I. Hrochurc publiée on mars
COMBATS D IIIEU ET DAUJOLRDHLT aOQ
dencc doit, à riieurc présente, frapper tous les esprits attentifs, mais qu'il est nécessaire de mettre bien en lumière, pour ceux qui ne le sont pas, et cest le plus grand nombre 1
Donc M. Bcauquier écrivait, il y a buit jours, au moment où allait se terminer la discussion générale du projet de loi sur renseignement congréganiste :
u Enfin, nous allons arriver à la première étape ! Les éducateurs religieux de notre jeunesse vont être, sinon tous, au moins pour une bonne partie, privés du droit d'enseigner. » Il ajoutait, un peu plus loin : « L'enseignement du catéchisme aux enfants constitue lui attentat immoral à leur raison, un essai de mutilation de leur intelligence dont ils peuvent souffrir toute leur vie. » Il concluait enfin : « Voilà pour([uoi il doit être interdit de donner aux enfants une instruction religieuse. » Cette franchise est salutaire : elle éclaire la tortueuse dialectique de AL Buisson et met à découvert l'âme secrète de M. Combes, comme le brusc[ue rayon d'un projecteur électrique fouille et illumine un moment la menaçante obscurité de la mer.
Je voudrais profiter de sa lueur pour essayer de reconnaître notre position et de montrer à tous, catholiques, chrétiens, ou indifférents, respectueux cependant de l'idée religieuse, la gravité de cette première étape que nous allons franchir, sur le chemin douloureux oii. depuis quatre ans. la France se laisse traîner avec une stupéfiante inertie.
Les journaux, les députés, socialistes et radicaux, payent-ils d'audace, prennent-ils leurs vœux pour des réalités, font-ils enfin une sorte de u bluff » anticlérical, quand ils parlent de la prochaine destruction de toute éducation religieuse ? Est-ce bien jusque-là que
•^('>o coMiiMs d"iiii:k ki d'ai jolrd'hli
nous ])récipite, par imc ix'iilc hjiijours plus rapide, la roiilcon nous soninics (m l'Haye s ?
relie esl la (pieslion (pi'il laiii evaiuiiier. pour se rendre un eompte exael de la silualioii |)résente.
|-]lle peiU sans donle paraître déplacée après que lant de tliscours élocpieids. lant décrils couraj?eiiv ont dénoncé et tlénoncenl encore chaf[ne jour les progrès de la guerre religieuse. Je ne la crois pas loulefois superflue.
Lun des plus grands dangeis de notre temps, sinon le plus grand, est lliabitude que nous prenons de la persécution. La méthode parlementaire et le mécanisme légal agissent sur I "opinion publirpie. comme les procédés danesthésie sur le patient dnne opération chirurgicale. Les discussions de la Chambre suscitent dabord ([uelque passion : on applaudit aux courageuses protestations de la minorité : on en lit avec satisfaction les comptes rendus ; on sindigne rni moment des violences de M. Combes et des transports tle sa majorité, et puis... c'est la force des choses ! on iTtourne à ses affaires, à ses intérêts, combien, hélas 1 à leurs plaisirs ! Dans ce curieux roman de Sénac de Meilhan. l'Emigré, que MM. Franz Funck-Brentano et Casimir Stryienski ont remis au jour, il y a une scène très frappante. C'est le soir du 6 octobre 1789 : lu famille royale vient d'entrer à Paris, avec son hideux cortège. Dans un hôtel particulier, la compagine oj'di naire. une société d'élite, est rassemblée ; de temps en temps, un visiteur arrive : « Avez-Aous \\\ passer le Roi :' — >ion. j'ai été à la Comédie. — Mole a-l-il joué ;*
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— ... Jouez-vous au whist P — Je jouerai après souj>cr, on \a servir... n On enlendil du canon : u Le Roi sorl de i'iiôtel de ville, ils doivenlèlre bien las 1 » On soupe ; propos interrompus : on jonc au trente et quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et surveillant la carte, on dit quelques mots : u Comme cest affreux 1 »
N'est-ce pas notre état ? Que de fois chacun de nous ne l'a-t-il pas entendu, et peut-être, lui-même, redit ce mot de l'insouciance résignée : u Comme c'est affreux ! » sans que l'ordinaire de sa vie en fût Ironblé?
Ce|wndant, après que les Chambres en ont fini avec les discussions écœurantes, dans le pays l'œuvre horrible se poursuit. Chaque matin, dans les journaux, on lit le récit de quelque expulsion nouvelle, de (juelque fermeture d écol^. de quelque cor.damnation contre des religieux ou des religieuses. « Coinme c'est affreux ! » D'abord, c'était en première page : maintenant, c'est à la troisième, à la quatrième, aux faits divers. On s'habitue !
Ces faits divers, pourtant, ce soîd autant de petits drames poignants 1 Des pauvres prêtres qui Aivaieid. en commun, dans une ijitime et pieuse fraternité, obligés de se séparer, de se loger n'importe où. n'iinporte comment, seuls, tristes, déracinés ! Des pauvres femmes qui se consacraient, modestement et sans bruit, à quelque œuvre charitable, abritant, sous leuicornette respectée, leur visage et leur nom, jetées dans la rue, sans qu'elles sachent pourquoi, réduites, pour rester fidèles à leur vocation, à s'exiler si la communauté est assez forte poiu- les envoyer au loin, sinon à cacher, dans une maison amie, leur douleur souvent incomprise, bientôt importune, ou bien à gagner leur
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vie SOUS un vêtement d'emprunt (jui les clioque. les •^cne et les hiuiiilie ! Et puis, c'est, duns les familles, le déchirement des cœurs : (( J'ai été élevé dans cette maison «pi'on f^•rnu^ !... Mes entants ont grandi dans celle-ci 1... Mes parents avaieid fondé celle-là 1 »... (. \h 1 comme c'est affreux ! » Mais il y en a tant ! On ne sait |)lns an juste combien, ni où. Au commencement, c'étaient des mainfestations publiques, des cris, des tumultes : à présent, plus rien ou si peu de chose, et, de ce peu de chose, le public ne s'occupe qu'un momenl. ()n s'habitue ! L'anesthésique opcic.
Je parle ici des meilleurs, de ceux qui se sentent vraiment atteints au vif de leur conscience, qui souffrent avec les persécutés. Mais les autres ? Je n'entends pas seulement cette foule de braves gens que nous connaissons tous, gens du monde, gens d'afl'aires, commerçants, propriétaires, qui jugent bien cette politique absurde, insupportable surtout par le bruit qu'elle fait et les discussions qu'elle suscite, mais n'ont peur, au fond, que pour leur bourse, qui, jusque-là, trouvent que le mal n'est pas si grand, qu'on exagère, que les congrégations, après tout, ne sont pas si nécessaires, que, du reste, c'est leur faute, u la faute des Assomptionnistes et de la Croix », et qui se rassurent parce que M. Rouvier est là pour les protéger, tant bien qu(> mal, contre l'impôt progressif. Je n'entends pas seulement ceux-là. bien que ce soit une légion ; mais la masse, la masse qui n'est guère éclairée sur le fond des choses, encore qu'elle doive les trancher par son vote, la masse qu'on trompe si facilement avec des mots, qui croit si volontiers ce qu'il y a « sur le journal », ou ce que lui a dit la forte tête du village, ah ! c'est sur elle surtout qu'opère le plus puissant des ânes-
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thésiques, la légalité, force intangible, fatalité supérieure, représentée par la signature du sous-préfet et le tricorne du gendarme !
Ainsi, peu à peu, le pays se résigne à la tyrannie. Ce qui, il y a cinq ans seulement, lui eût paru impossible à concevoir, voilà qu'il le subit aujourd"bui, sans révolte, presque sans murmure. C'est la première étape î L'exemple vaut qu'on le médite. Espérer qui! en ira autrement, lorsqu'il s'agira de l'impôt progressif et de la propj"iété la'i(iue, c'est une pure cliimère. Les indifle rents, qui regardent, sans s'émouvoir, chasser les religieux et confisquer leurs biens, recueilleront alors le fruit de leur égoïsmc. On dira peut-être : « Comme c'est affreux ! » Mais après tout, ce sera la loi : et le pays, façonné à la proscription, courbera la tète pendant que les révolutionnaires crieront : A bas les riches ! comme il la courbe déjà quand ils crient : A bas la calotte !
Notre plus grand mal est là, dans cette passivité, qu'engendrent l'habitude et le fonctionnement coutumier de la machine administrative. La pers,écution régularisée est la pire de toutes, parce qu'elle a les allures de l'ordre et de la justice.
C'est pourquoi il faut, sans trêve, en réveiller le sentiment engourdi. Lassalle, le tribun socialiste, le disait des misères populaires : les ouvriers s'habitueraient à l'oppression si nous n'étions là pour leur apprendre à connaître leurs souffrances !
Le conseil est bon et marque l'expérience des âmes. Suivons-le.
Donc, oii en sommes-nous ? Essayons de repasser, en un tableau rapide, le chemin parcouru dans ces
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(jualre années. L'entreprise, sans doute, n'est pas nouvelle, mais on ne la répétera jamais assez.
Je (lis dans ces quatre années, et il me faut aussitôt, par une brève explication, débarrasser de toute autre discussion, le terrain de combat où je voudrais voir se grouper tous les amis de la liberté.
Sans doute, on pourrait, en jetant un reg^ard sur l'histoire de la troisième République, trouver sans peine, à son origine même, dans les discours et dans les actes de ses premiers hommes dEtat. le principe de la politique antichrétienne dont nous voyons aujourd'hui la violente application. Le trop célèbre article 7. les décrets du 29 mars 1880, les expulsions des religieux alors ébauchées, en furent les premières manifestations, et si les nouvelles générations n'ont, de ces instructifs enseignements, vieux d'un quart de siècle, qu'une notion confuse, les hommes de mon âge n'en ont que trop conservé le souvenir. Plus que tout le reste, la législation scolaire, établie de 1882 à 1886, marque, dans notre, histoire, une époque décisive dont nul ne saurait méconnaître la portée sociale.
En posant à la base de l'éducation populaire ce qu'on a appelé le principe de la laïcité absolue, qui, en fait, s'est traduit, non pas seulement par la suppression, dans l'école, de toute pratique, de toute leçon confessionnelles, mais par l'obligation faite au maître de n'enseigner qu'une morale indépendante de toute idée religieuse, en jetant un vieux pays comme le nôtre, encore tout pénétré de la tradition chrétienne, dans une expérience si nouvelle et si téméraire, les législateurs de 1886 ont assvnément ouvert la porte aux doctrines dont les conséquences frappent auj ourd'hui tous les veux.
La neutralité, condition fondamentale de cette expérience, présentée comme sa justification et promise comme sa garantie, contraire, d'ailleurs, pour tous les chrétiens, à l'idée même de l'éducation, devait nécessairement, en pratique, demeurer, dans le violent conflit des passions religieuses, rme conception chimérique. Pas plus que les adversaires de la morale, dite indépendante, ses partisans ne pouvaient l'accepter. Les manuels, inspiiés par 1 esprit sectaire, les institututeurs, excités à la lutte contre l'Église par leurs protecteurs politiques, se chargèrent i)ien vite de le démontrer.
Ainsi les hommes qui. il y a vingt-cinq ans, profitèrent de leur puissance, alors incontestée, pour imposer aux familles françaises, obligées de subir la loi commune, une éducation de plus en plus antichrétienne, ont pris une responsabilité dont peut-être, aujourd'hui qu'ils se rencontrent avec les générations issues de l'école fondée il y a vingt-cinq ans, ceux d'entre eux qui survivent commencent à mesurer l'étendue. Débordés par leur œuvre elle-même, impuissants à en contenir les effets, et discrédités, pour l'avoir essayé, dans le parti qui les soutenait autrefois, ils sont réduits, quand ils ne veulent pas s'abandonner au courant, à lui opposer d'honorables, mais stériles résistances.
Rien ne serait plus facile que d'instituer un semblable procès, comme aussi on pourrait, sans plus de peine, en retournant aux sources de l'histoire contemporaine, en remontant aux origines de la Révolution française, découvrir dans ses doctrines philosophiques, dans la rupture qu'elle prétendit consommer entre la loi divine et les institutions publiques, le fondement même
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des idées modernes sur lu laïcisalion on. pour employer l'expression Jjicn plus exacte de M. Clemenceau, la sécularisation intégrale de la société.
Mais ce n'est pas. à mon avis, en pleine bataille, quand il s'agit, hélas I non plus seulement, comme en 188G. d'empèchei' l'établissement d'une législation funeste, encore moins de reconstituer l'édifice national, mais de combattre. i)ied à pied, pour l'existence, qu'il peut être utile de soulever ces débals rétros])eclif"s. Nous avons lutté, de toutes nos forces, les uns et les autres, en 1886. dansj-és assemblées et dans le pays, pour prévenir le mal. Peut-être, à cette époque, une mesure radicale, prise par qui de droit contre l'école neutre, eût-elle ouvert les yeux d'un grand nombre de familles, encore assez chrétiennes, pour ne pas en connaissance de cause livrer à l'irréligion l'âme de leurs enfants. La Belgique a fait, de cette énergique méthode, une salutaire expérience. Les terrains, il est vrai, différaient profondément. Les évêques de France, en tout cas, n'ont pas jugé qu'une telle attitude fût opportune, et ce n'est pas moi qui me permettrai de les blâmer.
La loi scolaire est ainsi entrée dans nos mœurs. Elle créait aux catholi(iues une situation toute nouvelle. Sans oublier aucune des réserves de principe que je viens de rappeler, sans méconnaître les responsabilités que, d'un mot, j'ai indiquées, je pense cependant qu'il faut se placer au point de vue de celte situation nouvelle, pour envisager les circonstances présentes et les devoirs qu'elles imposent.
Les lois qui, de 1882 à 1886, établirent la laïcité de l'enseignement primaire, proclamèrent du moins la liberté de l'enseignement privé ; les modifications suc-
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cessivcment apportées à la loi de i85o la laissèrent égalemenl. en abolissant les privilèges que celle-ci accordait à lEglise. subsister dans l'enseignement secondaire. Tel est le fait capital sur lequel, pendant quinze ans, a reposé tout le régime scolaire de la France : on peut dire qu'il constituait, en réalité, la charte de l'enseignement.
Avec quel courage les catholiques l'acceptèrent, ce n'est pas ici qu'il est nécessaire de le dire.
Grâce ù leur énergique activité, les collèges congréganistes passés, depuis les décrets de 1880, aux mains de propriétaires la'iques. continuèrent sous cette l'orme nouvelle leur œuvre educatrice : en même temps, les écoles chrétiennes se multiplièrent de toutes parts et couvrirent le pays, au prix de sacrifices, d'autant plus méritoires, que leurs fondateurs avaient à payer doublement, pour elles et pour leurs rivales.
Jamais, nous pouvons le proclamer hautement, jamais on ne vit plus bel exemple de dévouement à une cause et à une idée, plus noble et plus généreux usage d'une liberté réduite et surveillée, mais subsistant encore dans sa partie essentielle.
Les catholiques, comme en général les Français, se calomnient trop aisément eux-mêmes: les générations successives, à mesure que l'action les emporte, oublient ce qu'ont fait leurs devancières ; frappées des maux et des difficultés du présent, irritées des défaites répétées, elles se laissent aller à d'injustes récriminations contre les combattants du passé : cela n'est ni légitime ni profitable.
Quiconcjue. ami ou ennemi, voudra, de bonne foi. étudier l'histoire des luttes religieuses de notre temps, devra rendre hommage à l'œuvre scolaire accomplie
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piu- les calliolifjuos dans les coïKlilioiis los plus <l('favoja!)lcs, sous des ministères Icnijoiiis Jiosliles, souvent agressifs. Si la France garde aujourd'hui, aussi bien dans le peuple que dans la bovngcoisie, une int<^nsit(' de foi religieuse et do vie chrétienne d'oià hii \ iencha peut-être le salut, c'est à ce gigantesque effort (|u"oll(' en csl rcdcnablc.
Il me ]jaj'aîl ('(piilable de le constater au morncid où la ilagranle violation de la cha-rte de 188G et la hrnsqnc destruction de toute liberté d'enseignement vont ciéer encore une fois un état de choses nouveau, bien autrement douloureux, devant lequel, assurément, nul ne songe à désarmer, mais qui nous obligera sans doute à modifier nos positions et nos moyens daction.
Cet état de choses apparaît aujourd'hui dans toute sa précision. Il faut lenvisager jésolument.
Je n'examinerai pas dans quelle mesure nos funestes divisions ont pu coniribuer à l'aggravei'.
Que valent, à l'heure présente, ces disputes? Les faits sont plus forts que les volontés ; et. quelles qu'aient été les conséquences de nos discordes, nul ne pou\ ait prévoir ni empêcher celui qui domine, dans sa Iragique fatalité, toute l'histoire de ces (juatre années.
L'affaire Dreyfus apparaîtra à ceux qui voudront, plus tard, en pénétrer le secret, comme l'un de ces coups imprévus par lesquels Dieu permet que, soudain, se prépare et s'annonce le bouleversement des nations. Il faut chercher là, sinon rexplication, du moins le point de départ de la crise actuelle, qui nous jettera dans les violences de la guerre religieuse et, par une inévitable
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conséquence, dans les épouvantes de la guerre sociale, si. avertis enlin par lévidence du danger, tous ceux (|ue rapprochent leur foi. leur raison et leur intérêt, ne sunissent pas en un faisceau compact poui- l'aire face à lennemi commun.
Je n'ai pas besoin de rappeler avec quelle passion, à la fois savante et emportée, l'Affaire maudite fut. dès les premiers jours, tirée violemment du domaiue judiciaire, et transformée en un engin meurtrier contre l'Église et contre l'armée, comment cette guerre ci\ ile. ouverte entre les âmes, les esprits et les intelligences, forma deux camps dans la nation, désorienta et tinit ])ar déterminer toute la politique intérieure du pays, on dira peut-être un jour aussi toute sa politique extérieure.
Mais quand, dans la vie des peuples, des événements surgissent qui mettent en question leur destiné(\ il dépend encore des liommes, investis du p<ju\oir par les circonstances, d'en ralentir sinon d'en conjvuer les effets, ou de les précipiter par d'irrémédiables complicités. Entre ces deux partis, à l'heure trouble et indécise 011 la lassitude venait de conduire M. Méline à abandonner une lutte inégale. M. W aldeck-Rousseau eut à choisir.
Il est malaisé de parler, à l'heure actuelle, de M. \V aldeck-Rousseau : sa maladie commande les égards. Ce n'est pas y manquer, cependant, que d'établir ici une responsabilité dont le poids ne peut, ce semble, manquer de l'obséder lui-même.
Que de fois, en ces quatre ans. tle])nis (jue la Fiance chrétienne et militaire gravit son douloureux calvaire, que de fois j'ai revu, et bien d'autres, comme moi. ces séances de 1901 où M. W aldeck-Rousseau, avec sa froide
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inaîliise, faisait voler la première loi conlre les coiigré- «jialions. Irouvantles traits qui seiifoueent et les mots (jiii I lient, dormant, pareil an\ légistes de la Convention, à la théorie de la i)roscriptioii sa Corme jiiridi(}iie, et livrant ainsile moyen légal de la ijoiisser jiis(jirau bout, aux jacobins attentifs et surj)ris dune si rare furtujie.
A ces hommes (pie longtemps il avait combattus, dont il nignorait ni les desseins, ni les passions. M. W aldeck-Rousseau ouvrit le chemiji du pouvoir : depuis, ils l'occupent en maîtres. On a dit qu'il les avait appelés parce que d'autres, plus modérés, lui avaient refusé leur concours. Il se peut : fallait-il donc à tout prix quil gouvernât ?
Quoi qu'il en soit.il a gouverné et c'est à la fois son malheur et sa condamnation. Lorsqu'il voulid. dans un geste désolé, protester contre son œuvre, on ne I écouta plus. L'aventure est commune et toujours lamentable : celle-ci comptera, dans l'avenir, parmi les plus instructives.
Pour nous cependant, emportés tians la tempête que déchaîna M. Waldeck-Rousseau. nous subissons les coups de larme empoisonnée qu'il jeta, par dégoût ou par calcul, aux mains de M. Combes. Empoisonnée P Oui. je tlis bien : empoisonnée par le redoutable sophisme qui est au fond de la loi de 1901, dont M. Combes se sert comme d'un couperet, et que M. Ferdinand Buisson vient d'aiguiser de nouveau, à son usage, en la dissimulant sous l'enveloppe des distinctions subtiles. Ce sophisme, c'est celui de l'incapacité doid frappent, dit-on, le religieux les vœux qui lient sa conscience, et qui le rendent indigne de concourir au ministère de l'éducation. M. Waldeck-Rousseau la exposé dans sa célèbre théorie sur l'aliénation des biens qui ne
sont pas dans le commerce, et sur l'abdicalion de la persoiinalilé humaine.
Voilà le couperet, au moyen duquel, depuis quatre ans, on retranche de la société civile, du droit commun des citoyens, tous ceux, hommes et femmes, qui. dans la liberté de leur âme, ont promis dobserver la chasteté, de se soumettre à vm supérieur et de renoncer à lusage personnel de leurs propriétés.
M. Waldeck-Rousseau prétendit subordonner à lautorisation du pouvoir les effets de cette incapacité, et comme on lui objectait quelle poj'tait atteinte au libre exercice d'une religion dont la vie monastique découle naturellement, il se défendit de vouloir pousser jusque-là les conséquences de sa doctrine. Mais on n'arrête pas avec la main le volant d'une machine.
L'ayant entendu, les alliés qu'il s'était donnés, et dont il subissait la protection, prirent aussitôt leurs sûretés pour l'avenir. Qu'était-ce qu'une autorisation légale donnée à ces associations fondées sur un illégitime usage de la liberté, sur une violation des règles fondamentales de la société civile? La discussion de la loi de 1901 n'était pas finie que M. Lafferre, l'un des chefs occultes délégués par la franc-maçonnerie au gouvernement de la France, demandait formellement que la congrégation autorisée des Frères des écoles chrétiennes fût dissoute comme les autres. Qu'était-ce encore que cette persistance surannée, reste d'une prudence désormais inutile, à distinguer le clergé séculier et le clergé régulier. l'Eglise catholique et les congrégations? M. Yiviani la flétrit en termes enflammés et marqua, d'une parole décisive, la guerre ouverte contre l'Église comme le terme nécessaire de la campagne commencée.
272 COMBATS D UIElt Kl DAUJOLRDHLI
M. WiiUlcrk-Uousseau accepla sans proleslcrccs concours menaçants, et, quand il les fallut payer, froidement il livra à ses auxiliaires impérieux IKolise et larmée, avec le gouvernement du pays, dont il j)ut dire, comme Mirabeau : « Après moi. les factieux s'en partageront les laud)eaux 1 »
Henri Graltan s'écriail. un j<»nr. au Parlement anglais : u On suivrait, dans nos annales, l'histoire de rirlande. comme on suit nu blessé à la trace du sang (piil perd. » Ainsi peut-on. depuis trois ans. suivre sur la terre de France la trace de la religion et de la liberté. Faut-il une fois de plus écrire leur martyrologe, redire lindignation qui. d'vm élan magnifique, hélas 1 trop tôt brisé, souleva les âmes chrétiennes et les cœurs libéraux, lorsque, révélant par son coup d'essai ses desseins et ses procédés, M. Combes, à peine assis à la place où Waldeck-Rousseau lavait porté, déchira les engagements pris à la face du pays, prétendit appliqner aux congrégations autorisées une loi qui ne les tonchail pas. à renseignement primaire un texte qui ne l'atteignait pas davantage, et ferma, au mépris de tout droit et de torde légalité, trois mille écoles de filles? Faut-il rappeler les femmes du peuple criant, au milieu de Paris stupéfait, leur douleur et leur colère, la Bretagne secouée dun sursaut de révolte, les bonrgs assiégés, les portes brisées, les sœurs traînées snr le grand cliemin, les soldats de la France condamnés à celte besogne, réduits à en escorter les louches exécuteurs cl placés, entre leur conscience et leur devoii'. dans la plus liorrible des alternatives ?
COMBATS D HIER ET D VLJOLRD HLI l^yô
Puis, qui lie s'en souvient P Ce furciil. devaul lu Chambre, transformée par arrêt exprès du Conseil d'État on tribunal révolutionnaire, les fournées d'accusés, traduits eu l)loc, coupables du crime étrange inventé par M. Waldeck-Rousseau, l'aliénation de la pcisonne humaine, déclarés, sans jugement, indignes d'apj)arleuir à vme société libre et jetés sous le cou})eret du sophisme meurtriei" : cinquante-quatre congrégalions d'hommes. les fils de Saint Bruno poursuivis jusque dans leur désert cl ceux du Pauvre d'Assise arrachés à leurs œuvres fraternelles, les successeurs de Lacordaire sacrifiés malgré sa gloire et les émules du P. Damien qui donna sa vie pour les Lépreux, les Oratoriens, héritiers de Bérulle et de Massillon, et les instituteurs du peuple breton, ven geurs du nom de La Mennais, tous confondus dans le même tombereau, comme autrefois les nobles et les artisans, les pauvres et les riches, les prêtres et les magistrats, dans les funèbres convois des échafauds de la Terreur ! quatre-vingts congrégations de femmes, obscures ou illustres, diverses de nom ou dhabit, loutes convaincues du crime irrémissible, l'abdicalion de leur personnalité, elles aussi condamnées au même supplice, qui n'est pas lamorl. mais quelque chose comme l'angoisse de Dante :
Je ne mourus iioint et iic dcuiourai point vivant !
Alor's commença le lamenlal)le exode. Qui n"a vu, chez lui, dans sa ville, dans son village, ces scènes déchirantes, les enfants éplorées, les mères en larmes, et les pauvres femmes s'arrachant à leurs étreintes pour suivre, dans c|uelque carriole, le gendarme ou le commissaire, au milieu d'un peuple presque toujours ému de sympalhie. souvent de douleur et dindignalion,
274 COMIÎATS d'iIIIÎU ET d'aUJOURD'iIL I
maisdoni la passive ivsir>-nalion fail compi-ciidre, cii la rcnoiiM'Iaiil sous nos veux, celle qui pliait, il y a un siècle, les ancêtres (le ces hommes sous la stupide harl)arie des })roconsuls de la Conveulion !
Encore si celle lionle neùl élc connue (pic de nous seuls 1 Mais les nations élrangèi-es. attenti\es à notre folie, promptes à en tirer profit, accueillaient avec empressement ces débris de nos forces morales jetés sur leurs frontières, ou poussés vers leurs rivages comme des épaves rebutées.
Toutes, pendant qu'ici les aveugles contempteurs du dévouement chrétien en célébraient la proscription comme une victoire: de la liberté et de la raison, toutes, au nom de celte liberté même et des droits de l'humanité, offraient aux proscrits la protection de leurs lois. Toutes! l'Allemagne joyeuse d'ouvrir à ces Français, comme un asile hospitalier. l'Alsace germanisée, et jusqu'à l'Italie, notre sœur suivant le rite maçonnique, où le premiei" n^inistre Giolitti refusait hier, à un député qui le lui demandait, d'interdire aux congrégations fiançaises l'entrée du royaume.
Quand les Frères de Ploërmel dui-enl c(uiller les îles de Saint-Pierre et Miquelon. ils vinrent à la côte, ne sachant qui pourrait se charger de les transporter sur le continent. Un bateau anglais était là qui, aussitôt, leur offrit passage ; il fallut y monter. Lorsqu'ils furent à bord, r Anglais les salua de son canon, tandis que, couibanl la l('''t(\ ils versaient des lai-mcs : sur le rivage, le peuple jioussait des acclamations ; dans les barques de pèche, les Terreneuvas se découvrii'ent en pleurant. Voilà ce qu'ont lait les hommes qui gouvernent la l'rance.
Et je passe sur les violences de tous les jours, sur les
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perquisitions, les maisons fouillées, les prétoires encombrés, les procès sans fin, et le cri de ce garde des sceaux, lassé de voir la justice si lente, sommant ses procureurs de faire plus vite avancer les charrettes, et menaçant les magistrats de sa colère s"ils tardaient à les remplir.
Une congrégation d'hommes demeurait cependant debout dans la lenipêle. Tune des plus illustres, celle même dont M. Latferre réclamait, en 1 901, l'exécution au nom du principe étab\'i par M. Waldeck-Rousseau, la congrégation des Frères de La Salle, qui portent comme un titre de gloire ce nom d'ignorantins dont on les voulait flétrir, ainsi qu'autrefois les « Gueux » des Pays-Bas arboraient fièrement l'injure qu'avait cru leur infliger le ministre de Philippe 11.
Ces hommes, toute la Franco les connaît : leur robe de bure à l'agrafe de fer et u aux quatre bras n avec son rabat blanc. ])asse dans tous les quartiers populaires, saluée de l'universel respect, et Paris fit un jour au Frère Pl^Tiilippe les funérailles d'un roi. Leurs écoles sont partout et partout florissantes, ils ont inventé les méthodes/ pédagogiques que tous leurs rivaux ont adoptéesf fondé les premiers l'enseignement moderne, créé, pourlapprentissage des métiers, des établisseinents modèles: ils soutiennent au-delà des mers le prestige et l'influence de la patrie ; par eux, l'Egypte abandonnée garde encore quelque chose de cette âme fran çaisf; qui la remplit de souvenirs héro'iques.
LeroUe a rapjjelé cette histoire, à la tribune, en termes magnifiques. Aucune congrégation, aucune
o.t6 combats d'hier et daujolrd hlt
société dhommcs, ne pouvait, avec tant et de si grands services rendus au i)ays. montrer, pour sa défense, des titres plus certains et mieux reconnus à [existence légale. Hallachés à ILnivcrsité, ils partici])èrent à sa vie : leur délégué siégeait au conseil supérieur de linstruction publique i tons les gouvernements traitaient
avec eux.
ï^i'C>^^ Miant ils sont condamnés. Dans quoWpies jours,
CepëA'A- .,;j,i (j^i couronne celle de lannée derlœuvre diniq^^^^.: /.(. • [Institut des Frères aura virnière. sera consomrrlvT.^ avec lui ses écoles et ses pentuellement cessé d'existé, bon plaisir de l'exécuteur, sionnaires seront livrés au la congrégation». Durant
Pourquoi i'parcequils sont .^ pi-essante, M. Combes deux semaines dune discussio^iie raison, si ce n'est n"a point donné contre eux dt-ndateur, a fait de son que l'Église, en canonisant leur fc nn véritable article œuvre, circonstance aggravante, «Teste, ce que c'est de foi ! •) ^e lui demandez pas, du nii et cela suffît ; que « la congrégation » ; c'est lenne et on n'a pas il n'est au pouvoir que pour l'abattre, commis, que plus à l'interroger sur le crime qu'elle a' savoir pourle bourreau n'est tenu, quand il opère, à« par ordre, quoi son patient fut condamné : il exécuto tribunal, comme M. Combes. Mais il faut pourtant, a>;t cliargé. un réquisitoire : M. Ferdinand Buisson s'en e ailleurs,
On parle comnvmément. à la Chambre et ut. d'un de M. Buisson comine d'un philosophe émineiement penseur profond. Je le veux bien. Mais j'ai vaians ses cherché, je dois l'avouer, dans son rapport et delque discours contre les congrégations enseignantes quans, argumeid cpii ne fut jias devenu, depuis (juatre T'ai la monnaie courante de l'anticléricalisme vulgaire, l^s bien vu ([u'il faisait, du fondateur des Frères et dt
Frères eux-mêmes, un éloge plein d'oncUon, comme aussi qu'il parlait, avec pilié, des larmes que verseront, lorsqu'il leur faudra quitter leur maison, les pauvres femmes qu'il en va chasser. Cet éloge et ces attendrissements, je le dis tout net. m'ont révollé plus que les outrages. Lorsque Saint-Just voulu! faire condamner Fabre d'Eglantine. il dit : « On raconle. comme une preuve de la bonhomie de F'abre. quenlendanl Camille lire son écrit pour le comité de clémence, il se mit à pleuïer : le crocodile pleure aussi ! » M. Buisson pleure comme Fabre d'Eglantine.
Mais de quelque manière qu'on lourne, dailleuis, ses ex])lications, il est impossible d'en tirer autre chose que le sophisme de M. Waldeck-Rousseau : la congrégation ou, comme il dit. la société monastique est indigne d'inslruire el d'élever la jeunesse, à cause des trois vœux qu'elle |)rononce. 11 faul citer:
H Une société démocratique a besoin, avant tout, d'hommes et de femmes qui acceptent la loi de la liberté et de la responsabilité personnelle..., la loi du travail, avec l'obligation qui en résulte, du contact et du conflit avec leurs semblables pour le pain quotidien..., la loi de la famille, fondement de la perpétuité des nations. Or. la société monastique donne à ses membres un idéal très différent. Elle leur fait envisager l'exercice (^le la liberté intellectuelle et morale comme un
fardeau le travail individuel et le gain individuel
comme un souci vulgaire et égoïste... Elle leur fait envisager, enfin, comme l'état de perfection, non pas le mariage, mais un célibat perpétuel prétendu sacré. » M. Waldeck-Rousseau avait donné la Ibi-me juridique du couperet : M. Buisson lui donne sa forme philosophique. Mais c'est toujours le coupeiet.