‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 26 sur 58 · M. COMBES ET GAMBETTA · texte numérisé non relu

M. COMBES ET GAMBETTA

(8 MAI i9u5)

Dimanche dernier, en Charente, M. Comhcs a prononcé, sur un pont, un discours qui, de ce pont, est tombé dans le vide. Quelques journaux, cependant, par habitude, l'ont ramassé. Mais qui lit, aujourd'hui, les discours de M. Combes ?

On a tort. Il y a des colères salutaires, et rien n'est plus propre à en réveiller, dans les âmes, l'émotion trop vite endormie que la brutale sérénité de l'homme qui fit endurer à ce pays tant de hontes et de douleurs.

u Nous avons, dit-il, balayé du sol français des centaines de congrégations... Nous avons fermé plus de dix-sept mille établissements cong-réganistes, dont la noire silhouette se projetait sur la mairie de nos communes... »

Le jour même où je lisais ces lignes, j'achevais la deuxième partie de Y Isolée, le nouveau roman que René Bazin publie dans la Revue des Deux-Mondes.

J'engage mon éminent confrère, quand son livre ])araîtra, à lui donner pour épigraphe les paroles de M. Combes.

Rien n'en saurait mieux faire apparaître la poignante réalité.

D'autres, l'heure venue, eu loueront, comme il convient, le mérite littéraire ; ils diront la poésie des matins et des soirs qui flotte sur la vieille cité des canuts, croyante et laborieuse, comme sur la terre vendéenne, et la délicatesse des sentiments profonds, cachés dans l'âme lyonnaise mystique et discrète, comme au fond du cœur meurtri de Donatienne.

Pour moi, ce qui m'émeut, ce qui me saisit tout entier dans ce cadre charmant, c'est le drame qu'il enferme, le drame que nous avons vécu et qui se cache, lamentable, sous la défroque empruntée de la « sécularisée », au milieu du monde indifféreïit et jouisseur, perfide et railleur où l'a rejetée, par un calcul odieux, l'inexpiable violence d'une troupe de malfaiteurs politiques.

J'ignore ce que deviendra, dans la suite du récit, cette petite Sœur Pascale, si attachante en sa faiblesse : mais je sais déjà, et c'est assez, ce qu'elle a soutTert et ce qu'elle redoute. Je sais aussi quel fut le supplice de ses compagnes, le déchirement de la séparation dernière, le brisement de cette vieille supérieure livrant aux hasards de la vie ces âmes qu'elle avait en garde, et la muette horreur de ces adieux souriants, quand il fallut, des plis de la robe de bure, détacher les mains crispées des enfants qu'on ne reverrait plus !

Vous souvenez-vous de cette tragédie, répétée dans tous nos villages ?

Vous souvenez-vous du louche exécuteur qui nxlait, à la tombée de la nuit, près de la maison d'école, pour souffler à l'oreille de la Sœur le misérable chantage:

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« Ne résistez pas ou la maison-mère sera fermée « ; puis, de cette paie aurore d'un jour d'été, où, sournois et gouailleur, il rcvinl achever sa besogne, sûr désormais que les victimes seraient dociles et résignées ? Vous souvenez-vous ? Le sang de ces pauvres cœurs coule, goutte à goutte, dans les pages de Kené Bazin.

Écoutez maintenant l'homme du pont de Beillant : « J'ai balayé des centaines de congrégations, j'ai fermé dix-sept mille écoles ! »

>'est-ce pas qu'à la lueur des souvenirs funèbres, ces dix mots paraissent tout simplement atroces dans leur placide cruauté, et comprenez-vous pourquoi je disais qu'il faut lire les discours de M. Combes :* On allait l'oublier ! il s'attache lui-même au pilori.

Combien, à côté de lui, me parurent, je l'avoue, pâles et sans vie, les orateurs de Bordeaux.

Là, dans la platitude des pompes ofllciclles. rien qui empoigne le cœur, rien qui gonfle Tàme d'enthousiasme ou de colère.

Quelle leçon de choses, cependant I A cette place, où, il y a trente-six ans, la statue de Napoléon III évoquait encore les paroles décisives qui, parmi les transports populaires, annoncèrent le deuxième Empire à la France et au monde ; sur ces allées, illustrées par les souvenirs de la royauté, où. trente-huit autres années plus tôt, le maire de la ville avait, au nom d'un peuple ravi, reçu triomphalement le duc d'Angoulcme et proclamé la déchéance du grand Empereur: au même lieu, dans l'éclat semblable d'une fête joyeuse, s'érigeait le monument de l'agitateur fameux, à qui la

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troisième République doit, pour une large part, sa naissance et sa vie. Où sera t-il dans trente-cinq ans 1*

Il est malaisé, pour les hommes de mon temps, de parler avec justice de Gambetta. Le recul du temps ne Fa pas suflisamment éloigné de nos regards. Sa parole même, tumultueuse et passionnée, laisse un souvenir indécis à ceux qu'elle secoua, amis ou ennemis, de sa forte commotion.

Gomme en toutes les natures puissamment impressionnables, il y eut en lui des hommes divers. Veuillot disait de Gambetta au mois de septembre 1872 : « Il a deux profils, l'un de Danton, qu'il promet de continuer; l'autre de M. Thiers, à qui il voudrait succéder régulièrement. » Rien ne peint mieux celui que notre jeunesse a vu, tour à tour, allumer dans ce pays les ardeurs révolutionnaires, puis essayer de les dompter en les enfermant dans la légalité.

Mais la Révolution mène ceux qui se livrent à elle. Elle les précipite c{uand ils veulent s'affranchir de sa main. Gambetta fut à la fois cet, esclave et cette victime.

Au temps où Yeuillot dessinait son visage, il parcourait la France, semant partout son cri de guerre contre les catholiques. C'était le lendemain de ce discours de Saint-Quentin où il jetait sur la jeunesse chrétienne l'indigne flétrissure d'une parole de mépris : M Espèce humaine amollie et- débilitée ! » Cette jeunesse pourtant, deux ans plus tôt, il la saluait avec respect, l'ayant vue, rassemblée derrière le drapeau national, sans souci des mains qui le portaient, pour offrir à la patrie le sacrifice de son sang. Mais la Révolution le menait.

Quand, fatigué de la suivre, il voulut la conduire, elle le désarçonna d'un geste brutal. Ce fut à Belleville

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qu'il essaya son pouvoir, en face des « esclaves ivres », les menaçant de les poursuivre « au fond de leurs repaires » : et ce fut au Palais Bourbon que la Révolalion prit sa revanche.

Scène dramatique, et qui demeure dans nos souvenirs comme une grande leçon d'iiisloire, quand, brusquement, Gambetta quitta la salle des séances, insulté du nom de Yilcllius. par l 'extrême-gauche, debout pour acclamer sa défaite.

M. Combes, sur son pont, pouvait invoquer Gambetta, le Gambetta de Saint-Quentin, comme il invoqua Waldeck-Rousseau, le A^ aldeck de igoci! D'autres aussi, rêvant quelque vague Consulat, pourraient sans peine, dans le Gambetta de Belleville, se trouver une filiation. C'est le destin des grands morts, dans notre pays césarien. toujours en gestation d'un homme; les partis se disputent ce Janus.

M. le Président de la République lui-même s'est abrité dans son ombre. Il a cru l'heure propice à la définition de « l'opportunisme », dont il sembla qu'il offrait, dans sa magistrature expirante, l'exemple accompli.

Dan le. au moment d'entrer « dans le chemin profond et sauvage », demande à son maître quels sont, autour de lui, ces soupirs et ces gémissements. Et lui : (( Cet état misérable est celui des tristes âmes qui vécurent sans infamie ni louange... senza infamia c senza lodo. »

L'opportunisme de Gambetta fnt d'une autre trempe. Il n'eut voulu, je pense, ni des résignations de M. Loubet, ni des brutalités de M. Combes.

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Qu'eût-il voulu ? Les lieutenants d'Alexandre se disputeront, longtemps encore, son trouble héritage. Mais l'histoire, je le crois, ne le jugera pas sur les contradictions de sa politique.

Son nom ne vivra, il ne vit déjà plus, que parce qu'il est lié. à tout jamais, à la tragique image de la France, crispée dans sa souffrance héroïque.

C'est pourquoi les survivants du grand drame ne peuvent librement parler de Gambetta. Je sais tout ce qu'on peut dire ! Mais quand, après l'horrible journée du 29 octobre 1870. apparurent tout à coup aux yeux des captifs de Metz, jusque-là séparés du monde, la patrie en armes, convulsée dans un effort gigantesque. Paris investi et la province debout, il y eut, dans le sursaut de ce réveil imprévu, une si intense émotion qu'après trente-cinq ans mon âme en vibre encore. S'il m'avait fallu, l'autre dimanche, parler à Bordeaux, je sens qu'elle eût fait trembler mes lèvres.

Mais songeant à l'heure où nous sommes, et dont je me défends de dire trop haut le malaise douloureux, voyant ce qu'ont fait les successeurs de Gambetta de cette armée. « suprême espoir et suprême pensée 0, écoutant l'écho des discordes grandissantes qu'ils ont déchaînées parmi nous, je crois que je me serais tu.

(( Il y a, dit Pascal, une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. »

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