UN 9 THERMIDOR
(2 n':\RiER if)or))
J'ignore si beaucoup de mes collègues oui coutume de chercher en quelque lecture spirituelle le réconfort de leur âme. L'exercice, en soi, n'a rien qui doive alarmer un républicain : Franklin, dit-on, s'y plaisait.
Pour moi, j'ai souvent éprouvé qu'il prépare utilement l'esprit aux événements quotidiens, par les salutaires méditations dont ceux-ci lui offrent presque aussitôt la frappante application.
Vendredi dernier, comme j'entrais en séance, et que mes yeux tombaient sur le banc des ministres, 011 les nouveaux promus recevaient les serrements de main des amis empressés à saluer leur fortune, il advint ainsi qu'un passage de l'Imitation de Jésus Christ se présenta avec force à ma pensée :
« D'autres occupent à présent leurs places et je ne sais s'ils pensent seulement à eux.
« Ils semblaient pendant leur vie être quelque chose et maintenant on n'en parle plus. »
Ainsi s'exprime Vfinilation, au livre 1, ch. ni, v. 5. L'actualité n'est-elle pas admirable ? Sur ce banc combien ont passé, qui d semblaient quelque chose », et dont on ne parle plus ! Ceux d'hier s'y croyaient soli-
COMBATS d'hier ET d'aujourd'hui SSg
dément assis : d'autres occupent leurs places. Lequel pense à eux ?
M. Rouvier seul, peut-être, ne fût-ce que pour trouver les mots par lesquels il fera, le plus délicatement possible, entendre qu'il n'est plus des leurs.
Le voici à la tribune, avec cet air de dédaigneuse lassitude, que les fortunes diverses de sa vie imprimèrent à son visage fatigué. C'est la grande attraction et le spectacle vaut qu'on s'y arrête. Sur les bancs voisins, M. Jaurès écoute, incertain. Hier, à la même place, ardent, sur de la victoire, il paraissait le maître de l'heure. A.ujourd bui, inquiet, il attend celle que la main d'un autre va faire sonner. Marquera-t-elle entre ces deux hommes une décisive rupture ?
Les esprits sont tendus sur cette question. Il n'y en a pas d'auti'c et elle sulllt à faire apparaître, sous les mots, le choc des situations.
Gomment cela se fît. nul d'abord ne s'en aperçut : et les jeunes purent ici prendre une assez belle leçon d'art politique.
Ayant annoncé, sans qu'un sourire aggravât l'habituel scepticisme de sa parole, que le gouvernement prendrait toutes les réformes promises par le cabinet précédent « au point où il les avait menées », le président du conseil, parmi les « mouvements divers » que suscita l'insondable ironie de cette courte formule, laissa négligemment, comme le plus ordinaire des clichés ministériels, tomber ces mots :
« A l'extérieur, nous continuerons par la pratique active de notre alliance... »
Ah ! le beau coup ! M. Jaurès se dresse, pâle, puis empourpré : le groupe socialiste est debout ! Des mots partent, irréparables, tels que, tout à l'heure, ils force-
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ront le ministie des affaires étrangères, assailli par les clameurs, à piotesler dans le lumulte, an nom de l'intérêt français, et ces mots qui frappent, à travers le drame sanglant de Pétersbourg. l'allié détesté, retombent sur le « bloc » en éclats meurtriers. C'est fini, il est brisé, brisé par l'explosion du conflit national.
On attendait M. Rouvier sur le fameux programme ! Point : il lécarte d'un mol, et, tout à coup, à sa i)lace, sans paraître se douter de leflet qu'il a si bien préparé, découvre l'alliance russe 1 Je vous le dis : ce fut une belle leçon.
Les anciens, cependant, se rappelaient la tragique séance où M. Rouvier, comme un taureau blessé, faisait tête à l'attaque furieuse de M. Jaurès et lui criait, se frappant la poitrine, dans un mouvement qui empoignait toute la salle : « Votre méthode n'est pas d'aujourd'hui 1 elle remonte à la période révolutionnaire : ce sont les accusations que les républicains jetaient aux républicains, et tous finissaient par aller successivement se mettre d'accord, hélas ! sous le couteau de la guillotine... Ah ! vous l'avez perfectionnée depuis ; ce n'est pas la guillotine sanglante, c'est une guillotine sèche avec laquelle vous avez la prétention de tiier notre honneur ! »
Ce fut une scène sans égale, qui, sur nos nerfs tendus, lit courir un frisson et nous donna, pour un moment, l'illusion poignante d'une journée de la Convention. M. Rouvier. sous les applaudissements de la majorité, demeura vaincu, et M. Jaurès, dans l'ardente ovation de la minorité, parut le tyran du lendemain.
C'était il y a dix ans cl demi. La tribune, voilée de crêpe, offrait aux yeux un lugubre avertissement : Garnot venait d'clre poignardé. On espérait, il est vrai, en Casimir-Perier, et il n'y avait pas encore d'affaire Dreyfus. Mais la dictature de ^I. Jaurès, un moment aperçue dans le drame des paroles, semblait déjà une menace prochaine.
Depuis, nous l'avons connue, et le compte n'est pas achevé de ce qu'elle nous a coûté.
Hier, ce fut la revanche de M. Rouvier. Elle devait venir. Madame de Staël écrivait à Rœderer : « Entre les hommes qui veulent arriver et ceux qui ne veulent pas être pendus, il y a toujours plus à parier pour les derniers ». M. Jaurès avait oublié cette maxime.
Mais, entre ces deux hommes, se heurtait autre chose que l'âpreté d'un souvenir personnel. 11 y avait, dans toute la salle, comme le sentiment confus d'une délivrance. La chute de M. Combes et la cassure du Bloc, c'était l'irrémédiable fin d'un système de gouvernement.
Nul n'en doutait et une espèce de joie courait sur les bancs, que ne put même éteindre M. Ferdinand Buisson, quand il vint, au milieu du bruit, prédicant obstiné, demander la continuation du système. Il n'y eut pas de colère : on riait et la gaieté perçait dans la raillerie des interruptions, dans l'excès même des applaudissements.
On battait des mains aux paroles de M. Rouvier, mais c'était moins pour l'acclamer que pour huer son prédécesseur. Je suppose que Tallien et Billaud-Varennes connurent ces transports, quand, après la chute de Robespierre, les soixante-treize détenus, débris de la Gironde, reparurent à leurs côtés.
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Gaudin, duc de Gai'te, commissaire de la Trésorerie en 1794, raconle dans ses mémoires que le soir du 9 thermidor, il i-encontra le président du comité révolutioiinaii-e de son quartier: <( Eli bien, qu'est-ce P lui dit-il, Robespierre hors la loi I Que veulent-ils donc ? Tout allait si bien ! » M. Combes en était là, il y a quinze jours. Tout allait si bien !
Il se croyait invulnérable, ayant pour lui les grands chefs de la Maçonnerie. Quand il vit qu'à la Chambre ses complices eux-mêmes l'abandonnaient, il espéra que, du dehors, lappni des Loges le sauverait. M. Aulard rapporte qu'à la fin de la terrible séance de thermidor, lorsque les terroristes dissidents osèrent enfin crier : « yVux voix l'arrestation ! », Robespierre monta avec fureur quatre gradins au-dessus de celui où il était, regarda les tribunes, qui lui parurent hostiles, et se sentit perdu. yVinsi M. Combes, glissant dans la boue comme l'autre dans le sang, et tombant à terre, poussé par ses amis, voulut se relever en appelant à l'aide les hommes dont il avait servi les passions. Il écrivit son manifeste, insolite et colère, le porta à M. Loubet, le publia dans la presse. iNul n'y prit garde. Ainsi finit la Terreur.
La Terreur ? L'exagération est-elle si grande P Sans doute, ce ne sont pas des têtes qui tombent et, dans Paris, toujours en fête, ceux qui vont à leurs plaisirs ne risquent plus, comme les joyeux habitués des tripots de l'an II, de heurter la charrette des condamnés. Tout au plus pourront-ils croiser quelque humble fille, vêtue d'une jupe noire et d'un chapeau llétri, religieuse
sans asile et sans habit, qui, pour ne pas mourir de faim, court les rues à la recherche d'une place.
Ceux qui, par état, fréquentent ces douleurs, en savent l'amertume et que les supplices sanglants ne sont pas les seuls dont on meurt. Ils le savent aussi, tous ceux que poursuivit, sans pitié, l'infâme dénonciation des espions officiels, fonctionnaires privés de leur gagne-pain, officiers qui pleurent leur carrière brisée, pauvres gens traqués pour leurs votes, obligés, pour avoir part à lassistance publique, de livrer l'âme de leurs enfants I
Qu'est-ce que cela ? Qu'est-ce que cette haineuse surveillance des serviteurs du pays, cette cruelle servitude des citoyens, organisées par la Franc-Maçonnerie, maîtresse du pouvoir ? Qu'est-ce, sinon un régime de Terreur ? La fin de ce régime, voilà ce que marque la chute de M. Combes, comme le 9 thermidor marqua la fin du règne souverain de la guillotine.
Mais cela ne se fera pas d'un coup, pas plus qu'il y a cent dix ans la chute de Robespierre n'abattit en un jour la puissance des terroristes.
Le 1^ thermidor, Barère dit à la Convention : « Nous avons été sauvés par le gouvernement révolutionnaire... C'est donc à cette base unique... qu'il faut tout rappeler. » Turreau lui crie : « Je demande à Barère quel est celui de nous qui s'oppose au gouvernement révolutionnaire ? » Et Barère, aussitôt renchérissant : « Eh bien 1 convenons tous, déclarons tous que nous voulons le gouvernement révolutionnaire. » «Oui ! oui ! s'écrient tous les membres, en se levant et agitant leurs chapeaux par un mouvement simultané, oui, oui, nous le voulons tous. » Et on applaudit à plusieurs reprises.
Ainsi, hier, à la Chambre, on criait : « Nous vou-
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Ions le programme de .M. (lombes I » M. Ferdinand Buisson expliquait : « Je cherche quelle est la (jueslion dont le choix indiquerait à lui seul que le gouvernement est et veut être un cabinet républicain. Je dis que la question qui peut servir de pierre de touche, c'est précisément la question de la séparation des F]glises et de l'État. >^ M. Maurice AUard s'écriait : u L'apaisement, nous n'en voulons pas ! » Et toute la majorité applaudissait. M. Rouvicr disait : « J'ai j)arlé de conciliation entre les républicains et avec nul autre parti. »
M. Bienvenu Martin, ministre des cultes, s'élançait à la tribune, tout bouillant, et, comme s'il eût défié l'ombre de Grégoire Vil : « >.on, dit-il fièrement, nous n'irons pas à Canossa !.. . Je vous l'assure, au nom du gouvernement tout entier... » « Très bien », souligna M. Bouvier, imperturbable, et il fit, avec ses collègues, une petite ovatioji à l'ennemi des Papes quand il revint à son banc. Telle fut la mise en scène. Il est entendu que rien n'est changé, que le programme subsiste, et que la guerre religieuse va continuer de plus belle. C'est juré, comme, parles thermidoriens, le gouvernement révolutionnaire.
J'ose dire que cela n'a aucune importance. Les faits sont les faits et il n'est au pouvoir de personne d'en suspendre les conséquences. Michelet, à la dernière page de son histoire de la Révolution, ayant à sa manière raconté le 9 thermidor, conclut, en son style plein d'images, par ce frappant apologue : c Peu de jours après thermidor, un homme qui vit encore et
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([ui avait alors dix ans. fat mené par ses parents au théâtre, et, à la sortie, admira la longue file des voitures brillantes... Des gens en veste, chapeau bas, disaient aux spectateurs sortants : u Faut-il une voiture, mon maître ? » L'enfant ne comprit pas ces termes nouveaux. 11 se les fit expliquer et on lui dit seulement qu'il y avait eu un gran.d changement par la mort de Robespierre. »
Le changement fut grand, en effet, mais il fut long. Dans les départements, une lutte s'engagea entre les thermidoriens de gauche et ceux de droite, et jusqu'à la fin. la Convention se débattit contre l'opinion qui la pressait.
Nous allons voir de semblables débats. Le Bloc est rompu : ^1. Lafferre. président du Grand-Orient, a voté contre le ministère : la Franc-Maçonnerie, frappée au front, a chancelé. Voilà les faits qui ne se peuvent effacer. Mais l'odieuse faction gouverne encore ; elle est assise au banc des ministres ; comme les terroristes, elle défendra son pouvoir.
La lutte sera rude. Dans un an. la période électorale s'ouvrira virtuellement. Déjà la Chambre ne compte plus. Ce n'est pas elle qui a renversé M. Combes, c'est l'opinion, révoltée par la délation, lasse de la persécution. La Chambre votera des ordres du jour, proclamera des programmes, flétrira la réaction, changera peut-être les ministres. La question n'est plus là. Elle est dans le pays. C'est à lui qu'il faut parler. Si nous y manquions, il faudrait nous appliquer la parole de Pascal : « Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quel({ue chose devant naus pour nous empêcher de le voir. »