‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 14 sur 58 · Ibid, p. 3i · texte numérisé non relu

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presque'toutes les boutiques ftireni feimées dans la ville même qui avail applaudi au culte de la Raison. »

Rien n'est curieux comme les rapports de police cités'dans les Tableaux de la Révolution française, de Schmidt, qui montrent à quel degré d'ardeur religieuse était^monté l'esprit public.

Je'n'en veux ra})porler ici qu'un seul, mais particulièrement signiiicatii'. La veille de Pâques (Pâques tombait le 5 avril 1795). plusieurs citoyens trouvent dans leurs serrures des billets portant : u Tous ceux qui ouvrii'ont demain seront regardés comme Jacobins. » Quand un peu plus lard, la Convention, avertie par la formidable insurrection du i"' prairial, du mécontentement grandissant de l'opinion, eut voté la loi du II prairial an 111 (3o mai 179Ô). qui rouvrait dans Paris douze églises, la renaissance religieuse s'accentua plus fortement encore. Et pourtant ces églises, comment les rendait-on aux catholiques ? A la condition de les partager avec les constitutionnels schismatiques. ou d'y laisser célébrer les cérémonies civiques du culte décadaire. Pour avoir des églises à eux, il leur fallait les acquérir à titre particulier. La liberté n'allait pas au-delà.

Ce ne fut pas cependant toute l'œuvre de la Convention. Avant de disparaître de la, scène, en essayant de s'y perpétuer par l'obligation faite aux électeurs de choisir, dans ses rangs, les deux tiers des futurs législateurs, elle voulut rendre, contre les prêtres catholiques, deux dernières lois, qu'on peut appeler le testament de sa politique religieuse : la loi du 7 vendémiaire an IV (28 septembre 1790) sur la police des cultes, qui, sous la menace de la c gêne à perpétuité ;>, impose au clergé un nouveau serment et soumet sa

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parole à la plus étroite surveillance, et la loi du 3 brumaire an IV (20 octobre lygS) qui remet en vigueur contre les prêtres les lois sanguinaires de 1792 et 1793.

Telle est la législation religieuse laissée par la Convention au Directoire. C'est ce que M. Aulard appelle avoir assuré loyalement la liberté des cultes.

Voilà donc le régime qui nous est proposé. Voyons quels fruits il a portés '.

A peine installés au pouvoir, les nouveaux Directeurs annoncent leurs desseins par une circulaire qui commente la loi du 3 brumaire an IV : u Le Directoire exécutif rappelle à tous les fonctionnaires publics que les seules lois qui doivent être provoquées contre eux (les prêtres réfractaires) sont celles de 1792 et 1793 et notamment celles des 29 et 3o vendémiaire de l'an II de la République. Le législateur a rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pouvaient laisser quelque espérance aux déportés : l'indulgence n'eut fait qu'entretenir la contagion du mal, et il a voulu l'extirper jusqu'à la racine. » Le ministre de l'intérieur, Bénézech, excite les administrations centrales : c'était pourtant un modéré, et si modéré que l'abbé Proyart écrit à M. Galand. évêque du Puy : « Il y a (à Saint-Germaincn-Laye) une communauté d'UrsuIines qui a nombre de pensionnaires, entre autres la fille du ministre

i. Câ. Histoire (le la ConstUation civile (la clergé, 1 789-1 801, par Ludovic SciouT, t. IV ; Le Directoire, par Ludovic Scioux, t. III ; La Terreur sous le Directoire, par Victor Pierre ; Études et leçons sur la Révolution française, par F.- A. Aulard, Seconde série.

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Bciuv.rcli. tout dévoue à la boune cause ». rucii uc change décidément!

Vussitôt gendarmerie, garde nationale, colonnes jnobiles sont mises en mouvement : on arrête les prêtres, on les emprisonne, on les traduit devant les commissions militaires, ou même on les fusille sommairement sur les routes. C'est le régime de la liberté qui commence.

Cependant, dans les Conseils se forme une opposition grandissante ; dans le pays, le retour des habitudes religieuses s'accentue. En vain, les fonctionnaires l'entravent par tous les moyens et opposent l'absurde et odieuse persécution décadaire au repos du dimanche qui, partout, commence à renaître; en vain, le gouvernemenl remet en honneui- et multiplie les fêtes civiques : la fête de FAgrieulture, la fête des Epoux, la fête des Vieillards. En vain aussi, les constitutionnels s'évertuent à reconstituer, sous la forme d'une société libre, leur Église abandonnée par le pouvoir; le peuple, daYis son vieil instinct catholique, refuse d'aller à eux. En vain, La Révellière-Lépeaux, l'un des Directeurs, couvre de sa particulière protection la petite chapelle rationaliste des théophilanthropes ; le peuple se moque de ce culte prétentieux, borné à des invocations au Père de la nature, et à des discours prononcés par des orateurs en habit bleu et à ceinture rose. Double leçon pour ceux qui croient encore aujourd'hui à la possibilité d'établir un catholicisme sans pape, ou de faire accepter, comme suffisante, la seule religion naturelle ! Al. Aidard. si bienveillant poiu- les constitutionnels, si sympathique aux Ihéophilanthropes, constate cette universelle et constante indifférence, et il ajoute : (( Quant aux catholiques fidèles à Rome, il n'est pas

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davantage possible d'en faire une statistique. Mais il est si'ir qu'ils formaient la majorité du pays, de la masse rurale et ouvrière. Tous les témoignages contemporains sont daccord pour signaler rafïluenee des fidèles à ce culte. C'est un fait incontestable et incontesté. »

Ainsi la réaction religieuse était partout combattue, traquée par le Directoire, si puissante cependant qu'elle éclate, malgré tous les efforts, dans les élections de l'an V. et qu'elle envahit les Conseils. Alors, ce fut dans le pays une explosion de joie : les pétitions recommencèrent à affluer et, sous cette pression de l'opinion, entraînés par les courageux discours de Lemercier. de Camille Jordan et de Royer-CoUard, aux Cinq-Cents, de Muraire. conventionnel et régicide, aux Anciens, les Conseils votèrent la loi de 1797 qui abrogeait les lois de l'an IV et rétablissait les prêtres dans leurs droits de citoyens français.

Cette fois on crut à la liberté : les cachettes s'ouvrirent ; les prêtres reparurent, beaucoup revinrent de l'exil ; quelques évèques même, non émigrés, recommencèrent à officier. M. de Roquelaure, évêque de Senlis. ^I. de Barrai, évêque de Troyes, M. de Maillé de La Tour Landry, évêque de Saint-Papoul.

Tout le monde sait ce que dura cette courte espérance. Le coup d'Etat du 18 fructidor y mit bon ordre, et le lendemain fut voté sans discussion, par les Conseils épurés, l'article de la loi proposée par le Directoire, qui lui accordait la faculté de déporter arbiti-airement les prêtres à la Guyane. Comment il usa de ce droit, la statistique le fait connaître mieux que tous les écrits. Il y eut. dans la même année, et sans parler de la Belgique, où la persécution sévit avec la dernière violence puisqu'elfe se chiffra j^ar 8.2 25 condamna-

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tioiis, mais cii France seulcmenl. 996 prêtres déportés et 700 emprisonnés. La différence entre les denx pays s'explique dailleiirs sans peine : en Belgique tous les prêtres étaient là : ou les avait sous la main ; en France, beaucoup étaient encore émigrés, un bien plus grand nombre se cacliaient : on ne saisissait que ceux dont la délation révélait la présence.

Le chiffre des exécutions par les commissions militaires nous fait défaut : il n'est pas douteux cependant qu'elles furent très nombreuses; car si, dans son rapport sur la loi du 19 fructidor, Boulay de la Meurthe essaya d'adoucir la rigueur du projet, en disant qu'il ne s'agissait pas de « renouveler les lois de 1792 et de 1793 ». les ministres du Directoire s'empressèrent, quelques jours plus tard, de déclarer au contraire que le gouvernement entendait bien les remettre en vigueur. D'ailleurs, il va sans dire que la proscription à l'intérieur reprit toute son activité. Dénoncé comme l'ennemi, de nouveau le culte catholique est banni des églises rouvertes ; les prêtres traqués rentrent dans l'ombre des bois et des maisons amies ; les chapelles privées se ferment partout : c'est la seconde Terreur.

M, Aulard résume ainsi cette lugubre histoire : « Les autres (ce sont les prêtres qui ne profitèrent pas de la (I tolérance « du Directoire) s'attirèrent des mesures rigoureuses, emprisonnement, déportation (après le 18 fructidor), donl l'hisloire a été faite trop souvent pour qu'il soit ulile d'y revenir ici. »

C'est bientôt dit. Il me paraît, au contraire, très utile d'y revenir, et d'y revenir souvent, beaucoup plus longuement que je n'ai pu le faire dans ces quelques lignes. Car le régime de ces années du Directoire, c'est justement celui que M. Yiviani proposait de rétablir

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dans ce discours de 1901 dont M. Rabier a voulu faire l'épilogue de son rapport. Il importe qu'on sache ce qu'il fut. C'est celui qu'on nous prépare.

Maintenant, pour faire comprendre d'ouest sorti le Concordat, il faudrait, à côté de ce tableau trop rapide, placer celui du transport universel avec lequel furent accueillis, au lendemain du 18 brumaire, les arrêtés des Consuls qui rappelaient les prêtres déportés et qui rouvraient les églises fermées. La renaissance religieuse, si frappante déjà à la fin de la Convention et au commencement du Directoire, reprit son essor avec une énergie nouvelle et, cette fois, une décisive confiance.

M, Albert ^ andal. dans son beau livre sur VAvènement de Bonaparte, a fait de ce mouvement puissant une peinture définitive. Il montre à Paris, d'après les comptes rendus du bureau central, la joie éclatant « comme un jour de fête, lorsque le culte reprit possession des locaux arbitrairement fermés » ; il en raconte, en province, les éclats tumultueux, désordonnés, dans les campagnes surtout, oii « le peuple n'entend rien aux subtilités juridiques », et veut u le culte comme autrefois 0, avec u la messe du dimanche sonnée, carillonnée .). et « les bons prêtres, les prêtres nets de tout serment, purs de tout contact avec le régime impie, ceux dont la prière reste valable et la bénédiction de bon aloi. »

Et il conclut ce tableau saisissant par une page que je veux reproduire tout entière :

« De tous les points du territoire ancien ou nouveau, jour à jour, les rapports arrivent, attestant cette ferveur attisée par la persécution, cette ferveur agressive, cette volonté de. la France de redevenir chrétienne. U

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était impossible que l'esprit [)rofoiulérneiit observaleui* de Bonaparte ne fût point frappé par l'impétuosité, la j)uissance et la spoiilaiiéité du mouvement. Ce mouvement, il ne la point créé : il n'a nullement relevé d'autorité les autels et déoiélé la foi ; il n'a fait que lever eertaines pioliibilions ])ar trop odieuses, jeter le mot de liberté, et voici (jue de tous colés les autels se relèvent d'eux-mêmes, repoussent comme par miracle. Le courant catholique existait avant lui ; il existait latejil et caché, cheminait sous lamas des persécutions et des rigueurs ; il a suffi de porter un coup dans ce bloc et de le désagréger. ])Our que la soiu'ce capli\e s'élance au jour, jaillisse et s'épande. »

Cette source, c'est celle d'où sortit le Concordat. M. Aulard dit que w l'opinion y répugnait », et que Fionaparte chercha en vain, k en dehors des catholiques romains, un approbateur éclairé ».

L'opinion des jacobins, généraux, fonctionnaires, survivants des anciennes assemblées, enrichis, nantis par la Révolution, des derniers jansénistes encore attachés à cette Constitution civile du clergé qu'ils avaient faite, ou des rationalistes de l'Institut, disciples de V Encyclopédie \ Oui. peut-être, parmi ces hommes qui l'entouraient, Bonaparte ne trouva-t-il pas <l'approbateurs. Mais il eut avec lui la masse de la nation, et sa gloire est d'avoir écouté sa voix, en fermant l'oreille aux murmures des coteries politiques.

C est parce qu'il fut ainsi appuyé sur le consentement du ])ays, et non pas seulement sui" la \olonle d'un homme, que le Concordat a duré.

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C'est aussi parce qii"il répond à lélal moral de la société contemporaine. La religion callioUqne, quoi qnon puisse dire, en dépit du long eirortde ses ennemis, garde en France, près de ceux mêmes qui n'en ol)ser\ent pas les pratiques, une immense action, une iniluence prépondérante, en beaucoup de cas décisive. Dans les contrées, même les plus indifférentes, le ])enple ne veut pas, à certains jours, se passer de IKglise et du curé. La raison en est simple : M. Combes la dite à la Chambre ; on n'efface pas d'un trait de plume quinze siècles d'histoire. Pendant que se conserve ainsi, pour l'ensemble de la wation, le vieux levain du christianisme, les catholiques pratiquants sont plus ardents dans leurs convictions, plus fermes dans leur foi quils n'ont jamais été : cest l'efTet immanquable des persécutions. L'Eglise représente cette religion, encore si puissante : elle est la gardienne de ses doctrines et de sa discipline ; elle a vui chef, universellement reconnu, le Pape, sans lequel elle ne serait plus qu'une société morale vouée d'avance à une prompte dissolution. Tout le monde le sait et le comprend: iV n'y a pins de place en France pour un schisme constitutionnel, pour une Eglise nationale séparée de l'Église romaine : la tentative en serait, bien plus encore (pi'il y a cent ans. condamnée d'avance. Telle est la condition présente de la religion catholique. Ainsi l'Eglise, envisagée seulement dans l'ordre des faits, demeure une grande force au milieu de notre société divisée, la plus grande, sans doute, qui s'impose aux esprits ; quoi (pi'il advienne, elle demeurera debout à C(Mé de l'Etat. Ainsi que l'écrivait hiei' le cardinal Mathieu, dans le dernier de ses beaux articles sur le Concordat : u Toujours attaquée. l'Eglise a toujours survécu, et son liis-

aob COMBATS D IIIEU ET U ALJOLUD IIUI

toire n'est qu'une allernalive de niorls apparentes et de n'suiTCctions inatlendues. » Aucun homme d'Etat, tligne de ce nom, ne peut méconnaître ces vérités.

Entre celte Eglise ainsi constituée et les gouvernements issus des révolutions successives, il y a des oppositions de principes, des désaccords d'idées, des conflits d'autorité. Il y en avait déjà dans les sociétés anciennes, à plus forte raison dans lés sociétés modernes.

Mais quoi ? l'Église n'en subsiste pas moins dans toute sa force, en dépit des courants coutraires. En cet état, la liberté réciproque n'est pas une solution. Les catholiques ne peuvent pas l'accepter ; non pas qu'ils n'y dussent trouver, peut-être, certaines facilités, mais parce que leur propre doctrine le leur défend. L'Etat ne peut pas l'imposer : dans un vieux pays comme le nôtre, pénétré jusqu'aux moelles par les influences chrétiennes, où le pouvoir souverain étend sur la vie sociale une main si large et si pénétrante, l'Etat ne saurait ignorer l'Eglise ; s'il refuse de s'entendre avec elle, il faudra nécessairement qu'il la persécute : plutôt que lie supporter la contradiction de ses doctrines, il étouffera sa voix. L'histoire du régime institué par la Convention, pratiqué par le Directoire, est là pour le montrer. C'est pourquoi j'en ai parlé.

Que reste-t-il ? Quand on ne peut ignorer, quand on ne veut pas persécuter, il faut traiter. Tout traité suppose un accord et tout accord repose sur une transaction. Le Concordat fut cette transaction et scella l'accord qui. parmi les vicissitudes des événements, subsiste depuis un siècle. Il peut, dans ma conviction, le maintenir longtemps encore, si on le veut sincèrement.

L'existence des congrégations religieuses et la liberté d'enseignement sont, parmi les conséquences natu-

relies de la loyale exécution du Concordat, les deux principales. Une majorité, emportée par la passion, prétend aujourd'hui renverser ces deux points d'appui delà liberté religieuse, avant de s'attaquer à l'Église elle-même, en rompant décidément avec elle. Le gouvernement, aveuglé par l'exercice du pouvoir, seconde cette folie criminelle.

Si elle doit s'accomplir, l'Église en souffrira, mais elle a traversé d'autres et de pires épreuves. La France en souffrira bien davantage, par le déchaînement des discordes civiles, par l'amoindrissement de son influence dans le monde.

Puisse cette grande douleur nous être épargnée ! Le pays, seul, peut décider de l'avenir. C'est à lui de vouloir.

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