‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 21 sur 58 · IMPRESSIONS DE VACANCES · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE VACANCES

(32 .UILLET igo'i)

C'est fini. Comme les empereurs de Rome apaisaient le peuple mécontent en lui offrant le spectacle extraordinaire d'une fournée de martyrs, M. Combes, ayant jeté en pâture à ses accusateurs 2.900 écoles chrétiennes, les a réduits au silence. La Chambre a fermé ses portes, le laissant maître absolu de la France, et les députés sont partis.

J'ignore quelles réflexions inspire à mes collègues le contraste qui les saisit quand ils arrivent aux champs. Quant à moi. je ne sais rien qui éveille dans l'âme de plus instructives méditations.

Hier, on était dans le cirque brûlant où nul coin du ciel n'apparaît. Sous le plafond vitré qui surplombe l'arène, s'agitent des visages convulsés et des gestes furieux : des mots ardents, des paroles enflammées traversent la salle.

C'était le jour où le général André, convaincu d'avoir voulu faire enfermer comme fou le commandant Cuignct. pour se délivrer de son importun témoignage et pour réhabiliter plus sûrement Dreyfus, répondait pâle, tioublé, .inconscient, par cette stupéfiante parole, qui révoltait ses amis écœurés : (( Cet officier raisonnait autrement ([ue moi ; donc il n'avait

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pas son I3011 sens : je lai liailé en conséquence. Où est le mal i' »

La veille, c'élail la dramatique apostrophe de M. Millerand au\ ministres, courbés sous le coup de lanière et réduits à désa\()uer humblement le procureui' coupabU' de leur avoii" obéi : « Sous un régime où. de laveu d'un haut magistrat, le fait du prince, la raison d'État son! la monnaie courante des parquets, où la justice est devenue linstrument docile du pouNoir. il n'y a plus de sécurité pour personne ! »

Puis, dans les galeries intérieures, où, pour détendic leurs nerfs, les députés s'en vont chercher un air moins chargé de colères, d'autres émotions les atten dent : les langues se délient, et, près des fenêtres. sui- les banquettes, on entend l'écho mal étoulTé de secrètes intrigues et de manœuvres occultes,

Derrière le drame public qui se joue à la tribune, d'autres apparaissent vaguement, plus profonds, plus poignants, où les ambitions elles vengeances se heurtent en des complots inavoués.

Alors, quelque usé qu'on soit par tant de combats inutiles, on sent, dans l'excès du dégoût, se ranimer un |)eu d'espérance. On se dit : Cette fois, c'est la fin ; la honteuse tyrannie que nous subissons depuis deux ans va s'effondrer sous la coalition de la haine et du mépris.

Le lendemain, cependant, tout s'arrange. Les fureurs sont éteintes, les accusateurs se taisent. Au-dessus de la politique qu'on voit, s'est encore une fois dressée, dans l'ombre, la politique qu'on ne voit pas, le grand inconnu que le public ne pénètre jamais. (( l'intérêt

COMBATS D HIER ET D AUJOURD HUI 'igCf

supérieur de la république ». plus inavouable que la raison d'Étal, parce qu'il ne sauvegarde que l'intérêt d'un parti, avec sa louche escorte d'instructions. judiciaires anonymes, plus arbitraires que les lettres de cachet de l'ancien régime, parce qu'elles ne désignent même pas ceu\ quelles atteignent.

C'est là qu'est l'histoire vraie, celle qui nous échappe. Plus tard, nos enfants commenceront à l'entrevoir, ((uand un Lenôtre fouillera les archives, les documents, les papiers de famille.^ les notes intimes que les observateurs d'aujourd'hui préparent à la postérité.

Pour nous, dans cette obscurité, nous comprenons seulement qu'un lien secret tient enchaînés ces hommes qui seha'issent. et qu'ils ont beau se déchirer, se maudire entre eux avec des invectives passionnées, ils demeurent rivés les uns aux autres par d'implacables complicités.

L'obsession de ces luttes stériles finit par devenir insupportable. Le soir, après la séance, quand on rentre chez soi. la tête serrée, les nerfs cassés, on a la sensation de malaise indéfini que donne un long cauchemar.

Tout à coup, on se réveille dans l'air pur. L'impression, d'abord, est délicieuse. Hier, quand je suis arrivé, le soleil descendait, magnifique, derrière les grands arbres, qui jetaient sur la prairie leur ombre allongée. Les chariots, remplis de foin nouveau, rentraient à la ferme : montés sur les dernières bottes, les paysans chantaient. Dans la vallée, les seigles déjà jaunes et les blés drus, prêts à mûrir, offraient l'image de la richesse et du lendemain assuré.

3oO COMBATS d'hier ET d'aL JOL KDHLT

La \nc (lé('()ii\ rail, au loin, jusciuà Ihoii/.on. d'aiilies lal)loaiiv soniblal)les de la \ ic cliami^ètrc. La paiv rlail jH'oI'oiulo.

Tandis que nous ivspiiioiis la fVaîchcui" do celle belle soirée, nos cœurs, dans celte contemplation, Inrcnl saisis d'émolion. Cette })laine loinlaine. ces bois, ees moissons, c'était la France, la xraic France, tranquille et prospère, (^ui ne demande quà \ ivre dans l'ordre el le Iravail.

Ces liommes que jai \us, là-bas, liviés à leur délire Iragique, ce ne sont pas ses maîtres ! Ils ne tiennent pas en leais mains, inconscientes ou ciiminelles, sa fortune, sa puissance, son avenir, l'âme de ses enfants ! Non, ce n'est pas possible : c'est un rêve douloureux, un reste du cauehcmardc la veille.

En cet instant une pauvre vieille religieuse survint près de nous. Elle m'avait aperçu : « Monsieur, dit-elle en treiTiblant, est-ce vrai ce qu'on vient de nous dire ? Est-ce vrai que le gouvernement va fermer toutes nos maisons ? Ma pauv re communauté ! Ma pauvre école ! Pensez donc, Monsieur, je suis vieille, voilà trente ans que mes sœuis et moi nous élevons ici presque toutes les enfants de la paroisse ! On nous aime bien, je vous assure. Quel mal avons-nous fait !' Nous ne nous melons pas de politique, nous, tout le monde le sait bien. Nous ne nous occupons que d'insti"uire les enfants et d'en faire de bonnes chrétiennes, comme le veulent leurs parents. Et qu'allons-nous devenir i' Comment allons-nous vivre ? Où irons-nous ;* Dans trois mois, nous n'aurons plus ni pain, ni \ éléments : il faudra mendicj- ! »

COMBATS D HIER i: T DALJOLRDHUI OOI

El elle pleurail. elle pleurait à fendre le cœur : des femmes s'étaient approchées et des enfants, qui pleulaient aussi. Dans l'angle d'un mur voisin, un homme ricanait : c'était l'instituteur. Il avait fait, la semaine dernière, le voyage de Paris, el. ayant obtenu un billet |)oiir la séance de la Chambre, il avait entendu M. Ferdinand Buisson, a])plaudi par les minisires, insulter le u costume, signe d'asservissement », de la malheureuse qui pleurail là, près de nous, frappée d'un coup mortel après trente années de dévoùmeid. Il faisait comme lui, pour i)laiie au gouvernemeid.

La joie dont nous avait remplis le grand repos tles champs s'évanouil aussitôt. Une tiistesse serra nos cœurs. Celte religieuse en larmes, ces mères, ces enfants ([ui pleurent, cet homme qui ricane, c'est la triste scène qu'à cette mèmi» heure, d'auti'cs ont sous les yeux dans toute la Fiance. Il y a des déparlemenls où elle se répète dans une foule de villages el, en môme lemps, dans les quartiers populaires du chef-lieu ou de la petite ville. Des maisons vieilles de deux ou trois siècles, fermées un moinenl pendant la Terreur, rou- \ertes bientôt après, sont atteintes par l'inepte proscription : des générations de bons citoyens et de femmes chrétiennes y avaient grandi. Les œuvres, créées depuis cent ans, dans le pays entiei', pour l'instruction, l'éducation, la formation professionnelle des enfants du peuple, s'écroulent toiUes à la fois. Conimenl s'est fait le coup ? on ne sait pas. Personne n'a demandé cela : c'est odieux et c'est absurde, tout le monde en est con\aincu. La consternation est par-

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loul : mais on n'ose pas la monlivr, ])ai'co (|u"oii a pour de l'individu qui ricane, aj)oslé par le j)rét"('l ])Our surveiller et pour dénoncer.

Cela fait comprendre les histoires de la Uévolulion et la prodigieuse soumission du peuple devant les décrets et les commissaires de la Convention . A la placc'de la guillotine sanglante, on a la guilloline sèche cpii tue plus lentement, mais non moins sûrement, par l'exil, les privations et la misère ; à la place de la persécution ouverte, on a la persécution hypocrite, qui s'attaque, non moins odieuse, mais plus peifide, aux âmes des petits enfants.

Ah ! qu'importe le reste ! Que nous font le million des Chartreux et les cent mille francs de M. Mascuraud, et les embarras de la commission d'enquête, et les douleurs de famille de M. Combes, et les invectives de M. Millerand^ ? Que nous font les scènes de la Chambre et les disputes des députés, et leurs mots sonores, et leurs discours de façade ?

Le drame n'est pas là. 11 est ici, sur ce coin de terre, dans ce tableau silencieux et poignant. Je cherchais, hier, le lien secret qui unit malgré tout ces hommes, le pacte qui fait taire, entre eux, la haine et la vengeance. Le voilà. C'est le serment ([u'ils ont fait de déchristianiser la France.

Ainsi, c'est bien vrai ! Ce pays qui s'étend là. sous nos yeux, si beau et si plaisant, cette tant douce

I. Allusions aux accusations qui furent portées dans la presse et au parlement à l'occasion de la demande en autorisation des Pères Chartreux.

France, si calme à l'ombre du grand clochei-. voilà en quelles mains elle est tombée.

Les uns l'oublient, se hâtant vers leurs plaisirs ; les autres, au lieu de ne songer qu'à elle, s épuisent dans leurs querelles de parti.

Et, tandis que les sectaires, tout entiers à leur œuvre, endormant sa plainte avec des promesses de bonheur, arrachent de son cœur la loi de son enfance, elle, patiente et laborieuse, souriant encore à travers les larmes de ses filles, s'en va, chaque soir, à son repos, sans se douter que ses maîtres la mènent au tombeau.

La vision d'un si tragique destin, caché sous cette paisible apparence, nous mit les larmes aux ^eux, et la lamentation du prophète monta de nos âmes à nos lèvres :

Ils ont dit à mon peuple : l^aiv, paix, et il n'y avait point de paix.

Dixerunt : Pax, pax, et non erat pax.

\ ROSCOFF: T. \ TOMBE DE DOROTHEE SII,RUI\NE ET L\ Mor.r DE ^\. WM.DKCKMOI SSE\I

(Hl AOLT ic)i>'|)

I/aiilre malin, je sortais de la vieille église de Uoscoft", dont le sombre a aisseau semble, dans son pieux recueillement, garder la Irace des généi-alions ([ui vécurent, entre ses lonids |)ili(^rs. la siiri])le liisloire de leui' âme.

A.n milieu cle la iiel". le cercueil xide. })eiiil en noiia\ec luie croix blanche, reposai!, comme de coulume. sui' les tréteaux : il est là. toujours. sui\aiit l'usagedes églises bretonnes, allendaid le mori ju'ochaiu. ou le service presque (juolidien [)()ui- ceux d'hier. \ (|uoi bon le déplacer ? Sa vue uOffusfpie ni nallrisle ])ersonne. On sait bien que loule \ ie liiiil là. comme elle commence aux fonts baptismaux (jni s'élèvent à côté du poi'tail.

Entre ce bassin de pierre grise el celle bière de bois noir, tout le mystère de l'homme appai-aîl...

Il y a plus (le choses au ciel et sur la terre, Horalio. que n'en peut r(hcr voire piiilosupiiie I

Mais, de ces choses Iroublanles, le peu])le. robuste el chrétien, n"a point ici l'espril iuquiel. Il \il iiwv elles dans la familière conriiince (|iie lui enseignes;! foi.

COMBATS D HIER ET D ALJOLUD HLI OOO

Tandis ([ue je passais sous le vieux porche couronné par lanlique statue de Notre-Dame de Croaz-Baz, où le iia\irc à pleines voiles que Hoscoff arbore dans ses armes est sculpté dans la pierre, la cloche tintait lentement. On allait, tout à Iheure. chanter un service pour un défunt enterré la semaine passée, un pécheur, tout jeune, noyé dans un mauvais coup de mer.

Pour ces morts-là, il y a toujours une pitié qui remue tous les cœurs. Comme chante Vann Mbor :

Quand su'la mer y a des gros flots, Terriens, plaignez les pauv's mat'lols.

Des marins, le béret à la main, des paysans ôlanl leur grand chapeau à ruban de velours, des femmes enveloppées de leur longue mante de deuil, plongeaient leurs doigts dans leau bénite qui remplit jusqu'aux bords un vieux tombeau creusé dans un bloc de granit.

Depuis la veille, Torage avait gâté le temps : un long nuage gris s'abaissait c^omme un voile vers létrange et charmant clocher, qui se dresse au-dessus des arbres du pourtoui', si léger, si gracieux, lorsqu'à Iravers ses tourelles et ses clochetons à dôme, il laisse voir le ciel bleu.

l ne brume invisible mouillait les dalles du seuil, la terre de l'ancien cimetière, le vieil ossuaire où s'entassaient les squelettes brisés, quand les tombes étaient encore là, couchées au pied de l'église.

Cette mélancolie répondait à mes pensées. Sur ce coin de terre, et dans le silence d'une vie j^aisible, on

COMBATS. — I. — liO.

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seul mieux réleiidiic du désastre où la lyianiiie des sectaires jette riinc après laulre les institutions religieuses de la France.

Le calme même des \ isages et des gestes rend ])lns douloureuse celle angoisse du lendemain. Ces hommes et ces femmes (|iu s'en vord. pleins de foi. dans le sanctuaire accoutumé, prier pour l'un des leurs, savent ils bien en quel péril extrême est leur vieille religion ?

Ils ont assisté, il es! vrai, aux brutales expulsions des bonnes Sœurs, cl. sans doute, en leurs âmes profondes oîi s'enferme leur muette émotion, un si stupidc attentat a jeté des semences de colère.

Mais, enfin, l'église qui garde leur Dieu est toujours ouverte, et leurs prêtres sont là, prêts à bénir les berceaux et les tombes, comme à recevoir les serments des époux.

Qui, parmi eux, croit l'heure prochaine où la maison de prière sera fermée et mise à l'encan, où les prêtres, traqués par une police haineuse, ne pourront plus prier avec eux que clans l'ombre d'une demeure privée ?

Qui, l'autre jour, à la grande fête de Marie, pendant qu'au son des cloches la procession, déployant les lourdes bannières soutenues contre le vent de mer par les jeunes gens aux bras robustes, montrant à la foule la Vierge d'argent de Marie Sluart * et les statues saintes portées par les jeunes filles, et la barque de saint Pierre sur les épaules des marins, qui, pendant que cette procession magnifique rentrait du port à l'église,

I. L'église de RoscotT possède une statuette de la Vierge en argent, donnée, dit-on, par Marie Stuart lors de son arrivée en France.

COMBATS d'hier ET DAUJOURDHUI Soy

suivie d'un peuple entier chantant les vieux cantiques de la Bretagne, qui pouvait imaginer que c'était peutêtre pour la dernière fois P

Il eût fallu pour cela que, dans toutes les maisons, on pût lire les déclarations de M. Combes et le projet de M. Aristide Briand, qu'il trouve « une excellente base de discussion ».

On n'en a guère le temps, avec le rude labeur quotidien, puis les journaux disent tant de choses ! On ne croit plus, à la campagne, que ce qu'on voit.

Pourtant c'est la vérité. M. Combes a pris soin d'en informer la presse de létranger ! L'hiver prochain, le projet de M. Briand sera voté, et il tient en trois lignes : les églises seront louées au plus offrant, les prêtres vivront de la charité publique et tous leurs actes, toutes leurs paroles, surveillés par les délateurs, seront soumis à une loi qui les piinira de prison au gré des persécuteurs.

L'esprit assiégé de ces tristes pressentiments, je traversais le cimetière abandonné, lorsque mes yeux se levèrent sur le monument qui s'appuie au petit mur d'enceinte. C'est un mausolée, surmonté d'une croix, où on lit en lettres rouges gravées dans la pierre : « A Dorothée Silburne, mère du clergé réfugié en Angleterre, le clergé français reconnaissant. — 1792-1793 ».

Dorothée Silburne était une Anglaise qui, émue de pitié par la misèie des prêtres que les lois de l'Assemblée législative et de la Convention obligeaient à fuir, se dévoua à leur salut, et, avec un zèle, une intelligence admirables, après les avoir aidés à traverser la Manche

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dans des barquos.dc pêche, pouivut à leur subsistance sui' la terre d'exil.

Tonte une pa<ie dliisloire lient dans cette pierre et dans son inscription, peut èlie pour demain prophétique.

Ces prêtres que recueillait Doroihée Silhurnc, c'étaient quelques-uns des ^|5,ooo insermenlés que la loi du 26 août 1792 condamnait à sortir de France dans les quinze jours, à peine de dix ans de détention, ou même de déportalion à la Guyane, et à qui, par surcroît, la loi du 18 mars 1793 infligeait, si on les arrêtait, la mort dans les vingt-quatre heures.

Cette législation, maintenue, en 1790, par la Convention, sanctionnée par le Directoire dès son avènement, constitua jusqu'après le 18 brumaire, avec toutes les aggravations qu'y apporta le coup d'État de Fructidor, le régime religieux de la France. C'est ce que M. Aulard appelle la loyale organisation de la liberté des cultes.

C'est aussi, à peu près, moyennaid les tempéraments qu'impose encore la relative douceur de nos mœurs, ce que nous offrent, sous le nom de séparation de rÉglise et de' l'État, M. Combes et M. Briand.

Déjà, sur tous les rivages d'Angleterre et d'Amérique, au-delà de toutes nos frontières, les religieux et les religieuses expulsés cherchent, chaque jour plus péniblement, les moyens de subsister. Qui le croyait possible, il y a seulement quatre ans ?

Maintenant, c'est au clergé des paroisses que va s'attaquer la rage des démolisseurs du christianisme. Un titre entier du projet de loi de M. Briand est consacré à la police des cultes. Il y a là tout un arsenal d'interdictions et de i)énalités. dont M. Combes et M. Yallé n'au-

ronl qu'à enseigner l'usage, en quelques bonnes circulaires de leur façon, à leurs i)réfets et à leurs procureurs, pour que les prêtres catholiques soient mis clans Timpossibilité d'exercer leur ministère sans être dénoncés, appréhendés el condamnés. La prison deviendra, en attendant mieux, le signe extérieur de la liberté qu'on nous promet.

Plusieurs, il est vrai, s'en vont disant : « On n'osera pas aller jusque-là. Combes reculera ou sa majorité l'abandonnera ! » Combien, non des moindres, en disaient autant, il y a deux ans encore, des congrégalions aujourd'hui détruites i'

Tandis que je songeais ainsi, le facteur vint à passer, qui me remit les journaux. Ils étaient pleins de longs articles sur la mort de M. Waldeck-Rousseau. Les dithyrambes de la presse étrangère, les télégrammes des empereurs et des rois y figuraient en bonne place.

Je vis même que des feuilles conservatrices déploraient, avec la perte de l'homme, la chute irrémédiable du dernier rempart, capable de contenir la démagogie. J'en éprouvai quelque surprise.

La mort, assurément, commande le respecl. et ({uand. précédée, comme celle-ci, d'un drame long el douloureux, elle tranche, d'un coup tragique, de si hautes ambitions, elle paraît doublement émouvante.

Mais ni la convenance ni la pitié n'obligent à l'éloge immérité. Les pleurs des socialistes paraissent, sans doute, naturels. Le crocodile, dit-on. pleui'e aussi, el celui dont la complicité imprévue fit d'eux, en un jour, les maîtres du pays, méritait bien quelques

3lO COMBATS DHIEU ET d'aUOI Hd'fH I

larmes. L'emprcssomcnl des souverains, encore que singulier, se peut lui môme expliquer : il y a, chez les chefs d'Ktal, comme un snohisme d'autorité qui les porte à Tadmiralion des ministres à poigne. Je crois hien que M. WaldeckRousseau leur païut grand surtout pour avoir, par le moyen île la Haute Cour, abattu les ennemis de son gouvernement. Il se peut enfin que, dans l'élan de nos voisins et de leurs journaux, le souvenir de « l'Affaire » soit pour quelque ciiose. On connaît, sur ce point, leur sollicitude.

Mais le langage des conservateurs étonnera davantage. J'ai vu de près M. Waldeck-Rousseau durant toute sa carrière politique. J'ai, comme tout le monde, bien qu'elle n'eût point de ces accents qui secouent les âmes, apprécié sa forte et précise éloquence. Mais, à aucun moment, je n'ai discerné dans son œuvre la marque de l'homme d'Etat.

Son nom reste lié à deux lois capitales. L'une est celle des syndicats professionnels, grande et nécessaire réforme qui, autrement conçue, aurait pu devenir le point d'appui de la paix sociale. Elle le fut de telle sorte qu'elle engendra la guerre.

J'ai peut-être quelque droit de l'écrire ici. ayant, en i883, dans la discussion même de la loi, adressé, de la tribune, à M. Waldeck-Rousseau, alors ministre de l'intérieur, les paroles que voici :

« Les syndicats, tels que vous les concevez, n'étant organisés que pour la guci"rc, deviendront très vite un instrument d'oppression... En face des ouvriers, les patrons s'organiseront aussi... et, dans celte guerre

impie, tout le inonde souffrira : les ouvriers d'abord, à qui le salaire manquera : les maîtres ensuite, qui. peu à peu, seront ruinés, et, finalement, la patrie française. »

Je ne crois pas que l'événement m'ait donné tort : on en sait quelque chose à Marseille '. Les vues de M. AValdeck- Rousseau ont triomphé : ce ne furent point celles d'un homme d'État.

Quant à l'autre loi, à la loi des congrégations, qui. dans l'histoire, portera son nom. nous en voyons, tous les jours, se dérouler, sous nos yeux, les conséquences plus douloureuses encore. Que M. Waldeck-Rousseau ne les ait point voulues, telles que nous les sujjissons. ([uil n'ait eu le dessein, comme dit son ami le U. P. Maumus, que (( de donner un état civil aux congréganistes français ». c'est-à-dire, en fait, de les soumettre à l'arbitraire ministériel ou parlementaire ; qu'il se proposât plutôt, comme l'assure son neveu, M. René AA aldeck-Rousseau, de condamner à disparaître les congrégations « militantes » et non les autres, ce qui équivaut à dire qu'il se réservait de choisir ses victimes, en vérité cela importe peu. Les faits parlent plus haut et plus clairement que les commentateurs.

Il n'était pas besoin d'être bien clairvoyant pour savoir, en 1901. ce que portait en elle la loi de M. Waldeck-Rousseau. Le jour où elle fut votée — me permettra-ton encore ce souvenir? — je dis au président du conseil : « Je vous attends à l'exécution de la loi ; vous serez obligé de suivre jusqu'où il voudra vous traîner le flot que vous avez déchaîné » .

I. La grève des dockers et des inscrits maritimes venait d'y éclater.

.>I2 COMBATS DRIEU ET D ALJOLRD IIUI

M. Waldcck Rousseau, il est vrai, s'est dérobé à sa destinée. Il a mieux aimé regarder passer le llof qnil n"a ni voulu suivre, ni pu maîtriser, et devant le(iuel M. Combes, d'un geste, lenversa les fragiles barrières de son élocpience.

En quoi paraît Ici le génie de l'iiomme d'Étal ? De quelque manière (ju'on louiiic les elioses. le dilemme demeure inllexibJe. Ou M. W aldeek-Rousseau voulut la persécution dont il donna le signal et forgea l'instrument : ou il ne sut pas la prévoir. Dans les deux cas. il 111 demeure responsable, ayant livré l'arme redoutable du pouvoir suprême aux pires ennemis de la religion et de l'ordre social.

Cesl pourquoi, s'il convient de saluer respectueusemenl sa tombe, je ne vois point qu'il y ait sujet de louer sa mémoire.

J'en étais là des réflexions que me suggérait ma lecture, quand, à la porte de mon logis, je rencontrai un cultivateur de mes amis, l'un des mieux au courant des affaires publiques. 11 me dit, en montrant les journaux : « Notre ennemi est mort ! Que Dieu lui fasse miséricorde ! »

Ce paysan me parut aA oir plus de sens que beaucoup de souverains et de jouinalistes.

LE CONGRES DE L\ LIBRE-PEXSÉE Er LES SOUVENIRS DE LA PREMIÈRE « SÉPVRVTIOX A SAINT-POL-DE-LÉON

(29 SEPTEMBRE igoi)

Chaque année, avant de quiller le pays, jai maintenant l'habitude de réunir mes bons et fidèles amis de Roscoff. Cela s'est arrangé tout naturellement, il y a deux ans, au moment de lexpulsion des Sœurs.

Alors, pendant les jours d'attente et les nuits de veille oii nous guettions, émus, l'arrivée des gendarmes, il s'est fait entre nous une fraternité, pareille à celle du bivouac. Nous nous connaissions, nous nous aimions auparavant : depuis ce jour-là, nous nous aimons mieux, et nous nous connaissons tout à fait. ^1. Combes jious a valu cette force et cette joie.

\ ers la fin de septembre, quand les travaux sont moins actifs et ([ue le jour commence à tomber de bonne heure, les paysans sont plus libres qu'au fort de l'été. On en profite pour organiser une petite causerie familière, et voilà comment, hieisoir, nous étions une centaine, assis autour des tables ori nous attendait une modeste collation, dans la grande salle de l'hôtel de « la Maison Blanche i\ décorée, pour la circonstance, de quelques branches de feuillage et de deux draj^eaux I ricolores.

3l4 COMBATS d'hIEU ET d'aUJOURd'hUI

Rien de plus simple, mais, comme partout ici, une exliaordinaire couleur locale I La nuit venait : des bougies, soutenues par des suspensions impiovisées, éclairaiciil taiblemcnl tous ces liommes en costume de travail, assez ce|)en(lant poui' que, sui* leurs rudes visages, on put voir, dans les yeux, le retlet des ami's.

Le paysan du Léon est comme ini \\\ vr l'ciiné (pii cache, sous une couverture discrète, des ])ages à jamais ignorées du public frivole. On dirait cpiil porte en lui tout le mystère de cette mer armoricaine, dont le bleu profond, pareil à celui des flots où baignent les côtes ensoleillées du Midi, apparaît imprévu, entre les rochers gris qui hérissent ses bords, enlaçant de tous côtés, par la découpure infinie du rivage, les demeures et les champs.

L"àme bretonne est ainsi : il faut pénétrer la froide et sévère enveloppe qui en défend l'accès, pour découvrir l'ardeur, contenue par une réserve un peu timide,, de sa délicate et chaude sensibilité. Mais ceux à ([ui elle s'est, une fois, révélée ne peuvent pas plus s'en déprendre que la terre roscovite n'échappe à l'étreinte de la mer.

Jamais mieux qu'hier soir, dans la grave cordialité des poignées de main, je n'ai senti ce contraste saisissant. C'est qu'il y avait, au fond des cœurs, une émotion, inavouée par les visages. Chacun savait plus ou moins exactement le grand péril des choses saintes, voulait en apprendre davantage, pressentait ({ue nous allions en parler.

D'abord, cependant, comme c'est la coutume, on causa des intérêts locaux : le commerce des pommes

COMBATS d'hier ET d'aUJOURD'hLI 3i5

de terre, qu'on expédie en Angleterre ; les artichauts et les choux-fleurs, qu'on vendra tout l'hiver à Paris, sur le carreau des Halles ; et puis les oignons I

L'hôtel de « la Maison hlanche » est au fond du port: parla fenêtre ouverte, un mauvais vent du nordest, levé depuis la veille, venait de la mer, âpre et coupant ; et, tout en devisant, nous pensions à ceux qui sont de l'autre côté de l'eau, à ces handes d'enfants et de jeunes gens, partis comme des vols d'oiseaux migrateurs, depuis trois mois, pour aller, dans les villes anglaises, vendre à la criée les oignons de France : K Onions ! Onions ! »

On en a compté tout près de 2.000. celte année, rien que pour cinq ou six communes du littoral: ils resteront là-has tout l'automne, la moitié de l'hiver, et ne reviendront qu'après la vente finie. Ils reviendront I Qui sait ? Il y a six ans, un paquehot, à hord duquel toute une troupe avait pris passage pour se faire rapatrier, toucha sur les roches de Guernesey ; quatorze périrent, qui dorment dans le cimetière de l'île. Cela peut toujours arriver, et c'est à quoi rêvent les mères, quand on les voit, l'été, au départ des hateaux chargés d'oignons, se tenir au bout de la jetée, muettes et sans larmes, et regarder, d'un long regard perdu vers l'horizon, les gars qui s'en vont.

Encore, pour eux, le risque n'est pas très grand. Mais les marins ! Ce vent de nord-est est dur : on dirait déjà un vent d'hiver ; et, à l'entendre ainsi souffler, on songe davantage aux absents.

J'avais près de moi un constructeur de navires dont le fils est parti, il y a six mois, sur un voilier qui a doublé le cap Horn : depuis trois semaines il aurait dû être à San-Francisco, et on attendait un télégramme

IVlfi COMBATS d'hIF.R KT d' AL JOLRd'iI L I

dans l'anviété : cnlin, lu cU'pùchc venait crarrivcr : tout allait bien I Mais dans combien de temps rcvcira-t-on l'enfant ?

Tandis que je suivais ces propos, tour à lour instructifs et émouvants, admirant toute cette énergie, toute cette activité, dépensée, en somme, pour le plus grand profit de la nation, la Iristesse me poignait le cœur : une colère y montait contre rinej)ie persécution que le gouvernement de la France inflige à tant de braves gens, comme ceux-ci travailleurs pacifiques, dont toute la passion politique se borne à vouloir pratiquer en paix leur religion !

Il y- a, dans les réunions dliommes où les âmes sont à l'unisson, un courant magnétique entre les pensées. Les conversations s'arrêtèrent. Tous les visages se tournèrent vers moi, dans l'absolue fixité d'une attention presque rigide. Avant que j'eusse parlé, on écoutait : on écoutait avec les yeux ! Je ne sais rien de plus saisissant.

Xous ne faisons pas assez, à mon avis, de ces petites causeries intimes, sur les affaires du jour, dans les commvmes rurales.

Il n'est pas de propagande plus nécessaire.

Voici, par exemple, le congrès de la libre-pensée qui vient de se tenir à Rome. Ses organisateurs l'ont présenté, en France, à grand renfort de ciiculaircs et d'articles de journaux, comme une préface de la prochaine séparation de l'Eglise et de l'Etal, une grande manifestation intellectuelle en sa faveur. Il est donc très important, pour nous, de savoir comment, dans (picl esprit, on a a traité les questions religieuses.

CXDMBATS D HIEU ET DAUJOURDHLI ,) 1 7

Mon éminent confrère M. Marcelin Bcrihelol avait essayé de le préciser d'avance dans une lettre adressée aux congressistes. Il leiu- tenait à peu près ce langage : (( Vous allez affranchir l'esprit humain du joug de la foi, sous lequel a péri Giordano Bruno, dont le bûcher fume encore ! C'est à merveille. Mais, surtout, soyez tolérants I Xe déclarez la guerre à personne, ne menacez d'oppression aucune conscience !»

On a lu respectueusement, comme il convenait, la lettre de M. Bertlielot à la première séance ; après quoi, le congrès est, avec ensemble, parti en guerre contre l'Église catholique, contre la Papauté, contre les cléricaux, avec adresse de félicitations à M. Combes, discours de M. Gustave-Adolj)he llubbard ; bref, toute la lyre maçonnique.

« Nous irons à Rome, avait écrit dans V Action M. Ch. Debierrc, qui n'est ])as le premier venu, mais ni plus ni moins qu'un professeur de l'Université, nous irons à Rome, affirmer que toutes les religions ne sont que de vieilles défroques, dont il faut que l'humanité en marche se débarrasse. >

On a fait comme le disait ce fonctionnaire de l'État français : tant et si bien qu'à la fin, un grand journal italien, la Tribuiut, a écrit, à propos du congrès, le panégyrique d'un certain « hymne à Satan », de Jean Carducci. que le journal ap})elle « le grand éducateur de la nouvelle nation d'Italie ». L'article finit par ces mots: «Puisque, hélas! notre poète ne pourra être jnésent, contentons-nous d'en\oyer un nou> eau salut à son héros : Salut, 6 Satan ! »

Je recommande ce document aux conférenciers des communes rurales. Il y en a d'autres, et de non moins instructifs.

3l8 COMBATS d'hIEH ET d'aUJOURd'hUI

Ainsi, au deniicM- grand Couvent maçonnique, le F.". Bonnet, orateur du Couvent, et, d'ailleurs, secrétaire du comité des partis radical et radical-socialiste, a dit, entre autres belles choses :

« Nous venons de faire plus de chemin en deux ans qu'en dix. Nous approchons des solutions décisives... Le mémorable décret de la Convention : c La république ne salarie aucun culte », figurera en janvier prochain à l'ordre du jour de la Chambre. »

L'occasion est excellente pour prendre le F.*. Bonnet au mot et examiner un peu les effets du « mémorable décret de la Convention».

Hier soir, j'avais apporté à notre réunion un volume très intéressant qui s'appelle : Une Ville bretonne sous la Révolution. L'auteur en est un vénérable recteur des environs de Saint-Pol-de-Léon, M. Tanguy, et c'est l'histoire, puisée tout simplement aux archives iTiunicipales, de la ville de Saint-Pol pendant la Révolution,

Dans beaucoup de communes, on a, en fouillant les documents, publié des ouvrages semblables. Rien n'est mieux fait pour ouvrir les yeux sur le lendemain qui nous attend, que ces récits d'un passé, tout prêt à renaître.

Donc, au temps du « décret mémorable » dont la maçonnerie exige à nouveau la promulgation, voici ce qui se passait à Saint-Pol-de-Léon.

Il y avait là un citoyen Déniel, procureur de la Commune, qui, de concert avec le citoyen Dumay — il y a des noms prédestinés I — curé intrus de Saint-Pol, avait requis quelques jours phis tôt l'expulsion de

COMBATS D HIER ET DAUJOLRDHLI OIQ

l'hôpital des « chiennes», dites Filles de Saint- Thomas et Sœurs de la Charité. Aussitôt le décret rendu, il fit descendre, pour les transporter à Morlaix, les cloches de. la ucy-devant cathédrale» et celles du Creisker : il allait procéder à d'autres exploits quand la commission de salut public, établie par les représentants du peuple, le destitua. « considérant que l'intérêt général ne peut être bien placé entre les mains d'un homme qui tous les jours, par son yvressc, porte le trouble dans les fonctions les plus importantes » .

Le diable, au reste, n'y perdit rien, comme on va voir.

Le citoyen Le Bourguays, nouveau procureur de la Commune, ayant d'abord demandé que la ville de Saint-Pol. d dont le nom choquait l'oreille de tous les bons républicains, rappelant un prélat mitre », fut changé en celui de u Mont-sur-Mer, » se chargea, le 20 nivôse an 11. d'inaugurer la transformation de la vieille cathédrale du Léon en temple de la Raison. Grimpé dans la chaire, il fit entendre un discours tour à tour grotesque et blasphématoire, dans la note habituelle de ceux qui se prononcent chaque jour aux séances des congrès maçonniques. Le chant Grâce à nos canonniers alternait avec les paroles de l'orateur, qui finit par cette invocation attendrie :

u 0 divine philosophie, grâce immortelle te soit rendue pour être, après des milliers de siècles, venue à bout à sic, tirer du chaos de l'ignorance des Français qui ignoraient leur existence et leur bonheur puissant. Et toi, temple maintenant dédié à la Raison, que tes échos retentissent de ces paroles sacrées :

(' Vive la Montagne ! Vive la république ! »

On se croirait au congrès de Rome !

020 COMBATS D HIEH ET D AUJOURDIIUI

Le loiidcmaiti ce Cul le lourde la (( cy-dcvanl éj^lisc des Minimes, » el, eiiliii, « considéranl que la liberté des culles est iiuléJiiiiinent décrétée », le ciloyeii Le Bourguays fit abattre les deux croix de pierre de la (jrande-Place et la eioix dite de la Mission.

La municipalité de Saint Pol n'avait, d'ailleurs, pas de chance. QueUiues jours plus tard, à propos d'un débat sur une ronrniliire de viande à la tioiipe, elle fut obligée de débarcpier encoie une fois le proeuieur de la Commune, parce (piil élait « indécemment pris de boisson ». Mais il avait eu le temps auparavant de faire ariéter l'abbé Branellec, curé du Minihy, coupable d'avoir refusé le serment imposé au clergé, et une femme qui lui donnait asile, Anne Roussel, veuve Le Guen. Conduits à Brest, l'abbé fut guillotiné sur la place « des Triomphes du Peuple », et la veuve fut déportée.

Voilà, sur la première séparation de l'Eglise et de l'Etat dans le pays de Léon, un petit aperçu de l'histoire.

Tous m'avaieid écouté sans rien dire, le j-egard toujours fixe, les dents serrées. On se quitta, presque en silence, sur une dernière poignée de mains. Une tristesse, mêlée de résolution, contractait les visages.

En sortant, un paysan, ({ui habite près de chez moi, m'accompagna : « Ah I me dit-il, nous en avons tous, dans nos familles, des souvenirs de ce temps-là ! Mon grand-père, à moi. qui demeurait en Cléder. s'est marié la nuit, dans une grange ! On était allé là, par des chemins détournés, les fiancés, deux de leurs voisins, un j)rètre caché dans les environs et un enfant, pour lui

servir la messe. Au moment où elle commençait, dite à Aoix basse, on entendit du bruit au dehors : c'étaient les soldats! Bien vite, il fallut s'échapper par une issue (|ui donnait sur un fossé profond et plein d'eau. Les soldats, ne trouvant personne et ne pouvant croire que les gens fussent sortis par là, crurent le coup manqué ; ils partirent, et les mariés, avec le prêtre, tout trempés, rentrèrent pour finir la cérémonie. Mon grand-père ma bien souvent raconté sa noce. cl. nous autres, nous n'oublions pas ! »

" Eh Ijicn, clis-je. lannée prochaine peut-être, il vous faudra marier votre fils comme cela, dans quelque grange qui tiendi'a lieu déglise. (juand celle de RoscofT seia fermée. » Mon voisin me regarda bien en face : « ^os pères ont tenu bon, malgré tout, et c'est comme cela qu'ils nous ont conservé notre religion ! Nous ferons comme eux pour nos enfants. »

J'aurais voulu que M. Combes vît les yeux de cet homme quand il me dit ces simples mots.

COJIB\TS. — I. — 2 1.

L\ DKLATION MIÇOMNIQUE

(3o JiOVEMlillE Kjoi'i)

Comment dire!' par quels mots rendre les pensées dont rame est agitée? Depuis l'inoubliable jour où (jiuyot de Villeneuve, par un acte décisif, fit apparaître l'infamie, longtemps pressentie, de la tyrannie maçonnique, la Chambre se débat sous la griffe de l'affeux cauchemar.

En vain, le spectre du général André s'est enfui, chassé par le geste éperdu de M. Combes, plus outrageant que le geste irrité de M. Syveton.

Derrière lui, comme persiste le malaise des nuits troublées quand le réveil en a dissipé les funestes visions, l'implacable souvenir de la terrible séance demeure avec sa pesante obsession.

Car, si, par un méprisable abandon, le ministère et la majorité ont pu se délivrer d'un homme, le régime dont il fut l'image lamentable les tient enchaînés à son nom.

Tous les jours, dans la salle encore pleine des révélations foudroyantes, le mot retentit terrible et menaçant, dont ils finiront par mourir. La délation les enveloppe comme la tunique empoisonnée. Quelquesuns, confus de s'en voir publiquement revêtus, voudraient en secouer l'ignominieuse étreinte. D'autres, plus cyniques ou plus compromis, s'exercent à la

COMBATS d'hier ET d'aUJOURd'hLI 023

porter audacieusemeiit. Peine perdue ! Tons, elle les brûle de sa mortelle flétrissure.

Sur le pilori où, depuis un mois, Guyot de Villeneuve rend à son pays linestimable service de clouer chaque matin les dénonciateurs, ce ne sont pas, en effet, des hommes qui paraissent, c'est un système de gouvernement. L'Empire romain en donna le modèle. C'est là qu'aujourd'hui les maîtres du pouvoir vont chercher leurs leçons.

L'éminent secrétaire perpétuel de l'Académie française, M. Gaston Boissier, a écrit en quelques pages saisissantes ce tableau d'histoire. 11 faut relire, dans l'Opposition sous les Césars, le chapitre des délateurs, « sortis de tous les rangs de cette société corrompue », « délateurs timides, honteux d'eux-mêmes », « délateurs hardis qui se plaisent à braver l'opinion », « délateurs élégants », u délateurs de basse condition », (> soldats et maîtres d'école », si nombreux que « ce fut partout, dit Sénèque, une rage d'accuser qui épuisa Rome bien plus qu'une guerre civile ».

On dirait que la page est d'hier. Les voilà tous, sortis de toutes les Loges maçonniques, celui-ci qui se cache en déguisant son écriture, celui-là qui se vante de bien servir la république, magistrats, avocats, professeurs, officiers même, hélas ! correspondants masqués ou découverts du Frère Vadécart, et, avec eux, toute cette foule de louches anonymes, gens « de basse condition », promus par M. Combes au rang de « délégués administratifs », dans cette circulaiie fameuse que

'^•2^1 coMiJAis d'hier et d'aujourd'hui

GaiUhi(M- de Cliiyiiy a flétrie (riiii lilrc ineffaçable, en rap])elanl le « Code de la délation ».

Taeite rapporte qu'un jour où queUpiun proposa il au Sénat de .supprime)' les récompenses des accusa teurs lorsqu'un homme accusé se serait donné la mort avani le jugement. Tibère s*\ opposa el. ]uvnanl paili pour les accusateurs, se plaignit qne u les lois pei' daient leur sanction, que la république était au bord (\\i précipice. Mieux valait ren\erser tous les droits (jue d ôtèr les gardiens qui veillaient à leur maintien »>.

C'est tout à fait la thèse de M. Combes et sa conception de la défense républicaine. Comme, la semaine dernière, on le pressai! de qnestions sur ces « délé gués », nouvelle sorte de fonctionnaires occultes, il répondit : « Ah ! vous voudriez bien désarmei- le gouvernement ! mais le gou\ einem* ni n'eidend pas se démunir ! . . . »

Se démunir, cela veut dire licencier la bande despions qui, dans chaque commune, sont chargés de surveiller et de dénoncer les citoyens et que servent h payer ces fonds secrets de l'Intérieur, dont la Chambre, complice intéressée du régime qui la engendrée el la lient prisonnière, vient encore de laisser à M. Combes la libre disposition.

« Ainsi, dit Tacite, on faisait un appel aux délateurs, et cette race dhommes, nés pour la ruine publique, el que nul châtiment ne réprima jamais assez, était encouragée par les récompenses. »

Notez que je ne crois pas dn tout faire tort à M. (tombes en le comparant à Tibère. Il parait qu'il y a une

COMBATS D HIER ET D AUJOLRD HLI Ô20

école allemande qui regarde ce chef d'Étal comme (I une belle el noble nature », et en donne pour preuve principale quil ne montra sa méchanceté quà soixante-dix ans. C'est à peu près, si je ne me trompe, Vdge de M. Combes. Mettons qu'il ail la belle et noble nature de Tibère et que c'est elle qui le porte à faire de la délation une institution régulière, olFiciellement avouée, le grand ressort de son administration. Cela suffît à le classer dans l'histoire.

Au reste, si Tibère offusque M. Combes et ses amis, je consens à leur infliger seulement le souvenir plus récent, et dont ils ne pourront être que très fiers, de la Convention et des Comités révolutionnaires. C'est le même système de gouvernement.

Les jacobins de province dénonçaient aux jacobins de Paris, qui dénonçaient au comité de Salut public, comme les franc-maçons départementaux dénoncent aux franc-maçons de la rue Cadet, qui dénoncent au ministère. L'analogie est entière. Un témoin écrivait en l'an III : a Les jacobins, avec leurs quatre cents membres très actifs à Paris, et les quatre mille autres non moins dévoués dans les provinces, représentaient la force ^ ive de la Révolution. » Taine les appelle « une petite féodalité de brigands superposée à la France conquise ». Ce système de gouvernement, dit Cambon à la Convention, le i3 brumaire an III, « en simple surveillance, coûtait 591 millions par an ». Les fonds secrets d'alors !

Quand vous aurez fini l'histoire de Tibère, relisez dans les Origines de hi France contemporaine, au troisième volume de la lîévolidion, le livre des Gouvernants. Après cela regardez autour de vous !

320 COMBATS DHIRH K T D AL JOURd'hLI

J'entends bien qu'anjourtlhui, les viclinies des dénonciateurs ne sont plus condamnées, comme les Romains, à tendre leur gov^c au lacet ou leurs bras au couteau, ni, comme les Français d'il y a ceut dix ans, à périr sur l'écliafaud. Mais il y a d'autres manières de mourir.

Depuis que délileut sous nos yeux les iiches infâmes, depuis que s'étale au grand jour ce commerce scandaleux auquel furent livrés l'avenir, l'honneur, l'intérêt de tant de soldats fidèles, quelqu'un a-t-il fait le compte de toutes les carrières brisées, de tous les espoirs déçus, de tous les droits méconnus?

Sait-on ce qu'il y a de soufl'rances muettes, de larmes étouffées, de misères entassées dans cette douloureuse histoire ? Sans parler des nobles ambitions injustement frustrées, combien de ces humbles serviteurs du pays, soutiens naturels d'une famille honorable, ont vu, le cœur déchiré, disparaître à jamais la chance dernière de l'avancement mérité, de la décoration attendue, de la solde ainsi améliorée? A-ton lu la lettre poignante adressée au commandant Pasquier par la veuve du lieutenant Martin ? Combien sont ainsi morts à la peine, enfermant leurs amertumes dans la tristesse du silence professionnel ?

Pourquoi? Ah! toujours pour le même motif, qui revient comme le stupide rabâchage d'un maniaque, à la fin de tous ces rapports de police secrète, tour à tour grotesques et odieux, où, depuis quatre ans, les agents de la franc-maçonnerie souillent les officiers de leur humiliante inquisition : u Ya à la messe ostensiblement!

COMB.VTS D HIER ET D ALJOURD II LI 02 7

entend la messe, mais dans une chapelle! va à la messe avec un livre ! accompagne sa femme à la messe, l'y mène en voiture ! a mis ses enfants dans un collège religieux ! envoie ses enfants chez les Frères ! »

Voilà quelle persécution a frappé ces hommes ! Ce n'est pas, il est vrai, comme pour les victimes de Tibère, le sang de leurs veines qu'on a répandu, c'est celui de leur âme ! Lequel en coulant fait souffrir davantage ?

Or, pendant vingt cinq ans, la guerre religieuse fut conduite dans ce pays avec un mot d'ordre, répété sans relâche à la tribune, dans les réunions publiques, dans les journaux : « Les catholiques font deux France ! ils brisent l'unité morale de la patrie, ils ont mis la main sur les carrières publiques ! Sus aux catholiques ! » Avec ce cri de guerre, qui fut celui de Ferry et de Waldeck-Rousseau, qui est encore celui de M. Combes, on a détruit l'enseignement chrétien, fermé les écoles libres, désorganisé les collèges catholiques, proscrit les congrégations, persécuté le clergé.

Combien dans la masse inattentive, prompte à accepter la piperie des mots, combien ont cru à l'accusation, si l)ruyamment affirmée ! En vain nous répondions : u Citez des faits, donnez des noms, prouvez que nous sommes de mauvais soldats, de mauvais citoyens, que nous devons à la faveur nos grades et nos emplois ! »

En vain nous attestions les exemples mutipliés de notre patriotisme, les souvenirs de la grande guerre,

328 ooMiivis i)"nii;i{ 1 r d'aljouivd'hli

les sei'vices sans iiomhiv rendus au pa\s : en vain nous invoquions les eoneonts. imposés à l'aeeès de loules les fonctions, organisés, présidés par nos adversaires, les notes, les lémoi^na<^cs des chefs les moins suspects de parlialité envers d les cléricaux ». On ne prouvait rien contre nous, on ne le pouvait pas, mais on criait toujours : « Les catholitpies font deux France I Sus aux catholiques ! »

Et. tout à coup, voilà qu'en effet, deux France apparaissent : l'une qui espionne, l'autre qui est espionnée ; l'une qui est j)Ourvue de toutes les faveurs, l'autre (pii est déchue de tous les droits !

Cette fois, ce ne sont pas des mots, des cris de guerre, des apostrophes de léunion publique : ce sont des faits, des noms, des actes formels. Nul n'a pu les nier.

Quand les hommes du Grand-Orient, frappés au front, ont voulu défendre le long exercice de leur tyrannie, ils n'ont pas même essayé de le faire. Aucon traire, ils ont revendiqué le droit à la délation et son usage comme revej'cice d'un devoir.

La cause est entendue : eux mêmes ont prononcé. Oui, il faut l'avouer, l'unité morale est brisée, et il y a deux Fiance, celle de la franc-maçonnerie qui dénonce, et la n(Mre qui est dénoncée. Tardive et douloureuse revanche, trop chèrement payée, car elle l'est au prix du vieil esprit militaire qui fit si grande, depuis un siècle, l'armée nationale !

Pauvre et chère armée, où, si longtemps, courbés sur leur tache quotidienne, l'esprit tendu vers la frontière

ouverte, tous, oubliant les origines, les ojDinions, les espérances individuelles, travaillaient dans l'union des cœurs, à l'œuvre sacrée ! Pauvre armée, quil y a huit ans encore, nous avons vue si belle dans les plaines (le Châlons. quand, rayonnante de force et de confiance, elle s'offrait en gage à l'alliance nouvelle ! Pauvre armée, jusqu'où la conduira le rude calvaire qu'elle gravit depuis que l'affaire Dreyfus l'a touchée de son souflle empoisonné?

Outragée, calomniée publiquement, abandonnée de ses chefs, trahie par eux jusqu'au mépris de son honneur, comme hier dans le procès Dautriche', réduite à dévorer tous les opprobres dans un silence humilié, il faut encore qu'elle -voie, par la porte basse de la délation, la méfiance se glisser dans ses rangs, et y tuer la loyale camaraderie dont est faite la solidarité militaire ?

Ainsi, l'armée déchirée, les ofiîciers espionnés, leur avenir livré au bon plaisir de la franc-maçonnerie, tous les citoyens placés officiellement sous la surveillance de ses agents, voilà l'œuvre et le système du souvernement de M. Combes.

I. M. Dautriche, oiricier d'administration, allaclié au deuxième bureau de l'état-major général, avait été inculiié, en même temps que ^I. le lieutenant-colonel Rollin et deux autres ofTiciers, du détournement de 20.000 francs ; dans la pensée du gouvernement cette somme avait dû servir à suborner un des témoins qui déposèrent contre Dreyfus à Rennes. Après plusieurs semaines de prison préventive, le gouvernement fut contraint de retirer l'accusation, et les inculpés furent accjuittés à l'unanimité par le conseil de guerre.

33o COMBATS d'hier ET d'aUJOURD'hUI

Et. sans doute, cela est affreux, il va, cependant, quelque chose de pire. Ici encore, retournons à nos auteurs.

Tacite, avant dénojiibré les viclimes de César et montré leur prodi<^ieuse résignation à ses arrêts mortels, déplore la tristesse de ces continuels récits : « Mais, dit-il aussitôt, combien plus cette soumission passive fatigue l'âme et serre péniblement le cœur! »

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