LE NOUVEAU MINISTÈRE ET LES CATHOLIQUES
(■27 jANMEn 1905)
Dimanche dernier, à Paris, on célébrait la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Rome. C'est la fête patronale de ma paroisse. Dans l'éclat de la cérémonie» pénétré des pensées despérance et de foi qu'éveille en toutes les âmes catholiques le grand nom de Rome, j'ai compris plus fortement que jamais la puissance des indestructibles liens, qui unissent cette Église parisienne à l'Eglise mère et maîtresse de toutes les autres.
« Quelle consolation aux enfants de Dieu, mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'Innocent XI qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres ; d'où, en reprenant les Pontifes qui ont servi sous la Loi, on \^ jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse ; de là. jusqu'aux Patriarches et jusqu'à l'origine du monde I »
Deux cent Aingt-quatre ans ont passé depuis que Bossuet écrivait ces lignes magnifiques. Le monde s'est transformé, des révolutions violentes, des guerres sanglantes, des découvertes inouïes ont bouleversé la terre. Une seule chose demeure immuable, la
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Chaire immortelle de Saint-Pierre à Rome où dix-sept Papes sont venus s'asseoir après Innocent XI.
C'est ainsi que, « divisés de races, de langages, d'intérêts, nous tous, enfants de l'Eglise, nous sommes Romains dans Tordre de la religion >. J ai relu dimanche la hcile page de Dom Guéranger qui commence par ces mots. Elle m'a aidé à prendre mon parti d'être appelé Romain par M. Combes et M. Clemenceau.
J'en ai même ressenti une intime fierté, et ce nom de romain, dont ces messieurs entendent nous flétrir, m'apparut comme un hommage inconscient qu'ils rendent à notre antique fdiation.
Leurs pères, de la même façon, pensaient outrager Lonis XVI du nom de Capet, saluant ainsi, malgré eux, dans ce roi qu'ils frappaient de mort, les huit siècles d'histoire dont la France était sortie.
Je pense que, nous autres catholiques, nous ne vivons pas assez de notre tradition sacrée. Hors des lieux de prière, on nous en parle rarement ; nous n'avons guère la coutume de l'invoquer en public ; le plus souvent, nous ne l'oserions pas, et de là vient qu'ignorants ou embarrassés de nos origines, nous nous laissons troubler par des mots dont nous devrions bien plutôt nous faire des titres de gloire.
Il y a, dans ré|lise de ma paroisse, un vieux vitrail que j'aime, quoique je ne le trouve pas bien beau, parce que je l'ai toujours vu là, et qu'il est ainsi depuis trente-cinq ans comme un des témoins de mon àme. Quiconque a vécu dans l'intime habitude d'une église connaît ainsi, au fond d'une chapelle, à l'ombre d'un pilier, un coin qu'il aime, oi^i sa vie a marqué des traces profondes.
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Mon vitrail représente la délivrance de saint Pierre miraculeusement tiré de sa prison par l'ange du Seigneur. Sujet admirable de méditation ! On s'imagine ce puissant Hérode Agrippa, qui <( voyant que cela plaisait aux Juifs », disent les Actes des Apôtres, avait fait prendre Pierre e le tenait enfermé sous bonne garde, comptant le faire exécuter à son heure : tout à coup, il apprend l'inexplicable évasion, et le voilà dans une colère terrible, qui accuse les gardes de l'avoir trahi !
Dimanche donc, fête de saint Pierre, mes yeux étant tombés sur le vitrail, irrésistiblement je pensai à M. Combes. 11 croyait bien, lui aussi, me disais-je, tenir Pierre : cette Église romaine, fondée par lui, obstinément liée à son successeur, il l'avait « déchirée de coups » comme le sanhédrin lit des premiers apôtres, et, la tenant sous la bonne garde de M. Dumay, il comptait bien, au jour dit, la livrer aux exécuteurs : M. Aristide Briand, le bras levé, attendait le moment.
Et voilà que , soudain , tout change ! Gomme Hérode Agrippa, M. Combes parlait et son ordinaire auditoire l'applaudissait, quand il fut frappé ! Comment ? Pourquoi P Dans sa grande colère, lui aussi, il accuse les gardes ; ce sont les dissidents qui l'ont trahi ! Mais qui l'écoute ? C'était il y a huit jours à peine et déjà il est oublié. Pierre cependant est vivant, et l'univers est attentif à sa parole. Son ennemi est chassé du pouvoir, le jour même où l'établissement, à Rome, de la Chaire occupée par son 266" successeur, est commémoré dans le monde entier.
Je méditais là-dessus avec ravissement. C'est quelque chose, quand on paraît toujours vaincu, de se sentir, cependant, éternellement vainqueur.
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Sans doulc, M. Combes n'est pas tombé sur la question religieuse : cela est entendu. C'est la délation qui l'a perdu ; il a glissé dans la boue, poussé par ses amis, et l'ignominie de cette chute fut son châtiment. Mais l'accident qui le précipita n'est point la cause profonde de sa fin.
Combien de fois déjà, l'histoire tourmentée de notre temps n'a-t-elle pas montré, dans une catastrophe imprévue, l'écroulement des plus puissants ennemis de l'Église ?
Gambetta, par un mot d'ordre fameux, déchaîne la guerre religieuse : et, presque aussitôt, ses complices, impatients de sa dictature, le chassent du pouvoir, tremblants do se voir, eux mêmes, chassés pav lui du festin politique où la veille ils s'étaient assis ; et ce fut. je l'assure, une scène dramatique quand, brusquement, il quitta la salle des séances sous les huées de l'extrême gauche, debout pour acclamer sa défaite, pendant que nous considérions, surpris, ce prodigieux abandon.
Jules Ferry fonde l'école sans Dieu, et, le premier, coupe la France en deux camps ennemis : quatre ans passent à peine, et sous nos yeux, dans une heure tragique, M. Clemenceau, sans que nul le défende, l'abat d'un seul coup de son verbe tranchant : « Retirez-vous 1 nous ne voulons plus discuter avec vous ! »
Gambetta invoquait la u justice immanente », suprême espoir des vaincus 1 C'est elle qui terrasse aujourd'hui M. Combes. La délation l'a tué, mais il meurt de la persécution.
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Je connais, par un long- commerce, les âmes parlementaires. Dans les crises où succombent les ministères, ce ne sont pas les causes apparentes qui déterminent révénement.
Combien, parmi ceux qui, sans oser le mettre à terre, laissèrent choir M. Combes, ont profité de l'occasion offerte à leur vertu par l'universelle révolte contre les' délateurs, pour se délivrer du cauchemar que leur inflige la séparation prochaine de l'Église et de l'État !
Ils sont légion. Car nul n'ignore ce qui lui en coûtera, quand on verra les églises fermées, le culte suspendu, la guerre de religion agiter toutes les communes ! Chacun a la pratique du petit coin de pays où la protection de la Loge lui a taillé son fief électoral : il sait à merveille comment on y peut, à son aise, sans cesser d'être anticlérical, vivre en bon termes avec le curé : c'est le rêve. La séparation sera pour ceux-là un réveil formidable, quelque chose comme le trou où, dans le malaise des songes troublés, on se sent tout à coup tomber, éperdu.
Le saut les épouvante : et pourtant, voilà que ce terrible Combes va les mettre au bord du fossé ! il faudra voter sous l'œil de la Lunterne. sous le doigt de M. Jaurès : si on ne vote pas, on sera traité de Romain : horrible perspective 1
Mais les fiches sont venues, et nos gens, aussitôt, de crier haro et,
Qii'ii falhiil dévouer ce maudit animal.
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
A présent le tour est joué. Ouf 1 on va respirer.
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On sait bien que M. Rouvier n'est pas homme à faire le fou, comme cet enragé de « petit père», et qu'il a dans son sac, solide encore bien qu'usé par le temps et montrant la trame, plus d'une ruse de vieux praticien ! On l'a bien vu j)our limpôt sur le revenu.
On sait aussi que M. Delcassé, tout brouillé qu'il soit avec la cour de Rome, supporte avec peine, devant les chancelleries des deux mondes, celte posture inélégante.
Et M. Chaumié lui-même ? Mon Dieu ! on n'a pas oublié qu'il se montra chagriné, devant le buste de Renan, d'entendre crier si fort : A bas la calotte ! ni qu'il eut, envers Thalamas, un geste ennuyé.
Puis voici M. Etienne ! Qui pourrait lui faire mauvais visage ? N'est-ce pas lui qui disait l'autre jour dans les couloirs : « Personnellement, je suis pour la séparation, mais je crois bien que le pays n'en veut pas ! » Voilà justement l'affaire.
Sans doute, dans ce Conseil, que M. Clemenceau appelait hier une bouillabaisse, il y a aussi M. Berteaux, qui est à peu près socialiste, si je ne me trompe, et furieusement anticlérical ; il y a M. Thomson, qui est l'ami de M. Pellelan, cl. comme lui, grand ennemi des curés ; il y a M. Dubief, qui est du Grand-Orient et écrivit, voici deux mois, à propos de l'ambassade du Vatican, au lieu d'un rapport, un article de la Lanterne : avec eux. il y a d'autres seigneurs de moindre importance, réputés dans leur groupe pour leur solide appétit anticlérical, à l'un desquels, afin d'apaiser sa
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faim, on a, par vin trait d'infinie délicatesse, confié la direction des cultes.
Cela est vrai, et c'est précisément le fin du fin. Les vieux comme moi se sentent, avec quelque gaieté, rajeunir à cette \ ue. 11 y a vingt ans. on ne faisait pas mieux ; on appelait cela c l'opportunisme » et il fallait voir de quel ton les radicaux traitaient cette manière de se moquer du peuple.
Je n'ai pas encore lu le programme du Cabinet, mais je sais ce qu'il y a dedans. Entre autres choses, et en très bon rang, il y a la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ex œqiio avec l'impôt sur le revenu : je n'en doute pas, mais je dis comme nos compères de tout à l'heure : Ouf ! on peut respirer !
Cependant, ayant un moment souillé, conane il est bien permis à des gens qui n'ont plus M. Combes sur l'estomac, ne nous endormons pas ! C'est le conseil que je donne à mes amis.
Au contraire, prenons, par l'événement, conscience de notre force. Sous la mise en scène obligée, consi dérons, en effet, la réalité.
Fidèle à la méthode qui prévaut depuis vingt-six ans et fausse, dans ce pays, toute la vie parlementaire, M. le Président de la République n'a point demandé, dans la crise, l'avis des sénateurs et des députés catholiques.
Il est convenu qu'ils ne comptent que lorsqu'on pointe les bulletins, ce qui est bien, il est vrai, quelque chose, par quoi ils pèsent d'un poids assez louril dans la balance.
Mais si on ne consulte pas les catholiques, ou les entend tout de môme, sans oser l'avouer, et voilà leur force. C'est leur avis qui, en faisant peur aux
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députés du (' bloc ». a lirii [)ar ronverser M. Combes ! C'csl loiu' a\ is dont sesl cidiardi M. Loti1)cI. jusqu'à mcllro au jjauier le teslamcul du démissioiinaiio par ])ersuasion ! VA c'osl cucoro leur avis que M. Rouvier écoulera demain, en a\anl l'air de se honelier les oreilles !
Or. si la (pieslion religieuse lienl. dans la politique, inie si grande ])lace. si la séjîaralion de l'I^glise et de riMal est sur la tête des ministres uue meiiaec si formi(lai)le. et pour ceux f|ui les soutiennent un si rude eml)arras. c'est donc qne la vie catholique est encore dans la nation jîlus intense (pion n'en convient, et (\nv. lors même qu'elle sommeille, on a ])eur de son ré\ei!.
Telle esl. à mes yeux, la moi-alilé de la crise minis-
lérielie.
A la Chambre, les députés agiront au mieux, suivant les circonstances, les incidenls et les actes du nouveau Cabinet. On ne peut leur demander davantage, et je sais un groiqie de (pialrc-vingts votants, entre lesfjuels je m'h(inore de compter, cpii pourra, s il marche avec esprit politi([ue. entente et discipline, parai! i-e de quelque valeur à AI. Rouvier.
Mais dans le pays, les catholi([ues ord autre chose à l'aire et de ])lus intéressant. Qn'ils continuent à s'organiser siu' le terrain constitutionnel, avec une ardeur renouvelée, une résolution fortifiée et une confiance affermie, sans ])erdre leni' temj)s en vaines réjouissances sur la mort de M. Combes, ni en curiosités pins \iiines encore snr les secrels desseins de M. l\on\ier.
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La liiHc décisive s'ouvrira dans un an : c'est à ([uoi il faut penser jour et nuit.
M. Combes, qui n'y man([uait point, nourrissait contre VAclion libérale populaire, une de ces haines, que seule engendre la peur. Dans ses discours, il ne se lassait point de parler d'elle comme du plus grand danger que pussent rencontrer le (( bloc » et luimême ! Il s'y connaissait : l'événement ne lui a point donne tort. La leçon, peut-être, servira à ses successeurs. Faisons, en tout cas, qu'elle nous serve à nous-mêmes.