él;djlie ù Belley, à Amiens et daus quelques aulres eoiumuncs de l'Empire )>. Or, sait-on ce qui arriva :' Peut être le mémoire de Yarin, conçu en termes énergiques, avait-il frappé l'empereur ; toujours est-il que le décret, publié par le Monileur du 28 messidor, ne fut pas exécuté : les Pères de la Foi furent relevés de leurs vœux, et continuèrent d'exister. Lamartine resta à Belley jusqu'à la fin de l'année scolaire de 1807, et ce ne fut qu'alors, à la fin de cette année 1807, que, sur de nouvelles dénonciations, Fouché, étant sans doute revenu à la charge, avec d'autres rapports de police, complaisamment rédigés, réussit enfin à obtenir l'exécution du décret. Napoléon était alors au sommet de la puissance et de l'orgueil : il allait bientôt faire enlever le Pape et commencer contre l'Eglise et son chef la lutte où il devait se briser lui-même. 11 dit au cardinal Fesch : « Je ne veux plus souffrir ces gens-là dans les établissements qu'ils dirigent ;... si d'ici à quinze jours, ils ne sont pas rcn très dans leurs diocèses respectifs, j 'ordonne qu'ils soient transportés à la Guyane ! » Voilà le modèle de M. Combes 1 C'est ainsi qu'en fait, sinon en droit, le décret de messidor est entré dans la législation, près de quatre ans après le jour où il avait été rendu. Encore, ne fut-il pas immédiatement appliqué. Fouché dit bien au préfet de l'Ain. Bossi, que les Pères de la Foi avaient perdu la confiance de l'empereur. Mais on assure que le préfet répondit : u Ils n'ont pas perdu la mienne. » Si son audace n'alla pas jusque-là, du moins les laissa-t-il subsister jusqu'en 1809 où le collège de Belley fut enfin fermé pour rouvrir ses portes presque aussitôt.
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Telle est l'histoire du décret de messidor. Il y appa raît bien, tel qu'il fut en réalité, une œuvre de colère qui essaye de se fonder sur des principes, et dont l'application, en 1809, ouvre une période de despotisme.
J'ai essayé, par cet exposé historique, d'en débarrasser le terrain légal. J'espère y avoir réussi, et, avant d'aborder la discussion fondamentale qui est celle du Concordat, j'en voudrais faire autant pour la législation de la Constituante, je veux dire la loi du 19 février 1790, qu'on prétend encore opposer aujourd'hui aux congrégations religieuses, comme si l'histoire de tout un siècle, qui se dresse contre elle, ne suffisait pas à l'abroger.
Rien , à mes yeux, ne peut mieux aider l'esprit à se rendre un compte à peu près exact des lois de la Révolution, de leur esprit et de leur portée, que la lecture des Annales parlementaires où revit, dans l'aridité du compte rendu, quelque chose des idées et des passions qui animèrent ces redoutables débats.
Voici donc, puisée à cette source, l'histoire de la loi de 1790. D'abord, c'est le rapport de Treilhard, lu dans la séance du 17 décembre 17S9. Que dit il? Après avoir énuméré les services rendus par les religieux dans l'agriculture, dans les lettres, dans les sciences et dans les arts, après avoir déploré le relâchement de la discipline monastique, il dit qu'il y a, dans les cloîtres, des religieux qui regrettent la liberté et que la loi ne doit plus les y retenir, et il ajoute aussitôt :
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« En ccssaiil (le protéger (les liens qui blessent plusieurs individus, doit-on rompre la chaîne de tous? En venant au secours du religieux fatigué de son état, ne devez-vous pas proléger celui (jui désiic y vivre encore ?
« Votre comité (c'est le comité ecclésiastique) a pensé, Messieurs, que vous donnerez un grand exemple de sagesse et de justice, lorsque, dans le même instant où vous vous abstiendrez d'employer l'autorité civile pour maintenir l'effet extérieur des vœux, vous conserverez cependant les asiles du cloître auv religieux Jaloux de mourir sous leur règle.
« C'est pour remplir ce double objet que nous vous jjpoposcrons de laisser à tous les religieux nue liberté entière de quitter leur cloître ou de s'y ensevelir. »
Voilà le rapport de Treilliard. Sans doute, imbu des idées gallicanes, il établit en principe le droit pour le prince de supprimer à son gré les congrégations : mais cette suppression, il ne la propose pas. Le projet de décret qui le termine a dix sept articles. C'estunc sorte de compromis, de transition entre l'ancien régime et le nouveau : en même temps que les religieux y sont affranchis de la tutelle civile, on s'occupe de pour\oir à leur sort, d'assurer la subsistance de ceux ([ui sortiront du cloître, de réglementer la vie de ceux qui y resteront. Mais l'idée dominante, on la retrouve dans presque tous les articles et c'est toujours la même :
« Les religieux qui ont fait des vœux solennels déclareront s'ils désirent cesser de vivre sous la règle dont ils ont fait profession ou s'ils désirent y rester... »
(i Tous privilèges accordés aux congrégations sont supprimés... le régime des congrégations d'iiilieurs conservé. »
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(( Les effets civils de la solennité des vœux soiil abrogés. »
Ainsi resprit, rinleiition de la proposition sontbien évidents : l'ancien régime survit dans lesprit de ses auteurs, par le principe régalien : mais, en fait, ce qu'ils proposent, c'est l'application du régime nouveau aux congrégations, la séparation, pour ce qui les regarde, comme pour le reste, de l'ordre civil et de l'ordre religieux.
La discussion s'ouvrit le ii février 1790. Elle fut tout de suite très confuse, les députés ne s'enlendani pas sur l'ordre du débat et, dès le lendemain, le caractère en fut cbangé précisément par l'bomme à qui la troisième république. ^L ^^ aldeck-Rousseau en particulier, ont infligé le plus formel désaveu, par lliomme dont le nom est resté attaché à l'abolition des corps professionnels, par Le Chapelier. C'est lui ffui, sous l'empire de la doctrine individualiste dont la philosophie du xvni*" siècle avait pénétré les esprits, dont Rousseau avait donné la formule sociale, pressé ]>ien plus par la préoccupation de détruire tous les corps organisés de la nation que par une pensée de réorganisation religieuse, c'est Le Cliapelier qui propose de discuter d'abord si les ordres religieux seront supprimés ou non. Le terrain de la discussion est ainsi modifié profondément. De coîifuse, elle devient passionnée, ardente, bientôt violente. Harnave attaque les religieux et leurs vœux, comme hier, M. Waldeck- Rousseau, au nom des droits imprescriptibles de l'homme, et c'est l'abbé Grégoire, qui les défend, qui proteste au nom des services rendus par les religieux. u On sait, dit-il. combien les campagnes ont perdu à la suppression des jésuites I «
2IO COMBATS D HIER Kl DALJOUUDHLI
Tout de siiilo, 011 voit bien que ce ne sont plus seulement les ordres religieux qui sont en cause, mais la religion ealliolique elle-même ; Garât l'aîné réclame avec véhémence la suppression des religieux dans riiiléièt de la religion et de ses ministres; il assure que les pauvres y gagneront, car leur sort sera moins précaire, si les législateurs sont confiants dans leur propre humanité ; il promet que la liquidation des lîiens sera une excellente opération financière ; il proclame enfin que les vœux de religion sont un suicide civil — on dirait un rapport de M. Rabier ou de M. Trouillot. — et. bien qu'il se déclare « aussi bon catholique apostolique que personne ». son langage est une si évidente négation des principes et de la liberté catholiques que le tumulte s'empare de l'assemblée, que Ions les défenseurs de la religion crient au blasphème, et que M. de la Fare, évêque de Nancy, propose de décréter, avant tout, u que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l'État». C'est le prélude de la grande scène qu'une motion semblable de dom Geile déchaîna dans l'assemblée, le 1 3 avril suivant, lors de la discussion sur le remplacement de la dîme.
On sent, à lire la froide et sèche analyse que nous ont gardée de cette séance les Archives parlementaires, quelle émotion le langage de Garât a soulevée dans l'assemblée. L'abbé de Montesquiou y met un terme en paraissant à la tribune, au milieu des applaudissements ; il replace la question sur son vrai terrain, celui du rapport de ïreilhard, et il propose un décret portant :
I'' Que la loi ne reconnaîtra plus de vœux monastiques solennels de l'un ni de l'autre sexe ;
2** Qu'elle ne mettra aucun empêchement à la sortie
des religieux ou religieuses existant aujourd'hui dans les cloîtres ;
3" Que tous ceux qui voudront rester dans les cloîtres seront libres d'y rester...
C'est le décret même de Treilhard, Sa lecture est couverte d'applaudissements. Barnave y a opposé un autre texte : « L'assemblée décrète comme article constitutionnel que les ordres et congrégations de l'un et de l'autre sexe, où l'on s'engage par des vœux solennels, sont et demeureront supprimés sans qu'il puisse en être établi à l'avenir. »
L'assemblée vote, donne à une immense majorité la priorité au décret de l'abbé de Montesquiou et l'adopte. Il semble que tout soit fini. Tout va commencer au contraire : et on va voir que, depuis ce temps-là, les mœurs parlementaires n'ont pas beaucoup changé.
Thouret reprend, sous forme d'addition au décret, la proposition de Barnave ; on lui observe que l'assemblée l'a écartée : il persiste et l'assemblée vote, comme addition, textuellement ce qu'elle vient de repousser comme décret. On croirait lire le compte rendu d'une de nos interpellations sur la politique générale. C'est ainsi, avec cette méthode et cette précision, que fut rédigée la loi du 19 février 1790. qui porte la trace de toutes les passions du temps, mais dont l'esprit initial fut certainement celui du rapport de Treilhard, l'abolition des effets civils qu'emportaient les vœux monastiques, et non pas, bien que l'addition de Thouret l'y ait introduite, la suppression des ordres religieux.
La suite des événements sufQt d'ailleurs à le prouver. Au lendemain du décret-loi de la Constituante, voit-on les couvents fermés et les religieux dispersés ? En aucune
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façon. On voit sculiMuciil ([uc des commissaires des municipalités sont envoyés dans les communautés pour interroger les religieux, et les inviter à déclarer s'ils veulent ou non profilor du {Iccret pour quitter leur cloître. Et quarrive t il ? Si, dans les monastères d'hommes, par refTet du relâchement et des abus, beaucoup hélas ! saisissent l'occasion offerte pour jeter le froc au vent, d'autres cependant restent fidèles à leur profession ; dans les couvents de femmes, le nombre des religieuses fidèles est plus grand encore, et rien n'est plus beau, plus ferme et plus courageux que leurs réponses aux commissaires. Les lettres, les déclarations, les procès-verbaux d'intcrnjgatoire abondent ])Our en témoigner. Alors, devant celle généreuse résistance, les jacobins irrités se chargent, eux-mêmes, de faire appliquer la loi comme ils l'entendent : les bandes organisées par leurs agents qui, partout, à Paris et en province, commencent, avant son avènement légal, à inaugurer le règne de la Terreur, courentaux couvents, forcent les clôtures, s'emparent des religieuses et les traînent dans la rue ; quelquefois, comme chez les Miramionnes, ils les fouettent publiciuement.
Mais cela, c'est l'émeute, c'est la violence ; d'exécution régulière d'un décret de suppression, je n'en vois pas : car, on ne peut appeler de ce nom la réunion arbitraire des religieux dans la même maison, qui ont lieu en certaines villes. Un mois plus tard, en mars 1790, l'assemblée discute encore, et toujours sur la proposition de Treilhard. les dispositions à prendre envers les religieux ([ui sortiront du cloître, au sujet de leurs biens, et envers ceux (pii y resteront, au sujet des jouissances de propriété qui leur seront laissées. Buzot luimême, l'auteur de la proposition de nationalisation des
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biens ecclésiastiques, Buzot qui était parmi les violents, parmi les partisans de la suppression, et qui affirme encore que telle a été la A^olonté de l'Assemblée, Buzot, cependant, s'oppose à ce qu'on fasse un traitement trop favorable à ceux qui resteront dans le cloître, (' de peur, dit-il, qu'on ne semble les encourager ». Ainsi, il y a encore des religieux dans les couvents et la loi s'occupe, non de les en expulser, mais de régler leur condition matérielle, parce que la nationalisation des biens ecclésiastiques les a jetés dans la misère.
Voilà la législation de 1790. Elle a un effet certain, universellement reconnu, qui a survécu à toutes les autres dispositions, parce qu'il découlait du principe même de la Révolution : c'est l'abolition de l'ancien régime en ce qui regarde les congrégations, la substitution du régime moderne au régime ancien.
En veut-on une dernière preuve ? En 1807, ^^^P^^" léon s'occupait d'organiser, suivant la méthode bureaucratique qu'il appliquait à tout, les congrégations hospitalières et enseig-nantcsdc femmes, déjà d'ailleurs, comme je le montierai dans un moment, reconstituées en très grand nombre aussi bien que certaines congrégations d'hommes, avec sa propre et forinelle autorisation.
Portails lui fit sur la question un rapport très important, très intéressant, comme tout ce qui vient de cet esprit à la fois juridique cl philosophique, où l'on voit paraître avec la dernière évidence l'effort de conciliation entre l'ancien régime et le nouveau qui caractérise toute l'œuvre religieuse de Napoléon. Voici comment s'exprime ce rapport au sujet des lois antérieures concernant les ordres, religieux :
« Réduisons la question à ses véritables termes :
2l/i COMBATS D HIEll ET D AUJOURD HUI
Quel est l'objet des lois, lorsqu'elles refusent de reconnaître et (le sanctionner les vœux perpétuels ? C'est de laisser à chacun l'exercice de sa liberté naturelle et d'empêcher qu'on use de coaction ou de contrainte envers qui que ce soit, pour rexéculion d'enpfagements que les lois ne reconnaissent pas : les statuts autori ses d'une association sont les seuls dont l'exécution peut être forcée...
« Les vœux solennels tiraient toute leur force de la sanction des lois politiques et civiles...
(( Les lois ont donc fait tout ce qu'elles peuvent et tout ce qu'elles doivent pour la liberté humaine, lorsqu'elles ont annoncé qu'elles ne reconnaîtraient et qu'elles ne sanctionneraient aucun vœu perpétuel ; elles n'ont pas, d'ailleurs, à s'inquiéter de ce qui n'intéresse que la conscience ; il ne leur appartient pas de forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. »
Voilà la doctrine de 1790, formulée par l'auteur de la loi du 18 germinal an X, par le commentateur du Concordat et des Articles organiques, En vertu de cette doctrine, la loi ne connaît plus les vœux monastiques : ils ne sont plus qu'une affaire de conscience individuelle (i) ; et, lorsqu'aujourd'hui. après cent dix ans, M. Waldeck-Rousseau et ses successeurs nous parlent d'engagements que la loi proscrit, comme con-
(i) Il convient de remarquer cependant que, si les vœux monastiques ne sont plus, aux yeux des constituants de 1790, qu'une affaire de conscience individuelle, l'existence même des Congrégations demeure, pour ces hommes pénétrés de l'esprit régalien, une aflaire d'État. En ce sens, M. Waldeck-Rousseau est bien un continuateur de la Révolution, comme de Napoléon, mais précisément par les doctrines et les procédés de gouvernement qui les rattachent, l'un et l'autre, à l'ancien régime.
traires aux principes du droit public, ils nous ramènent tout simplement aux pratiques de l'ancien régime, à la doctrine politique de la religion d'Etat. Quant à la suppression inscrite dans la deuxième partie de l'article premier du décret-loi de 1790, j'ai montré par les textes, par l'examen de la discussion elle-même, que l'intention des législateurs était au moins douteuse : et c'est bien en ctîet l'opinion qui prévaut depuis un siècle puisque, sous aucun régime, alors même que la passion antireligieuse a cherché, avec le plus de persistance, dans les lois prétendues existantes, les moyens de détruire les congrégations, on n'a osé se prévaloir, d'une manière absolue, du texte de 1790.
Mais, on dit — c'est le principal argument de M. Combes, — que le Concordat étant muet au sujet des congrégations, ce silence implique leur suppression, surtout si on le rapproche de l'article XI des Organiques, qui déclare supprimés tous les établissements ecclésiastiques autres que les chapitres catliédraux et les séminaires.
Je pourrais assurément, — on l'a fait très souvent, et la réponse est, à mes yeux, décisive, — soutenir et prouver une fois de plus que l'article premier du Concordat qui garantit le libre exercice du culte catholique entraîne, par là même, la liberté des congrégations, celles-ci. bien que n'étant pas de l'essence absolue du catholicisme, demeurant cependant nécessaires à son plein développement. L'argument est irréfutable pour quiconque veut sincèrement pratiquer le respect de la liberté religieuse. Car. ainsi que le disait Portalis. dans
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lo célèbre discours sur l'oroaiiisiilion des cultes, qiiil prononçait le i5 germiual an \. en présenlanl au Corps législatif le Concordat : (( Quand on admet ou que l'on conserve une religion, il faut la régir d'après .ses principes. L'ambition que Ion témoigne cl le l)ouvoir que l'on voudrait s'arrogei- de perfectionner arbitrairement les idées et les institutions religieuses sont des prétentions contraires à la nature même des clio>es. n
Mais j'aime mieux m'en tenir aux arguments de fait. Je les lire des Documenta sur la négociation du Concordai, recueillis par le comte Boulay de la Meurthe, et publiés en 189 1 par la Société d'histoire diplomatique. Ce ne sont pas des appréciations, des jugements sur Thistoire : ce n'est même pas un récit : ce sont })uremont et simplement les dépêches, les notes, les actes diplomatiques échangés entre les divers personnages qui ont concouru à la négociation. Aucun témoignage n'est plus irrécusable.
Or, ce qui apparaît très clairement quand on examine ces documents au point de vue de la question des congi'égations. c'est que le Premier Consul n'a pas A oulu qu'elles fussent expressément nommées dans la convention, non parce qu'il les regarilail comme à tout jamais supprimées, mais parce qui! ne les considérait que comme des institutions religieuses ne pouvant, il est vrai, exister que par 1 "autorisation du Souverain, mais ne devant pas, en elles-mêmes, avoir d'existence civile.
Dans les instructions du cardinal secrétaire d'Ktat Consalvi à M""^ Spina, premier négociateur du Saint- Siège, le désii- du Pape de voir les ordres religieux olliciellernenl rétablis est formellement exprimé.
Spiiia négocie là-dessus et, dans deux dépêches au cardinal, comme dans une de ses lettres à l'abbé Bernior, il exprime l'espoir de voir renaître, au moins, les principaux denlre eux. car déjà il constate avec satisfaction que les Sœurs de charité, les Sœurs hospitalières de SaintThomas-de-Yilleneuve. les moines du Saint Bernard, du Mont-Cenis et du Simplon ont été rétablis avec lautorisation du gouvernement.
Le 12 mai 1801. dans une longue lettre au Premier Consul, le pape Pie VII renouvelle encore son désir, et le contre-projet présenté par .les négociateurs romains le foiniule nettement, en demandant ; ut Capi/iila. seminaria. religiosoram co'nobia et sanctiinoniuliifu moitasteria instaureiiliir.
Enfin, dans la dernière conférence tenue entre les plénipotentiaires, à l'hôtel de Joseph Bonaparte, le o thermidor an IX. où le texte définitif fut arrêté, plusieurs corrections, dit le procès-verbal, furent mutuellement jugées convenables au texte latin de la bulle. La seconde, continue le document officiel, consista à supprimer tout ce qui concernait lespérance conçue par le Souverain Pontife relativement aux monastères et il ne faire de eet objet que la mu Hère d'un Ifrefsil le jugeait convenable.
Voilà la vérité historique. Que le Premier Consul ait aperçu les effets possibles de ce silence du Concordat, et du soin laissé au Pape de relever lui-même les Ordres religieux, qu'il se soit, à cet égard comme à d'autres, rendu un compte exact de ce que pouvait entraîner le libre exercice de la religion catholique, cela est au moins- douteux. Mais, en fait, si on voulait s'en tenir à la lettre du Concordat, éclairé par les documents diplomatiques que je viens de rappeler, ce
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serait rentière liberté des congrégations ([uOn devrait en tirer, cl non la nécessité d'une autorisation, beaucoup moins conforme aux règles du nouveau régime concordataire qu'aux ordonnances de la monarchie. Mais Bonaparte avait d'antres visées : il voulait i)ersonnifier en lui l'ordre ancien et l'ordre nouveau. C'est ce que vont exprimer les Articles organiques dont l'esprit est si éloigné de celui du Concordat luimême. L'article XI décrète en etïet que tous les établissements ecclésiastiques autres que les chapitres et les séminaires sont supprimés. A Rome, on s'émeut de cette disposition, comme de plusieurs autres qui dénaturent profondément la convention du 26 messidor an X. Le cardinal légat Caprara formule ces protestations dans une note oiïicielle. Pour y répondre, Portalis réunit d'abord, dans un rapport adressé au Premier Consul et daté du troisième jour complémentaire de l'an XI, les textes et les maximes qui ont servi de base aux Articles organiques, ces lois, dit-il — et l'expression seule qu'il emploie suffît à démontrer combien le souvenir de l'ancien régime domine, ici. la conception de la société nouvelle — ces lois qui lient à jamais la politique à la religion. De fait, les observations préliminaires qui précèdent l'examen des protestations, article par article, sont un véritable exposé de la doctrine gallicane, depuis le pape Gélase jusqu'aux quatre articles de la Déclaration de 1682. Elles constituent ainsi, au lieu de la justification des Articles organiques, leur plus forte condamnation, car il vient immédiatement à l'esprit que. pour revendiquer si hautement les maximes de l'Église gallicane, il eût fallu d'abord rétablir l'Église gallicane elle-même, avec la religion d'État, avec le Roi, consacré par le
droit divin, évêque du dehors : et c'est justement ce que la Révolution a détruit.
Tout naturellement, appuyé sur de faux principes, le commentaire de l'article XI est confus et embarrassé. Portails ne dit pas nettement quil emporte la suppression des congrégations ; il dit qu'on l'y a vue. ce qui n'est pas la même chose, et il s'eiBforce de démontrer que le pouvoir civil a le droit d'autoriser ou d'interdire à son gré les ordres religieux : c'est toute la doctrine des Ordonnances royales de 1629 et de 1749- Mais il se garde bien d'ajouter à l'argument de droit une conclusion de fait, lui-même, en effet, venait d'écrire, le 20 fructidor an X. dans cette lettre que j'ai citée, adressée au Premier Consul au sujet des Pères de la Foi : c( Je persiste à penser que le moment n'est pas favorable pour autoriser des corporations ecclésiastiques... Dans quelques années, il sera peut-être sage de les autoriser »... car, dit-il. faisant écho à la pensée du maître, « il ne suffit pas d'avoir des institutions pour classer les citoyens ; il faut en avoir encore, si je puis m'exprimer ainsi, pour classer les âmes ». Cette parole ravira M. Combes, c'est du vrai Xapoléon. Ainsi, toujours la même pensée : l'autorisation en vertu du droit régalien, mais non la suppression en vertu des lois révolutionnaires.
Comment, d'ailleurs, Portails eùt-il parlé d'une telle suppression, lui qui savait, sans doute, mieux que personne, que, malgré les lois de 1790 et de 1792. malgré le silence du Concordat, malgré l'article XI des Organiques, les congrégations renaissaient, de
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lôulcs parts, depuis trois ou quatre ans déjà, sous les veux, avec rappiobalion cl reucouragemenl du gouvernement.
L'acte qui autorise la i(>coiislitutiou de la Société des Frères des Ecoles chrétiennes est du 12 frimaire an Xll. Ce n'est pas à ])ioprement parler lui décret, c'est une appiobatiou du rapport où Portalis demandait qu'il Iciu' fut permis de s'établir à Lyon. Depuis deux ans. ils avaient, rappelés par les municipalités, ouvert des écoles dans plusieurs villes : ù Reims à Chartres, à A alence. — où l'un d'eux, qui avait continué son enseignement, à titre privé, pendant la Terreur et sous le Directoire, venait d'être solennellement reconnu par le maire comme instituteur communal. — à Paris même où. dès l'an XI, Bonaparte avait autorisé une de leurs écoles au Gros-Caillou, toujours sur un rapport de Portalis. A Lyon entin. le cardinal Fesch les avait pris sous sa protection, et la ville leur avait confié la direction de ses écoles primaires. C'est à propos de cette fondation de Lyon que Portalis fait au Premier Consul le rapport qui précède le décret du 12 frimaire an XII. Il y dit pour Justifier la demande d'autorisation : " Les finances y gagneraient en ce que ces instituteurs se contentent du strict nécessaire et que leur enseignement est gratuit. L'instruction des enfants ne pourrait qu'y gagner aussi, étant confiée à des maîtivs entièjement consacrés à cette instruction et qui n'en sont jjoint dislrajls par des soins de famille. »
Voilà ce que pensait Portalis. en l'an XII, des Frères et de leur vœu de chasteté qui scandalise si fort les jacobins de iqoS.
La loi de 1792. (|ui ];rononçail la suppression des
COMBATS D HIEll ET D AUJOUllD HUI 221
Frères, avait à peine vécu onze ans. Parmi les autres congrégations dites séculières qu'elle supprimait, il y avait aussi les Oratoriens. Or, en 1797, Bonaparte, couvert des lauriers d'Italie, allait avec son frère et ses sœurs visiter leur collège de Juilly. qu'ils avaient rouvert avec l'appui et l'autorisation de l'autorité municipale, le 9 vendémiaire an IV (i"' octobre 1796), quatre ans après la loi de 1792, et où venait d'être placé Jérôme, le dernier des frères de Napoléon.
C'est bien le cas de rappeler ici le récit de LavoUée, maire de Dammarlin, que Berryer citait à la Chambre eu iS/jô. Cinq ans après cette visite de 1797, en 1800, le 23 thermidor an XI, e Premier Consul passait à Dammartin. Le P. Lambois, ancien supérieur de l'École militaire d'EIViat, alors l'un des directeurs de la maison des Oratoriens de Juilly, vint le saluer avec une députalion des élèves et lui dit : u Citoyen Premier Consul, les instituteurs de Desaix, de Casablanca et de Muiron vous présentent les élèves de Juilly qui ont le désir de les remplacer un jour. )> — (( Ils sont eji bonnes mains », répondit Bonaparte. Et il s'excusa de ne pouvoir visiter de nouveau l'École, à cause des mauvais chemins.
La loi de 1792 avait aussi frappé les congrégations de femmes, même les congrégations hospitalières, et en particulier ces Sœurs de charité que Lagrévol appelait « une vermine malfaisante ).
Cependant, effrayés eux-mêmes du dénûment où ils allaient laisser les malades, les législateurs de 92 avaient décidé que, u dans les hôpitaux et maisons de charité, les mêmes personnes continueraient comme cy-devant le service des pauvres et le soin des malades, à litre individuel, .sous la surveillance des corps municipaux
cl adiiiiiiisdalifs. jusqu'à l'organisation définitive que le coniiléde secours présentera incessamment à l'assemblée )).
Les Sœurs ne refusèrent pas le concours demandé par leurs persécuteurs ; mais la Convention les expulsa définitivement et, pendant la Terreur, la loi de 1792 reçut pour elles son application par la déportation, l'échafaud et la fusillade.
Six ans plus tard, au commencement de l'an IX, le ministre de l'intérieur Chaptal rappelait à Paris leur dernière supérieure générale, la sœur Marie-Antoinette Deleau, et mettait à sa disposition la maison hospitalière des orphelines de la rue du Yieux-Golombier. Aussitôt, de toutes parts, on réclama des Sœurs et le 23 germinal an IX, trois mois avant le Concordat, un décret du Premier Consul les chargea « de l'assistance et du soulagement des pauvres malades de chaque arrondissement, de l'assistance des enfants en bas âge et de la disiribution des linges, lits, habits, meubles et autres choses qui, par l'usage de la bienséance, ne peuvent être dirigées que par elles ». A ce moment, les Sœurs de charité avaient déjà, malgré la loi de 1792, 260 établissements, et le Premier Consul ne fit que consacrer une situation de fait, lorsque, par l'arrêté du 24 vendémiaire an XI, il les autorisa à la fois :
i" A se consacrer, comme par le passé, au service des malades dans les hospices et dans les paroisses, et à l'instruction des pauvres filles ;
2" A porter leur costume accoutumé.
Ainsi, la loi de 1792, malgré son texte, n'avait pas plus supprimé définitivement les congrégations séculières que celle de 1790, malgré le sien, n'avait supprimé les ordres relie ieux . La force des choses les avait abrogées
COMBATS DIIIER ET d'aUJOURd'hUI 223
en fait, avant même que le temps ne les eût fait oublier. Le gouvernement de la Terreur, seul, avait essayé de les appliquer, en décrétant, pour leur donner une sanction, la proscription et la mort. Encore n'y avaitil pas complètement réussi, témoins les directrices des maisons d'orphelines de la Légion d'honneur, reconnues, patronnées par l'Empereur, qui n'étaient autres que les Sœurs de la Mère de Dieu, créées, au xvii" siècle, par M. Olier, le fondateur de Saint-Sulpice, pour recueillir les orphelines de la grande misère de 1649 ' malgré la loi de 92, leur couvent traversa sans encombre toute la Terreur, et, fermé seulement en l'an V sur une dénonciation calomnieuse, fut rouvert presque aussitôt par M""" de Lézeau, une ancienne religieuse de la Visitation I
On pourrait en citer bien d'autres, car je ne sais rien de plus frappant, rien qui témoigne mieux l'inépuisable fécondité de la vie catholique que l'histoire religieuse de ces années tragiques, pendant lesquelles les congrégations dispersées, dissoutes, condamnées, renaissaient de toutes parts, à côté des tribunaux révolutionnaires ; tant il est vrai que ni la violence ni la menace ne peuvent tarir les sources de la foi et réduire les âmes en esclavage ! La persécution les enfantait elle-même par le besoin de se rapprocher dans ce péril commun, pour prier d'abord, pour subvenir ensuite aux besoins des pauvres et des malades que laissaient sans secours la destruction des œuvres de charité, pour donner asile aux prêtres proscrits, pour offrir un refuge à ceux qui recherchaient dans le mystère le secours de leur sacerdoce. Ainsi, naquit, à Amiens, en 1795, du dévouement de deux humbles femmes, la congrégation des Sœurs de Notre-Dame ;
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ainsi, la même année, à Poitiers, l' Association dn Sacré-Cœur, fondée par ia f>énércnse initiative de M"' Geoffroy qui, se rencontrant sous le porche de la cathédrale, avec trois de ses amies, peu de temps avaiM la fermeture des églises, leur dit ces seids mots : « Que pensez vous ? On supprime les communautés : si nous en formions une ? » De cette parole héroïque sortit la petite communauté qui, cinq ans plus tard, en 1800. devenue une véritahle congrégation, donna naissance, en plein Paris, à la fondation de Picpus. Ainsi encore ce grand ordre de Saint-Joseph de Cluny, qui peuple aujoirrd'hui nos missions, (pii a fait tant de merveilles à la Guyane, où il commença l'o'uvre de la lihéralion des noirs, et qui fut fondé, en i8o3, par cette célèbre M"'' Javouhey, connue de tous ceux à qui l'histoire des colonies est familière.
On a dit, on a écrit, on répète sans cesse que jus qu'au décret impérial du 18 février 1809. *^1^^' place les congrégations hospitalières de femmes sous la protection de « Madame mère « et réglemente leur organisation, aucune congrégation n'avait été olïiciellement rétablie.
Je viens de montrer le contraire pour quelques unes d'entre elles, autorisées dès le commencement du Consulat. Mais il y a plus. Napoléon, avec sou habituelle recherche de la centralisation puissante, avait consulté Portails sur les moyens de réunir en une seide toutes les associations religieuses vouées à la charité. Dans sa réponse, qui forme son rapport du i3 prairial an XllI (i8o5). Portails détourne resi)ec tueusement l'empereur d'un projet si contraire à la nature des choses : à ce propos, il énumère les nombreuses congréo-a lions existantes et autorisées ; il
COMBATS D HIER ET D AL JOl UD HLI 225
1-es appelle u nos richesses »; il déclare que la Fj'ance est « redevable à Sa Majesté de toutes les institutions salutaires qui existent », et que celles-ci « vont recevoir une nouvelle vie sous ce génie qui anime tout d ; enfin, il conclut en proclamant que « c'est une chose admirable en France que de voir naître et prospérer une foule d établissements utiles qui n'ont besoin que de n'être pas contrariés : c'est, dit-il, une chose qu'on ne* voit que dans notre nation >. Ainsi parle Portails en i8o5.
Jai. d'ailleurs, parcouru les actes originaux des autorisations d'un grand nombre de congi'égations de femmes. J'en ai compté vingt cinq de 1800 à 1808, et Portalis le constate encore à la i)remière ligne de son grand lapport de 1807, qui servit de base au décret de 1809, en disant : « Votre Majesté a autorisé, par des décrets, diverses associations religieuses de femmes qui ont pour objet le service des pauvres et l'éducation gratuite des jeunes personnes du sexe. »
Voilà pour les femmes. Quant aux hommes, j'ai cité les Frères des Ecoles chrétiennes, autorisés dès l'an IX. Les Lazaristes le furent par un décret du 7 prairial an XII et, du reste, poiu- ceux-là, la Convention, préludant au régime de contradiction dont on nous offre encore un si bel exemple, entre la politique intérieure et la politique extérieure, avait eu grand soin de maintenir leur établissement à Gonstantinople, par les soins du général Aubert Dubayet. ministre plénipotentiaire, qui prit leur supérieur, M. ]\enard, sous sa protection spéciale. Enfin les Pères des Missions étrangères et la Congrégation du Saint-Esprit furent autorisés par un décret du 2 germinal an XIII.
Je demande, après cela, à tous les hommes de bonne
220 COMBATS DHIEH ET DALJOUUDIII I
foi s'il est possible de prétendre (pie le silence du Concordat doive être interprété dans le sens de la suppression des coneréfiations religieuses.
Mais leur admirable cl prompte renaissance, aussitôt après la grande persécution de 1792, appelle dautrcs et de plus hautes conclusions. Elle n'est, en effet, qu'un des témoignages de l'état général du pays et du mouvement universel cpii se manifesta par toute la France, dès qu'une accalmie dans la violence permit aux vieilles habitudes religieuses de reparaître au grand jour. Elle est ainsi, comme ce mouvement lui-même, la préparation du Concordat, la raison profonde du grand acte par lequel Bonaparte renoua l'accord traditionnel de l'État avec l'Église.
Sans doute, on est en droit de supposer que, dans l'interprétation dont il l'entoura, sa conception despotique du pouvoir souverain eut une large part, et qu'il voulut assujettir la religion catholique, comme tous les services publics, aux règles uniformes de l'administration puissante dont il entendait imposer le joug aux âmes comme aux intelligences ; ce fut l'œuvre des Articles organiques et, plus tard, quand son génie, hypertrophié par la gloire, égara jusqu'à la tyrannie cette passion de l'autorité, ce fut l'explication de ces correspondances sur l'organisation du culte dont la découverte, aux archives de son ministère, a ravi M. Combes. Pour lui, tout le Concordat est dans celte police de la prédication, u L'organisation concordataire, dit-il, repose tout entière sur ce fait. >»
C'est une pauvre vue de l'histoire. Le Concordat n'est
COMBATS D HIER ET D AL JOLUD HL I l'I"!
pas seulement la charte séculaire du culte catholique ; il apparaît, clans l'histoire, par les causes qui le rendirent nécessaires, et par la consécration que le temps lui a donnée, comme la plus grande leçon de politique religieuse que puissent méditer les hommes d'État.
M. Aulard, dans ses Études et leçons sur la Révolution française, s'est efforcé de démontrer que le Concordat n'avait répondu à aucun désir, à aucun movivement de l'opinion ; que le régime de séparation de l'Eglise et de l'Étal, inauguré par la Convention, mis en pratique par le Directoire, suffisait à tous les besoins religieux du pays, et il écrit : u Nulle conscience catholique ne se sentit plus lil3re après le Concordat qu'elle ne l'avait été avant. »
Cette phrase m'a stupéfait. Si M. Aulard s'était borné à établir que le Premier Consul, en traitant avec le Pape, n'avait pas, comme on le répète si souvent, relevé les autels — car déjà, avant le Concordat, ils commençaient à se relever de toutes parts, — je tomljerais d'accord avec lui : c'est justement ce réveil spontané de la foi catholique qui, à mes yeux, détermina la volonté de Bonaparte.
Mais la thèse de M. Aulard est bien différente. Pour lui. bien loin d'avoir relevé les autels, le Concordat n'a fait qu'en renverser, ceux des théophilanthropes, ceux des constitutionnels, ceux de la patrie ; mais « nulle conscience catholique ne se sentit plus libre ».
Quel était donc l'état religieux de la France en 1800 ;' Aussi bien la question vaut d'être examinée, puisque c'est à ce régime des années du Directoire, de 1790 à 1799, que prétend nous ramener aujourd'hui la majorité radicale et socialiste.
228 COMBATS n'iIM'K i: T d"\ljoliu)"iil I
M. Aiilai'tl tlil ^ : « Le i(''<4iin(' \a ahonlir, an inomcnl oïl il disparaît, à la ])acificali()ii «iiMiri-alc «les esprits dans la liborlr rolioieuso ol polili(pio. »
Ce ivgimc, c'csl celui que la Convention avait inauguré parla loi du 3 ventôse an III (21 février 179")) qui proclamait, non pas la liberté des cultes, mais une certaine et lies relative lihei'té. Elle eonfinnait celle du deuxième sans-culottide an 11 (18 septembre i'[)^)- pfir laquelle, abandonnant la cliimérique entrejirise de la Constituante et livi'ant à leuis propres forces l(>s restes de l'Église constitutionnelle, la Convention déclarait que (( la République française ne paie plus les frais ni les salaires d'aucun culte ». Puis, cette banqueroute définitive faite aux engagements solennels pris le /j novembre 1789. elle réglementait sévèrement l'exercice du cidte ; c Les cérémonies de ton! culte sont interdites liors de l'enceinte cboisie ))our son exercice. Aucun ministre du culte ne peut paraître en public avec les habits, ornements ou costumes affectés à des cérémonies relig'ieuses. Tout rassemblement de citoyens pour l'exercice d'un culte quelconque est soumis à la surveillance des autorités constituées. "Aucun signe particulier à un culte ne peut être placé dans un lieu public, ni extérieurement, de quelque maruère que ce soit. Aucune inscription ne peut désigner le lieu qui lui estaffecté. Aucuneproclamation nicon vocation publique (la sonnerie des cloches, par exemple), ne ])eut être faite pour y inviter les citoyens. Les communes ou sections de commune en nom collectif ne pourront acquérir ni louer de local pour l'exercice des cultes. Il ne peut être
I. EUulrs cl Ici-onn suf la Uévoltilioit /ninraise. pai" r.-\. Vllaud: La séparation de l'Église et de i'Élat.
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formé aucune dotatiou perpétuelle ni viagère... pour en acquitter les dépenses'. )>
Yoilà la liberté des cultes proclamée par la Convention ! Pour([uoi s'était-elle résolue à cet abandon partiel de sa politique sanglante ? Parce (pie l'opinion publique, peu à peu enhardie par la réaction thermidorienne, manifestait partout et de pins en plus hautement son impatience. Le journal du clergé constitutionnel, les Annales de la Religion, conslatait, avec colère, l'accueil empressé ([ue trouvaient ])artout les prêtres réfractaires : les pétitions alïluaient à la Convention. L'une d'elles disait : « Des bandes de moissonneurs s'arrêtent sous les portiques des églises, en passant dans les villes, pour y faire leur prière. » Grégoire s'était fait, le i*"' nivôse an lll, à la tribune de la Convention, l'interprète de ces réclamations de l'opinion : il demanda la liberté des cultes, au milieu des hurlements des jacobins ; vaincu par les clameurs, il dut quitter la tribune, mais son discours produisit dans le pays une immense impression. Deux mois plus tard, la Convention votait la loi du 3 ventôse, sur un rapport de Boissy d'Anglas où il déclare que bientôt, grâce à la liberté, « on ne connaîtra que pour les mépriser ces dogmes absurdes, enfants de l'erreur et de la crainte-. » Il y a cent ans qu'on le dit!
M. Aulard a décrit en quelques lignes l'effet produit par le décret de l'an III : u Ce décret fut accueilli par une explosion d'enthousiasme. Le catholicisme reparut partout. Dès le lendemain, à Paris, des messes furent dites dans les chapelles, et, le jour de Pâques 179Ô.
i. UEylise de Paris pendant la Révolution française 1 789-1801, par l'abbé Delarc, t. III, p. 307.