‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 16 sur 58 · LA DISCUSSION · texte numérisé non relu

LA DISCUSSION

c( Le procès du collier, dil Mirabeau, a été le prélude de la Révolution. » Ainsi débute le beau livre de M. Franlz Funck-Brentano sur cette tragique histoii-c. J'y pensais, eîi entrant à la Chambre, tandis que. sur le seuil, les vendeurs de journaux niontraienl leurs feuilles, où s'étalait en grosses lettres : L'Affaire Dreyfus : réquisi foire de M. le proeiwenr général Baudouin.

Dans la salle, l'ordre du jour appelle le projet de loi sur la suppression de l'enseignement congréganiste. |{a])prochement frappant, instructif aussi ! Le hasard est habile à ces leçons de choses : on dirait qu'une main prévoyante en règle les effets.

Depuis quatre jours, le grand débat est ouvert : c'est celui de la salle que je veux dire. On pourrait s'y tromper. Car. ici comme à l'autre bout du quai, le jugement est écrit d'avance: ce n'est donc pas un débat, mais une exécution.

En vain, M. Jaurès en a caché les apprêts dans la nuée, d'où son A'erbe a retenti aux oreilles des spectateurs extasiés, pareils à ces philosophes de Taine, qui sont devant les idées « comme un provincial à l'Opéra ». Son discours n'a point effacé celui de M. Gouzy, qui

I. La discussion du projet de loi interdisant l'enseignement aux conorégations commença le -29 février 1904.

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n'y met pas tant de façons ni de i)lnloso[)liio, et lient que l'affaire est de simple voirie, ear il sulfit d'ordonner à la police qu'elle chasse de chez eux les Frères et les Sœurs, comme elle enlève des balcons les pots de fleurs dont pourrait soutt'rir le crâne des passants. Voilà qui est parler! M. Levraud, esprit scienlilique, n'a pas trouvé de formule plus précise.

Cette jiolitique de commissaire, cependanl. n'ira pas toute seule, et l'exécution donnera sans doute plus d'embarras qu'on ne pense. Les condamnés, en effet, ont des amis, atteints au vif avec eux. et qui « ne se peuvent empêcher de crier quand on les écorclie », ainsi que Paul-Louis, vigneron de La Chavonnière.

Ils crieront donc, comme ils l'ont fait déjà, ces jours derniers, en de superbes discours ; ils crieront très haut, et il faudra bien, quoi qu'on fasse, que la France les entende par-dessus M. le procureur général Baudouin. Peut-être qu'à la fin, réveillée par ces clameurs, elle s'apercevra qu'on la mène à l'abattoir, et d'un bon coup de tête, comme il arrive au taureau captif, quand on tire sa corde trop fort, elle se délivrera du joug- et des assommeurs.

La France entendra ; mais je voudrais qu'elle vît aussi.

M. Combes est à son banc. Deriièrc lui. M. Dumay, qui, depuis plus de vingt ans, achemine savamment vers la banqueroute, enfin prochaine, la régie du culte catholi([ue, le surveille, souriant, prêta' lui fournir, au besoin, quelque traitopportun contre ces religieux dont il a, mieux que personne, durant ce quart de siècle, connu les vertus et le patriotisme.

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A quoi pense M. Combes? A la marine désorganisée, à rindo-Chine ou à Madagascar laissés sans défense? à l'effroyable responsabilité que, demain, peut jeter sur lui le mystère asiatique? Non : là-dessus, il est tranquille, il a tout vu par lui-même, et il est sûr qu'il ne manque ni un boulon à nos vaisseaux, ni un homme aux équipages.

Peut-être se demandc-t-il si M. Doumer ira à Laon ? La question est d'importance. Mais non, il est tranquille là-dessus comme sur la marine. Que M. Doumer aille à Laon ou reste à Paris, lui demeure à la place Beauvau. défiant qu'on l'en fasse sortir. Il dit comme Henri de Guise à Blois : « On n'oserait ! )> Ainsi, un jour de janvier 1889 qu'on parlait, devant M. Floquet, des bruits avant-covu-eurs de sa chute prochaine, ce premier ministre, aimable et pompeux, répondit : « Qu'on essaye ! ce jour-là. je ferai trembler les colonnes du temple! » Deux jours plus tard, une proposition de révision des lois constitutionnelles ayant été déposée, le redoutable Douville de Maillefeu en demanda l'ajournement indéfini. Floquet voulait qu'on discutât. Douville lit un discours virulent : on vota, et l'ajournement fut prononcé par 90 voix de majorité. Le président du conseil, aussitôt, quitta la salle avec ses douze compagnons. Aucune colonne ne tomba.

Pourtant Floquet était un patricien de la République : il avait crié au tsar de toutes les Russies : c( Vive la Pologne, monsieur! » et. plus récemment, il avait failli tuer le général Boulanger en combat singulier. Rien n'y fit : il y avait des dessous. Peut-être y en a-l-il encore ? Mais M. Combes ne craint rien : la Congrégation le protège, comme les prisonniers de la Terreur protégeaient Fouquicr-Tin ville. On a besoin de lui

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|)Oiir la besogne à faire. M. Comhos pcnso à ses actes (l'accusation et au nombre de cliarrelles qu'il faudra.

Ces comparaisons, il est vrai, lui déplaisent. Pour s'en délivier, car elles sont d'un poids incommode, il liausse les épaules, et, comme il aime à rire, il divertit Aolontiers ses concitoyens de Pons en Saintonge. en leiu" contant que les dévots l'appellent Robespierrot.

Mais ce rire sonne faux, il finit en sani^'lol. Car il y a plusieurs manièies de tuei- les gens. Montaigne, en ses Essais, rapporte qu'au dire d'Eutropius, « l'empereur Julian. surnommé l'Apostat, estait ennemy de la chrestienté, mais sans toucbcr au sang ».

M. Combes ne touche pas au sang. Chasser les gens de leur maison, les traquer dans celles où ils se réfugient, confisquer leurs biens, les forcer, pour vivre, à s'expatrier ou à renoncer à l'état que, librement, ils avaient choisi ; les jeter, enfin, non plus à l'échafaud, mais à la rue ou à la frontière : ce n'est pas. il est vrai, les tuer, c'est seulement les empêcher de vivre.

Tel est le sort que fait aux religieux la présente douceur de nos mœurs.

M. Combes le trouve plaisant. Il y a deux mois, en un certain banquet du commerce et de l'industrie, il livrait, après boire, à la risée de ses complaisants les malheureux que ses lois forcent à quitter la vie religieuse, celui-ci, dont « une moustache robuste et bien peignée ombrage la lèvre supérieure», pendant que u cette lèvre elle-même se ferme avec délice sur le bout d'une cigarette ». celle-là dont u la guimpe sévère est jemplacéc par des nœuds de rubans», cette novice

surtout, vraiment à mourir de rire, dont « les yeux ne fuient plus les regards, les accueillent, et peut-être, sans le vouloir, les attirent ! «

Ainsi parla l'homme qui gouverne la France. Nous sommes tombés là. M. Anatole France, dans la préface dont il a décoré le recueil des discours de M. Combes, assure que parmi « les ornements sévères de son langage », on doit admirer surtout u la.juste mesure », en quoi il suit les Grecs, dont il aime les orateurs et les historiens. Chacun peut, sur ce morceau choisi, se faire une idée de la juste mesure. Tant pis pour les Grecs.

Et voyez, c'est comme un fait exprès. Le jour oii je lus ces propos de table, un hasard mit à portée de ma main le Discours de la Lanterne aux Parisiens sur la nuit du 4 août. Vous rappelez-vous ? « 0 nuit cliarmante. o vere heata nox, pour mille jeunes recluses... quand l'abbé Fauchet... devenu patriarche du nouveau rite... signalera sa présidence par ces mots de la Genèse que les nonnains n'espéraient plus entendre : « Croissez et multipliez 1 »

M. Combes connaît .ses auteurs. 11 ne se plaindra pas. pour cette fois, de la comparaison. Camille avait de l'esprit. Les négociants qui représentaient le commerce national en cette joyeuse soirée trouvèrent que M. Combes en avait aussi. Le journal qui en fit le récit, marqua quon riait aux bons endroits, à la cigarette du frère, aux rubans de la nonne, et surtout aux œillades de la novice. J'ignore quels étaient ces négociants, et je veux croire, pour leur honneur, que ce rire méprisable nest pas venu d'eux, mais de l'escorte officielle obligée par état de s'esclaffer aux facéties du patron.

Mais beaucoup, sans doute, penseront que jamais spectacle plus écœurant ne fut offert par un ministre au pays qu'il gouverne.

M. Combes sait-il ce qui se cache de douleur et de souffrance derrière co qu'il appelle un « changement de costume » P Sail-il quelles larmes a versées cette vieille religieuse, depuis trente ans attachée à l'école où les filles grandissent après les mères, quand il a fallu, pour continuer son œuvre, cpaitter. la coiffe que tout le monde, au village, saluait avec respect, et mettre, comme il dit, un chapeau à rubans? Sait-il quel effroi, quelle confusion a bouleversé cette pauvre novice, quand elle sest auc dans la rue sans la protection de son habit virginal ? Non I il ne le sait pas. il ne peut pas le savoir. Pour lui. ce sont des défroqués ; et un défroqué, cela lui paraît si naturel et si gai:

Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.

Mais, si M. Combes ignore ces secrets des âmes, il y a là, tout près de lui, quelqu'un qui les connaît, c'est M. Ferdinand Buisson.

Comme M. Dumay. pendant vingt ans, il a attendu, préparé ce jour, où de sa main, si longtemps occupée à écrire leurs louanges, il va rédiger l'arrêt' de mort des Frères et des Sœurs.

Pendant vingt ans. sous tous les ministres, seul maître de l'enseignement public, il a travaillé, avec une persévérante ténacité, à pénétrer la France de cette sorte de religion qui lui est propre et qu'il appelle « l'irréligion de l'avenir », mélange déplaisant

d"incroyance et d'esprit huguenot, de passion sectaire et de froide pédagogie, qui répugne aussi bien à Tidéalisme sentimental et enthousiaste de la nation, qu'à la conception chrétienne dont les siècles l'ont imprégnée.

Pendant vingt ans. il a vu à l'œuvre, dans les propres écoles de lÉtat. obligé d'y subir leur présence faute d être assez fort pour les en chasser, ces Frères de La Salle qu'aujourd'hui il tient enfin, livrés par leurs ennemis vainqueurs : il a vanté leur savoir, célébré leurs méthodes, constaté leur vertu ! Tout à l'heure, il va les condamner. Pourquoi P Parce qu'ils sont incapables d'enseigner I

Pendant vmgt ans. il a vu à côté d'eux les humbles et pauvres Sœurs s'épuiser, sous leurs habits divers, au même et rude labeur : il a salué leur courage, honoré leur dévouement. Tout à l'heure, il va les condamner ! Pourquoi? Parce qu' ((en pleine jeunesse, dans la force de l'âge, elles se sont enlevé tout autre objet d'activité que celui de la dévotion ! »

Seulement, comme celles-là sont nombreuses, et en maint endroit vénérées, des complices timides, effrayés des conséquences, lui ont dit à l'oreille : « Prenez garde, si elles allaient se révolter, refuser d'obéir, peutêtre que le peuple, dont elles élevèrent les femmes, ne serait pas avec nous et voudrait les défendre » . Prétexte à des défections que redoute sa hâte d'une exécution, trop longtemps attendue ! Bien vite, il rassure les trembleurs : « Voit-on. dit-il, celte humble maisonnée de religieuses.. . se transformant en une trovipe de conspiratrices? Non, elles accepteront, en pleurant sans doute, l'ordre de la loi ».

256 COMnAr> !) IIIKH ET DAUJOl UDHl I

En ])lcurant, sans doute ! ce mot restera.

M. Buisson n'est pas comme M. Combes, lui ! il sait qu'elles pleurent les pauvres femmes; il sait qu'elles ne sont pas des révoltées, les malheureuses! et (jue. si on osait faire pai'ler ces saintes victimes comme la cointisane (In drame, on les entendrait presque, dans leriidétresse, dire ainsi que Marion :

...Je ne sais pas. moi. foiiuno.

Comment on parle aux Rois. Pleurer peut-être est mal !

li sait cela : d'avance, il a fait le compte de ces laimes. l'inventaire de ces douleurs : il en a pesé le produit, et. trouvant que la loi était plus lourde, il a a dit : (( >.a\ez paspeui'. nous sommes les plus forts. » Puis, il a repris tranquillemejit le ton de la péda«.^Ofiie. et, expert au dislinyno, il a longuement établi qu'en condamnant les congrégations, il respectait les congréganistes. Il les cliasse de leur maison, les oblige à changer d'habit, leur interdit de se réunir, de ])rier en commun, d'apprendre aux enfants à lire et à écrire : du reste, il ne touche pas à leur liberté. Il les pousse dans la rue. dépouillés de tout, et il leur dit : Il \llez. gagnez votre vie comme vous pourrez, excepté par le seul moyen que vous ayez de le faire 1 » Du reste, il ne touche pas à leur liberté.

On s'indigne, on proteste, on lui crie : « Mais le droit de vivre, de se vêtir, de prier à sa guise, le droit d'enseigner ce qu'on sait et ce qu'on croit, celui, pour les parents, de choisir, à leur gré, les maîtres de leurs enfaids, prêtres ou laïïpies, en robe ou en veston, c'est

juslcmeiit la liberté ! » Sur c[iioi, il conclul : « Nous u'cMilcndons pas la liberté de la même façon. »

Ainsi: en une forme plus sommaire, les gens de la Commune, quand Mgr Darboy, qu'ils traînaient à la mort, leur dit : c Pourquoi me luez-vous? j'ai toujours aimé la liberté ! » lui répondirent, en le poussant au mur : u Ta liberté n'est pas la nôtre. Tu nous embêtes ! »

Voilà quels hommes verrait le peuple de France, s'il pouvait assister aux séances de la Chambre. Peut-êtr-e alors, lui aussi, se mettrait -il à pleurer. Ha autre chose à faire, cependant, et ce ne sont pas ses larmes que jinvoque.

J'aime mieux, en lui montrant le long cortège des innocents condamnés, redire le mot de Germanicus mourant à ses amis désolés :

(; Flebnnf Gevinaniciun etiarn igiiotl : vindicabitis l'Os. Les inconnus mêmes pleureront Gtrmanicus : vous, vous le veno-erez. »

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