‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 15 sur 58 · LE DÉPÔT DU RAPPORT DE M. BUISSON · texte numérisé non relu

LE DÉPÔT DU RAPPORT DE M. BUISSON

Kloigné de la Chambre, en ces derniers temps, j'y suis lelourné la semaine passée. Est-ce que l'air de la maison ne m'était plus assez familier!' Toujours est il que l'aspect m'en a tout à coup saisi dune émolioii impiévue. comme, dans la soudaine menace d'nn malheur intime, lame est bouleversée par la doidonrense ironie des spectacles accoutumés.

Hien ne s'y passait qui pût surprendre les habitués (hi lien. On parla des millionsde la Chilienne- ! L'aflaii-e, on le sait assez, est d'importance pour im peuple (pii vil, comme dit M. Henr\ Maret. c en régime anlicon-

1 . 1,0 rapport de M. Buisson sur le projet de loi interdisant l'enseignement aux congrégations fut déposé dans la séance du 11 février 1904 : c'est à cette occasion que furent écrites les pages qu'on va lire.

■2. Affaire où une prétendue caplation d'héritage avait servi de prétexte à une campagne de presse dirigée à la fois contre les religieux Assomplionnislos et contre M. Hulol. procureur général près la Cour d'appel de Paris.

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gi'éganistc » ; et il faut que co soitl)ieii giave. eu effet, puisque M. le procureur géuéral Bu lot (;st, du coup, devenu suspect de cléricalisme ! Les Assomptiounistes, dans leur exil, en auront un moment de gaieté. On convint donc, là-dessus, d'un débat prochain.

M. Prache ayant annoncé linlention dyjoindie une interpellation sur la franc-maçonnerie, les FF.*, accoururent, avertis par le geste l'ituel : pour cette fois, cependant, ce fut on vain. 11 y eut un tumulte, môme une suspension de séance, et, décidément, il pleuvra sur le Temple à propos de celte demoiselle du Chili.

Puis M. Buisson déposa sou rapport sur la suppression de l'enseignement chrétien. Celait l'événement attendu. On applaudit cet acte décisif. La pensée maîtresse du règne s'y révèle dans son plein. M. Ribot ayant, l'autre joiu". dit au président du conseil : « On ne peut pas enfei-mer l;i politique d'un grand pays dans la lutte contre les congrégations » — « Je n'ai pris le pouvoir que pour cela n, répartit aussitôt M. Combes. Cette parole découvre toute une mentalité : elle éclaire une époque, mieux que les discours elles livres. Il la faut conserver pour les futurs historiens : elle les aidera à compiendre ce que furent les hommes qui gouvernèrent la France au commencement du vingtième siècle.

Je méditais là-dessus quand j'entendis qu'on parlait de Panama. Dans la salle, il sembla que passaient des images tragi({ues ; mais ce ne fut qu'un moment. Le drame est fini, bien fini : il n en reste que de pauvres gens ruinés. M. Ferrotte aurait voulu savoir ce que fera le gouvernement pour défendre leurs intérêts. M. Combes eut encore une parole profonde, il répondit : a Voulezvous me dire qui est responsable!' » Au fait, il a raison,

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M. ComlDcs ! La question en \ aul la peine. Un morceau de notre puissance, un effort de notre génie s'est brisé là-bas, dans les décombres abandonnés d'une gigantesque entreprise. La route du Pacifique nous échappe après celle de la mer des Indes. Qui est responsable ? La France finira peut-être un jour par se le demander. L'ordre du jour, cependant, appelait la nouvelle loi sur la réintégration des officiers en réforme. Quoi? L'Affaire après Panama 1 Je m'enfuis de la salle, poursuivi par ces spectres !

Dans les couloirs, soudain, un contraste apparut. Devant le cadre où sont affichés les télégrammes, des députés se pressaient, inquiets. Quelles nouvelles? les cuirassés russes surpris au mouillage, Port-Arthur bombardé ? que faut-il croire ? Les dépèches d'Angleterre, d'Amérique, couvrent le tableau, sensationnelles, prodigieuses, au milieu desquelles apparaît, calme et brève, avec un air de force tranquille, celle de l'amiral Alexeieff.

On commente l'événement qui. tout à coup, du fond de la mer Jaune, accourt sur le monde : « Que dit M. Delcassé? — On assure qu'il ne croit plus à l'efficacité d'une intervention pacifique. — Mais encore? — Ah ! vous comprenez, il ne peut rien dire de plus, c'est trop grave : une réserve extrême lui est imposée ! — Mais, jusqu'où nous lient nos traités? jusqu'où nous engagent nos conventions militaires? — Ah! on ne sait pas au juste, vous comprenez! M. Delcassé ne peut rien dire !

— Mais, au moins, où en est notre force navale? Car,

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enfin, puisquon ne sait pas au juste ce qui peut arriver, il faut être prêt. Après tout, la France est aussi une puissance asiatique : elle a. sur les confins de la Chine, d'immenses intérêts politiques et économiques ; sommesnous en état de les mettre à l'abri d'une surprise ? Estil vrai que les équipages de la flotte sont désorganisés, que, pour faire partir un seul bateau, il a fallu prendre des matelots un peu partout? Tous les journaux l'ont dit. Si cela est vrai, il faut qu'on le sache ; si M. Pelletan nous a mis en cet état, il faut qu'il disparaisse ! Si ce n'est pas vrai, il faut qu'il oppose à la calomnie une preuve irréfutable 1 Le pays lie peut pas supporter une telle incertitude. C'est bien le moins, puisque la nation se gouverne elle-même, qu'elle soit un peu au courant de ses affaires : jamais, je pense, elle n'en fut plus mal informée! — A qui le dites-vous? Au fond, tout le monde est bien de cet avis. Mais vous savez, dans ce moment-ci. on ne peut pas créer d'embarras au ministère.

— La situation extérieure est trop grave? — Non, ce n'est pas cela : Delcassé est très rassuré. Seulement il y a le débat sur les congrégations ! et on ne peut pas, à la veille d'une si grave discussion, ébranler le cabinet ; ce serait une responsabilité effrayante. Nous passerions pour des Romains ! — Mais, enfin, s'il arrivait quelque événement grave qui nous mît en demeure d'agir immédiatement? — Oh! soyez tranquille! il est bien vrai que le gouvernement ne peut pas s'expliquer à la tribune, mais M. Combes, lui, a pris soin de parler dans les couloirs ; il a dit : « Quelles que soient les circonstances, nous ne ferons rien sans consulter le Parlement ! » Vous entendez : quelles que soient les circonstances ! Cette parole, répétée par toute la presse,

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a j)ro(luil beaucoup d'cffel : clic a déjà fait, n'eu douiez pas, le lour de rKuropc.' el de l'Asie, vl elle soulignera suflisammeul l'énergie de nos résolutions pacifiques. ))

Tels furenl (|ncl<|ues-uns des projjos échangés près du cadre aux télégrammes. Ainsi, pensais-je, c'est tout ce que trouve à dire le chef du gouvernement à cette heure criti([ue oii la iialion, dont l'alliance fui un jour saluée dans ce pays avec des transports d'enthousiasme, est engagée dans une guerre redoutable! i'^ranchement, puisque le silence était si nécessaire, que ne l'a-t-on gardé tout à fait:* M. Delcassé aurait bien dû donnera son président une leçon de réserve! Mais qu'importe à M. Combes? il n'a pris le pouvoir que pour chasser les Frères et les Sœurs, et il est probablement de l'avis de M. Harduin, dont je venais, justement, ce joui--là. de lire, à la salle des conférences, dans le grand journal ministériel du matin, ces lignes mémorables :

« J'ai beau faire, ce qui se passe là-bas en Extrême- Orient n'arrive pas à me passionner... Il n'y a d'intéressant qu'un tas de pauvres diables... qui seront écrabouillés... Encore sont ils bien intéressants? Ma foi, je n'en sais rien. Pourquoi se laissent-ils mener à la guerre ? »

Pourquoi se laissent-ils mènera la guerre? J'ignore quel âge a M. Harduin. et quels souvenirs il a pu garder de 1870. Pour ceux dont le cœur en conserve la marque brûlante, cette ligne sonne comme un glas de désastre.

Si elle exprime une (loetiin(\ c'est la négation du

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devoir patriotique le plus sacré. Si ce n'est qu'une plaisanterie, un mot pour rire, de ce rire parisien « qui clapote », comme disait Louis Veuillot, eh ! bien, non ! il y a des choses dont on ne rit pas : de ces rires là, un pays peut mourir.

« Populus roman lis moritur et videl. Le peuple romain meurt et il rit! d C'est un mot de Salvien, prêtre de Marseilk^, du v- siècle, que le cardinal Perraud citait dans un récent discours. Je le recommande à ceux que met en gaieté le drame asiatique.

Je quittai la Chambre dans cette émotion. Une carte du théâtre de la guerre, fraîchement collée sur le mur d'une galerie intérieure, m'arrêta un moment ; c'était une carte allemande, « made in Gcrmany » : heue Kricgskarfe von Osf-Asien. la meilleure qu'on eût trouvée ! Pendant que je la regardais, M. d'Estournelles de Constant vint à passer. Un rédacteur du Temps, qui l'a vu depuis, lui a trouvé l'air de « quelqu'un qui s'est endormi par un temps serein et qui se réveille en plein orage «. Il avait déjà cet air-là. Il y a de quoi! Et je me souvins d'un article, très remarquable, que j'avais lu, en arrivant, à la l)ibliothèque, dans le dernier numéro de la Revue polUique et parlemeniaire. Son auteur est M. René Millet : ce n'est pas un 0 Romain », il était, il n'y a pas bien longtemps, résident général de France à Tunis. Je voudrais que son article fût répandu dans le grand public. Il ferait beaucoup de bien à une foule de braves gens qui, malgré le douloureux enseignement de l'histoire, se laissent encore prendre au sophisme « pacifiste ».

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Cela est intitulé : « La Paix à tout prix. » M. René Millet dit : « Que le bon Dieu bénisse messieurs les apôtres de la paix universelle ! Je les estime, je les admire, je les salue au passage, mais je les supplie de se tenir tranquilles, ou tout au moins de garder leurs liomélies pour la stricte intimité! n Ah I oui, et c'est même une grande charité que de prier le bon Dieu de les bénir 1

Car. à l'abri de ces homélies, grandit chaque jour dans ce pays, objet éternel des jalouses convoitises trop complaisamment oubliées, cette sorte d'humanitarisme dont M. Georges Goyau a décrit dans un livre magistral le progrès historique, qui, peu à peu, émousse les courages, étiole les volontés, trouble les esprits et livre à la détestable propagande de l'anlimilitarisme révolutionnaire les foules trompées par le mirage de la paix universelle.

J'en étais là de mes pensées, quand je franchis la porte qui s'ouvre sur la petite cour du quai d'Orsay ; là, il y aura bientôt trente-quatre ans, par un beau jour de juillet, j'ai vu l'officier commandant le piquet du Corps législatif se précipiter dehors, le képi levé en l'air, et criant : « La guerre est déclarée», pendant que la foule, amassée contre la grille, battait des mains! Alors, déjà, il y avait dans le pays et dans l'assemblée des apôtres du désarmement, et ce n'étaient pas les premiers venus. M. Jules Simon, trois ans auparavajit. avait fait ses deux grands discours. sur l'abolition des armées permanentes, oii il proposait « le système suisse » , où il disait : u Je ne crois pas la guerre très prochaine i personne, à mon sens, n'y a intérêt : je ne vois pas. en effet, que la Prusse ait intérêt à faire la guerre à la France !... » C'était un an et demi après Sadowa !

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Quelques mois plus tôt, les souverains de lEuropc avaient traversé Paris en fête ! M. Jules Simon, lui aussi, sétant endormi sous un ciel serein, fut réveillé par l'orage : et nous hélas ! avec lui. Qui donc a dit qu'on ne recommence pas l'histoire?

En rentrant, je trouvai les journaux du soir. L'affaire de Ploërmel remplissait les télégrammes, douze cents hommes mobilisés pour prêter main-forte à un agent de confiscation : une maison particulière assiégée, forcée, prise d'assaut ; de pauvres Frères jetés dans la rue, l'un d'eux, demi-mort de phtisie, expirant d'émotion dans ce tumulte : une foule irritée, menacée d'un monstrueux conflit, et, comble de douleur! sept officiers, placés par l'infâme politique entre le devoir militaire et le cri de leur conscience, brisant leur épée pour se délivrer de l'horrible alternative ! Cruel épilogue de cette journée remplie par tant de funestes méditations !

Ainsi, voilà où nous en sommes, où nous a jetés le gouvernement criminel qui tient en ses mains l'honneur, peut-être le destin de la France I

Dans le grand drame qui s'ouvre pour le monde, il n'a rien à nous dire, il ne sait rien : une seule chose l'intéresse, et ce n'est pas la guerre d'Asie, c'est la guerre religieuse. Elle est son unique passion, sa seule raison d'être : tout lui est sacrifié, la politique extérieure et la paix intérieure, la concorde civile et la force militaire : elle est au fond de tout, des alliances nouvelles et des outrages infligés à l'Alsace', du désordre de l'armée et

I. Allusion à l'arrêté expulsant de France comme « sujet allemand » M. l'abbé Delsor, député alsacien au Reichstag.

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du (locliii'oiiuMil dos àmcs : cosi pour elle cl par clic qu'il riieurc où toutes les ualious se lecueillcnt dans l'attcnlc, nous ne pouvons, nous, offiir à nos voisins, à nos amis, à nos ennemis, que le spectacle, réjouissant j)()ur ceux-ci. douloureux poui' ceuv-là. d'un pays livré parsou gouveiiieuKMil à la pins iiie[)te, à la plus (odieuse des discordes, don! les clicfs ne soccupent qu'à l'abaisser, de leurs j)ro|)rcs mains, en bi'isanl à la fois, sa force militaire et son unité morale. Jusques à cpiand :*

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