LA FIN DE L'ENSEIGNEMENT D'ÉTAT
(G DÉCEMBRE igo*!)
La séance de jeudi dernier, où fut discuté le cas de M. ïhalamas, me parait appeler quelques réflexions. Ce nest pas laventure de M. Chaumié qui me les suggère. Le pauvre homme est, en vérilé, plus à plaindre qu'à blâmer. Vous savez ce qui lui advint. La porte vers laquelle il aspirait, pour s'évader de la galère ministérielle, s'était uji moment ouverte devant lui ; mais comme il allait s'y glisser en esquissant un geste soulagé, la chaîne qui le rive au banc de M. Combes le tira brusquement en arrière, si bien qu'il duL courbé sous la confiance de M. Jaurès, reprendre tristement sa place et sa rame. Ainsi, la veille. M. Rouvier, d'un mouvement de ses fortes épaules, commençait à secouer son fardeau, quand lui aussi, sentant la chaîne, dut retourner à la besogne commandée pour laquelle il lui faut sacrifier, avec le crédit de l'État, son renom financier.
C'est la quotidienne humiliation dont ce gouvernement achève de mourir. Celle-ci ne vaut pas qu'on la relève davantage.
Mais tandis que les ministres, battus et contenls, s'en allaient disant comme Panurge : u Vogue la galère ! tout va bien ! l'orage est passé ! » , quelque chose est
33a coMBAis i)'iiii:k et d'aujourd'hui
rcslé sur la place, à (|iu)i ils n'oiil pas pris o-arde. ol c'esl, l'enseignement d'I^liil.
.le voudrais le moiilicr en dtMix mois. Luhjcl du débal cl réinolioii (|iril lil iiaîl re ont peut èlre empeelié (|u"()ii s'en avisai sunis;iiinueid.
Deux thèses ont |)aru. dans celte séance de jeudi, se heurler à la tribune, celle de M. Chaumié et celle de M. Jaurès. Je dis oui j)aru. car elles n'eurent point, au fond, beaucoup de peine à s'accorder, comme on le vil par l'ordre du jour (|ui. pour clôturer le débat, rendit à l'un la conliance de laulie.
M. Chaumié dit aux professeurs de l'Luiversilé (pie « libres dans leur enseignement, ils doivent connaîlie la limite de leur liberté... ne pas froisser les consciences, ne pas manquer de mesure et de tact. »
A merveille : mais encore? quelle est celte limite de la liberté, de la mesure et du lact que les professeurs doivent si bien connaîlre? M. Chaumié voulut s'en e\])lifpier. et tout aussitôt, pienant exemple de l'incident en discussion, il dit : i Si M. Thalamas avait le droit de mettre de côté la Ihéoric du miracle, il n'avait pas celui de dire : Je ne ciois pas à votre Dieu I »
Ah ! Et pourquoi ? Où M. Chaumié a-t il aperçu cette limite du droit? Si la conscience d'un enfant élevé dans la croyance en Dieu peut être otTensée par la parole du maître, qui lui dit : « Je ne crois pas à votre Dieu )), comment la conscience de celui à qui ses parents ont enseigné la foi dans l'action surnaturelle de Dieu, ne sera-t-elle pas offensée par la parole du maître qui lui dira : o Je ne ciois pas au miracle » ?
Quel est ce Credo Tiniveisitaiic. ce Code ministériel (le la mesure en matière de religion, qui permet de nier le miracle, mais non pas de nier Dieu? Où les professeurs de M. Chaumié lont-ils appris?
Si je ne me trompe, il y a environ soixante-dix ans, M. Cousin disait à peu près la même chose, et c'est justement de cette doctrine de gouvernement, qu"est sortie la li])erté de renseignement. M. Chaumié retarde : il parle comme un iniiiislre de Louis-Philippe !
M. Jaurès sen est aperçu, et il n'a pu le supporter. (' Oui. a-t-il dit, le professeur est tenu, dans son enseignement, à l'esprit de mesure, de réserve. Oui. il doit éviter de blesser, de scandaliser les jeunes esprits. » On entend assez que ce sont là des précautions oratoires. Personne, en effet, noserait inviter tout crûment les professeurs à scandaliser les enfants! Mais i! y a la manière 1
Ecoutez encore M. Jaurès : « Est-ce que vous allez demander au professeur de s'interdire à lui-même ces sujets dangereux et contro veinés qui. par leur nature même, peuvent blesser les consciences? S'il en était ainsi, ce serait dans l'enseignement la suppression de toute vie, de toute vérité el de toute liberté, car il n'y a pas une seule affirmation qui. même produite sous la forme la plus réservée, la plus mesurée, la plus respectueuse de l'opinion contraire, ne puisse blesser et scandaliser, par le sentiment même qui l'inspire, certains esprits timorés. »
YAi bien ! c'est M. Jaurès qui a raison. Je le dis au risque de i^asser pour un esprit timoré ! Il a posé la question comme il faut, et j'ai cru un moment, j'ai espéré, qu'il allait renouveler son discours d'il y a dix ans sur rinstructioii publique, revendiquer pour le
^fOli COMBATS D HIEU ET D AUJOURD HLI
maître rciilicrc libcrlc de la (locliiiic, et faire une fois de plus a[)i)araîtrc le grand débat soulevé par tontes ces discussions entre l'État et les consciences. S'il ne la pas fait, c'est qu'il fallait aller au plus pressé qui était de défendre M. Tlialamas. Mais toute la thèse est dans ces quelques paroles.
Eh bien, oui, M. Jaurès a raison, raison pour les élèves et raison pour les maîtres, que la prétendue neutralité de renseignement public courbe sous un joug humiliant, pendant quelle livre les enfants aux entreprises les plus dangereuses pour leur esprit et pour leur âme. Il a raison, mais aucune condamnation plus formelle ne pouvait être infligée à renseignement d'Etat.
M. Léon Bourgeois disait, quand il était ministre de l'instruction publique : « Il ne suffît pas de dresser le programme des matières à enseigner : ce qui caractérise une pédagogie, c'est l'esprit dans lequel ces matières seront enseignées. » Rien de plus vrai. C'est l'évidence même, et M. Chaumié ne peut pas s'y dérober. Quel que soit l'objet de la leçon, son esprit, et, par suite, celui du maître, est au fond de tout enseignement.
Sagit-il de philosophie ? L'existence de Dieu, sa nature et ses attributs, la vie future, les destinées de l'âme sont autant de questions essentielles, fondamentales et précises, sur lesquelles il est inévitable que le maître laisse voir sa pensée. S'il n'en a pas, il n'est pas digne d'enseigner : s'il en a une, comment la cacherait-il ?
S'agit-il d'histoire ? C'est le cas de M. Tlialamas. On
COMBATS D HIEU ET DALJOURDHLI ÔÔO
est choqué et ù bon droit de l'entendre outrager Jeanne d'Arc, parce que le sujet touche aux fibres les plus sensibles de l'âme française ! Mais ne voit-on pas qu'à chaque leçon, le même esprit reparaîtra ? Comment, avec quelles conceptions, quelle orientation d'idées, parlera-t-il de Clovis et de la conversion des Barbares, de Mahomet et des Croisades, des grands gestes accomplis par la France au nom du Christ, du moyen-âge et de la féodalité, de la Réforme et des o-uerresde religion? Nul ne soutiendra qu'il soit indifférent de le savoir. Comme les origines et la fin de l'homme, sinon au même degré, ce sont matières, assurément, qui intéressent l'éducation.
Le maître devra-t-il donc se borner à la sèche nomenclature des faits et des dates !' Ce serait pour lui-même une honteuse abdication I Si. cependant, il veut aller au-delà: si, comme il le doit, il prétend éclairer ses élèves, les élever au vrai sens du mot, former leur esprit et leur intelligence, comment le pourra-t-il sans risquer de heurter, de blesser les croyances, les idées et les opinions qui ne sont pas les siennes ?
AI. Jaurès l'a demandé au ministre, et M. Chaumié ne lui a rien répondu. Il ne le pouvait pas. Mais un moment après, pour ne pas. comme a dit Gauthier (de Clagny), « casser un morceau du ministère », le même M. Jaurès votait Tordre du jour de confiance où il est dit que u la Chambre compte sur le ministre pour concilier la liberté du professeur avec la neutralité de l'école ! ))
C'est se moquer des gens. Un ({uart d'heure plus tôt, il venait justement de montrer que l'une et l'autre sont inconciliables, et que le système de Al. Chaumié, en vertu duquel on pourra bien nier les miracles, mais
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non rcxislcnce de Dii'u, csl un système jugé, condamné, inacceptable poui- le maître comme pour relève !
Tous les ordres du jour du Jiionde ne changeront rien à cette vérité.
La neutralité, déjà mensongère au temps de M. Cousin, ne peut plus aujourd'hui, dans le désordre où le régime nouveau a jeté l'Université comme les antres inslitulions du pays, que servir de masque à l'anarclne des doctrines et des idées. Les professeurs internationalistes, les professeurs athées, laisseront voir de plus en plus leur incroyance et leur dédain de la pairie : ils revendiqueront de plus en jilus audacieusemenl, pour leur pensée, le droit à la liberté absolue, elles ministres, (juels qu'ils soienl. ne pourront lui imposcj- des limites ([ue nul d'entre eux ne saurait tracer.
Sur le dos de AL Chaumié, c'est donc l'enseignement d'État qui a reçu les coups. On s'est imaginé qu'en fermant les écoles libres, en entravant l'existence des collèges chrétiens, on allait le fonder définitivement : c'est le contraire qui ariive.
Les nouveaux élèves que l'empressement irrélléchi (les familles amène au lycée, les d gosses pourris » comme les appelle M. Harduin, du Malin, se chargeront d'en faire la démonstration. Heurtés, blessés, offensés à chaque instant par la leçon du maître, ils le diront de plus en plus haut et leurs parents les défendront. Ainsi la révolte grandira chaque jour dans les Ames, et la liberté se lèvera, comme une moisson naturelle, du champ ravagé parla tyrannie.
C'est la moralité de la séance.