IMPRESSIONS DE FIN D'ANNÉE
(3l DCCEllBRli 190V)
L'année finit. Pour quelques jours, le Palais-Bourbon ferme ses portes. L'heure est propice au recueillement.
Examinons, les embrassant d'un regard, en quel état nous laissent ces douze mois, où résonnèrent tant de paroles vides, tombées dans l'oubli, où tant de deuils accablèrent nos âmes et tant de hontes courbèrent nos fionts.
Un grand lait domine leur histoire, plus irréparable que les deuils et les hontes, et dont l'incalculable portée commence seulement à se laisser découvrir. Les liens séculaires qui attachaient la France à la Papauté sont brisés. C'est assez pour que l'année 1904 pèse lourdement sur nos destinées.
Spectateurs et victimes impuissantes du drame où elles s'agitent, nous n'en apercevons que le décor mystérieusement dressé. A aucune époque, les mobiles et les desseins de la politique ne furent plus ignorés. Nous sentons confusément qu'une volonté secrète mène, complices ou dupes, et peut-être à la fois l'un et l'autre, les hommes qu'un groupe d'initiés investit d'un pouvoir jiresque absolu. Mais nous n'en voyons paraître que l'effet extérieur. Nos petits-enfants, peid-etre. sauiont
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quelque eliosc des myslèies de nos lemi)s. Ils appreudront par fragments, de ceux qui alors fouilleront les archives, ainsi que peu à peu nous apprenons nousmêmes Ihisloirc de la dévolution, comment fut ourdi le complot internalional, dont la rupture avec le Saint- Siège IVd la publique révélation.
Pour nous, je veux dire pour ceux qui essayent de regarder derrière la façade des fails, nous comprenons seulement quim lien élroil relie entre eux les événements, dont autrement, depuis quatre ans, la rapide succession confondrait l'esprit : ce ji'cst pas encore assez cependant pour l'expliquer.
Aucune crise, en elïel, ne bouleverse la vie des peuples, sans que des causes profondes n'aient préparé l'explosion qu'un incident imprévu ^ient alors déterminer.
L'affaire Dreyfus survint, sans doute, pour les organisateurs cachés de la révolution sociale, au moment opportun. Mais, si tragique qu'il fut, ce n'eût été qu'un drame passager, s'il n'avait pu, dès le premier inslanl. être mis à profit par les conjurés, avec la promptihide et l'ensemble d'une troupe, de longue main préparée pour l'action finale. Ainsi, dans Ja guerre, une armée, formée par un palient et secret travail, est prête au choc décisif, quand jaillit l'étincelle, attendue des circonstances.
>ious avions, devant l'ennemi du dehors, fait cette douloureuse expérience. L'ennemi du dedans nous l'inflige trente ans après.
Divisés entre nous, sans cohésion, sans discipline, plus séparés par les discordes intestines que rapprochés par les haines communes. Jious avons vu nos forces éparses, malgré des résistances partielles et sans lende-
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main, brisées par la masse ordonnée dadversaires fortement unis, qui surent, pour atteindre enfin le but poiHSuivi depuis plus dun quart de siècle, accepter les chefs nécessaires et les indispensables alliances.
Par là furent, en trois années, consommées sous nos veux la désorganisation sociale du pays, la démoralisalion de l'armée, la destruction de la vie religieuse et celle de l'enseignement chrétien, et nous voici, dans l'effondrement de toutes les forces vives de la nation, jetés, au dernier jour de cette année, en face des plus redoutables dangers, intérieurs et extérieurs.
Car la rupture avec le Pape n'est pas seulement un incident diplomatique, comme il en pouvait advenir dans l'ancien régime, alors que des démêlés internationaux surgissaient entre les monarques chrétiens et le souverain de l'État poidifical.
C'est un acte de g-ouvernement, qui révèle une transformation profonde dans l'état de notre politique générale.
En lui-même, d'abord, il est la préface avouée de ce qu'on appelle, dans la langue officielle, la séparation de l'Église et de l'État, et qui n"cst en réalité que la guerre ouverte, déclarée par lEtat à l'Église catholique.
J'entends, avec surprise, qu'on parle gravement autour de moi de cette séparation prochaine comme d'un régime discutable, et qui pourrait même n'être pas sans profit. J'admire en particulier là dessus plusieurs catholiques excellents et notoires, à qui cette rupture des liens, souvent incommodes, par où lÉglisc, chez nous, tient à l'État, semble le gage d'une salutaire
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indépciulaiH-e. Je voiîs qu'on ii<i^ito déjà comiiieiil on en usera, et qui choisira les évèquos, et s'ils se réuniront en conciles, et s'il faudra louer ou non les édifices religieux, enfin sous quelles formes préférées on portera cette belle peau de liberté arrachée à l'ours de la tyrannie 1 Eh ! mes amis, il n'est pas question de cela du tout. Non seulement vous ne tenez pas la peau de l'ours, mais l'ours s'apprête à vous prendre la vôtre : et. comme c'est lui f(ui est le plus fort, soyez certains (piil y réussira.
Nous verrons bien, dites-vous 1 Coupons toujours ! nous aviserons, après, à recoudre ; et si, en attendant, on nous prend notre peau, l'exemple sera fécond pour l'avenir.
Soit ! je ne doute pas que. l'heure venue, prêtres et fidèles ne soient prêts à tous les sacrifices. Mais qu'on ne parle pas alors de régime définilif et normal :* c'est une vraie persécution qui sapprêle. 11 faut, en effet, raisonner ici sur les réalités et non sur des hypothèses.
Imaginc-t-on que la franc-maçonneiie révolutionnaire, dont, je suppose, après l'affaire des fiches, personne ne conteste plus le rôledécisif, va consommer, après vingt-cinq ans d'efforts, la rupture de l'État et de l'Église, pour donner la liberté aux catholif[ues ?
Est-ce que la fin quelle poursuit, l'objet unique de son institution, n'est pas ladestrucliondu christianisme? Est-ce que les socialistes ne sont pas ses complices, plus ou moins déguisés sous le masque des passions populaires ? Et, quand ces éternels conspirateurs, maîtres du gouvernement, peuvent enfin réaliser leur rêve impie, eroit-on bonnement qu'ils vont, d'un élan de leur grande âme, délivrer de ses entraves cette Église, haïe autant que redoutée ? Ils sont d'esprit plus pratique.
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Ce nest pas à briser des entraves qu'ils pensent, mais à forger des chaînes. La séparation de l'Eglise et de l'État tient en deux formules : suppression du budget des cultes et police du clergé. Tout le reste, déclarations pompeuses en l'honneur de la liberté, organisation des associations « cultuelles », règlements sur les édifices, tout cela est vain, ce sont des mots qu'on écrit pour se donner des airs de législateurs ; c'est la violence travestie en articles de loi. le brigand habillé en gendarme.
Soyez assurés que ces gens-là n'ont que deux idées fermes : dépouiller le clergé de sa subsistance dans l'espoir que le culte, faute de ministres, sera détruit dans la moitié du pays ; elle traquer par des lois impitoyables, en le livrant à la surveillance de tous les mouchards officiels et officieux, pour le mettre partout dans l'impossibilité d'exercer son ministère.
La séparation, c'est cela et ce ne peut être autre chose. C'est pourquoi elle ne saurait enfanter que la persécution et, pour mettre les choses au mieux, en supposant qu'on y résiste, la guerre civile. Voilà pour l'intérieur.
Mais la rupture du Concordat emporte d'autres conséquences, et le complot dont elle est née cache des desseins plus profonds. Elle se lie étroitement à notre politique extérieure, elle en domine l'orientation nouvelle.
Ce n'est pas en vain que l'occasion en fut offerte par la visite du roi d'Italie, prélude nécessaire de ce voyage de Rome, qui marque, dans notre histoire contemporaine, une date à laquelle l'avenir donnera une impor-
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tance d'abord insoupçonnée. Déjà l'accueil vicloiieux f|no la fianc-maçonneric italienne fit au président de la rc[)idjlique (Vançaisc, avait permis de la pressentii". Les faits, aujourd'hui, se chargent de la faii'c com]irendre.
Huit mois ont passé depuis cette entrevue duChnriual, où, dans le bruit des acclamations commandées, le chef de l'Ktat français abandonna, d'un geste inconscient, les traditions les plus anciennes, les intérêts les plus certains du pays confié à sa garde.
Considérez le chemin parcouru en si peu de temps. \ peine l'Italie révolutionnaire a-t-elle reconduit à la frontière, dans un triomphe ironique, son visiteur inespéré, qu'elle s'en vient frapper à la porte de ce Vatican où, la veille, elle lui défendait de s'arrêter, en la montrant du doigt à son outrageante curiosité, et c'est pour solliciter, afin de consolider le trône de son lioi, l'appui de l'hôte auguste qu'elle y tient prisonnier.
Autour de nous, partout, comme d'un accord universel, la guerre religieuse s'apaise et s'éteint. Les Empereurs et les Rois offrent, à l'envi, leurs hommages intéressés au Pape, délaissé par la France. Près de lui, les diplomaties s'agitent autour des dépouilles abandonnées de l'infidèle nation.
Celui qui présentement la gouverne n'a-t-il pas mis à l'encan ses antiques privilèges, les offrant à des rivaux surpris de cette forlune inattendue, comme un encombrant bagage du passé P La main qui se retire ainsi volontairement de l'Orient européen laisse la place à d'autres ; peu à peu, dans ce coin troublé du monde, l'abandon du protectorat ouvre la porte, pour le futur règlement des conflits, à d'avides influences.
Dans une hâte fiévreuse d'arrangements internatio-
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naux, une idée nouA elle, Aague et confuse, commence à paraître, troublante par son imprécision et le mystère qui en couvre les progrès. On dirait qu'un programme général se poursuit dans l'ombre, tracé par des mains cachées, cheminant à l'abri des grands mots pacifiques et des rêves d'universelle fraternité, qui bercent notre incurable naïveté. L'Angleterre remporte à Terre-Neuve une victoire poursuivie par une ténacité séculaire, elle asseoit enfin aux bords du Nil l'empire édifié sur les débris de notre prestige historique. Nul, cependant, n'aperçoit et ne jieut dire clairement où est notre profit dans cette grande évolution de notre politique. Pour évaluer celui qu'on nous proinet au Maroc, il faudrait savoir à quel prix nous Talions payer et ce que nos mains en retiendront quand nous l'aurons conquis.
Le chemin semé d'aventures oii nous pousse ainsi le souffle internationaliste, s'ouvre devant nous à l'heure la plus grave que le monde ait connue : celle où le drame asiatique remplit l'Extrême-Orient, couvrant de son fracas la marche audacieuse de l'impérialisme anglais, depuis les frontières de l'Inde jusqu'aux sommets du Thibet. préface menaçante des rencontres prochaines où se disputera l'empire du Pacifique.
Jamais la France n'eut plus besoin d'une politique précise et ferme, assise à l'intérieur sur la concorde des citoyens, au dehors sur des alliances fidèlement entretenues, servie, quoi qu'il arrive, par une force nationale compacte et puissante.
Le pays, cependant, est livré à l'anarchie. Elle se révèle par des lueurs d'éclair, comme il y a cent quinze
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ans, à la veille des grands bouleversements : à Cluses, à Neuvilly, la guerre sociale, ceux qui attaquent acquittés par la justice, ceux qui se défendent condamnés ; à Brest, à Toulon, la défense maritime désorganisée, le commandement militaire bravé, insulté par ses subordonnés ; à Marseille, la vie commerciale suspendue, détournée vers l'étranger. Elle ravage les consciences que, demain, va mettre aux prises la pire des discordes civiles. Elle éclate à l'école, dans le mépris des idées fondamentales, de la patrie comme de la religion. A-t-on noté, au passage, le geste impie de ces trois cents instituteurs piimaires de Paris assurant le professeur Thalamas de « leur vive solidarité fraternelle », et blâmant publiquement leur propre ministre « fatigué de Faction républicaine o ;' Mieux que des phrases, de tels faits éclairent une époque.
Mais, de cette universelle anarchie, la plaie qui ronge l'armée est la plus inquiétante manifestation : l'organe vital est atteint par la lente corruption du corps social. A cette révélation, pleine de menaces, un frisson douloureux a secoué le grand malade.
La réaction qui peut le sauver se fera-t-elle ?
Telle est la question que se posent, anxieuses, en cette fin d'année, les âmes patriotes.
Hier, en ce Salon des familles de Saint- Glandé qui entendit le programme collectiviste de M. Millerand. i.ôoo hommes étaient assemblés, venus de toutes les parties de la France. C'était le banquet de clôture de ce congres de VAction libérale populaire où, pendant trois jours, sans qu'une parole de discorde s'élevât
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entre les assistants, les délégués des i5o.ooo membres de l'Association avaient étudié librement, loyalement, les moyens d'arracher le peuple de France à la tyrannie desjacobins.
Autour des tables, la cordialité, l'entrain, la confiance n'avaient cessé d'animer les familières conversations, On se sentait entre Français, résolus à s'unir contre l'ennemi commun, à sacrifier à l'œuvre de salut leurs préférences et leurs regrets, leurs idées particulières et leurs tendances personnelles, pour n'écouter que la grande voix de la patrie en danger.
Quand Piou se leva, ce flot de volontés avides de discipline et d'action, déferla devant lui en une formidable acclamation. Les drapeaux frémirent : il sembla que l'âme de la -France passait dans la salle, grave et reconnaissante.
Avez-vous lu, dans les Mémoires de Canrobert publiés par M. Germain Bapst, la grande scène de Magenta ? Sur le talus du chemin de fer, la garde impériale est engagée dans un combat acharné : le maréchal le gravit à pied, pour interroger l'horizon ; comme il paraissait au sommet, dans la fumée, sous la pluie des balles, entre les grands corps des grenadiers déjà tombés autour de lui, soudain les soldats l'aperçurent et, cessant un moment la fusillade, s'écrièrent : « Vive le maréchal Canrobert ! » Lui. d'un grand geste découvrant lentement sa tète aux longs cheveux historiques : (( Messieurs delà garde, dit-il. je vous salue. »
J'ai cru voir à Saint-Mandé quelque chose de sem blable. Au milieu du grand combat civil où s'épuise la nation, parmi les victimes de la tyrannie et de la délation, la France, tout à coup, a paru, rayonnante de sa gloire antique, et comme ses fils, pressés en
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foule, l'acclamaient à grands ciis. elle, dccomrant son front liéroï(jue : « Je vous salue, dit-elle, gardiens fidèles de mon lion n cm v\. de ma foi ! »
Pnisse celte vision dl.icr rhv nn présage pour demain !