‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 27 sur 58 · LES RECOMMENCEMENTS DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LES RECOMMENCEMENTS DE L'HISTOIRE

(l°' SEl'TEMIiRE lijoj)

n y a quelques jours, dans un arUcle du Figaro, M. Henry Roiijon raillait avec une juste cruauté ees maîtres d'écoles de Florac qui, pendant les loisirs d'un congrès pédagogique, se sont gravement appliqués à définir, subtilement, le devoir patriotique. Mais sa verve, à la fin, s'éteignait, attristée, au passage d'une lointaine vision : « Un lambeau d'étoffe en haut d'un mât, un salut échangé, un double cri, voilà qui vaut mieux que toutes les harangues. )>

Justement, je lisais son article, l'autre matin, à l'heure oii, dans ma petite maison de RoscolT, j'ai coutume de recevoir les braves gens qui désirent causer avec moi, et, comme je posais le journal, un visiteur entra.

C'était un quartier maître décoré de la médaille militaire, un des défenseurs des légations de Pékin, un des survivants de ce drame épique du Pétaiig qui fit, voici cinq ans, frissonner nos âmes.

MM. les maîtres d'école de Florac ignorent probablement cette histoire-là, et la poignante émotion de cette troupe de héros quand, au drapeau tricolore déployé sur le sommet de la cathédrale, à la fanfare du

père BiKjeand sonnée par Mgr FaA ier lui-même, répondil tout à coup la clameur des « petits soldats habillés en bleu ». des marsouins conduits par le commandant Marty. « Nous étions sauvés, sauvés par des soldats français I » ce fut le mot de lévéque de Pékin, où éclatent à la fois la joie du salut inespéré et l'orgueil du patriotisme satisfait.

Un de ces hommes était là devant moi. simple et modeste, levant à peine ses yeux tout pleins du rêve infini des matelots d'Armorique. Il ne se vantait guère, n'ayant pas l'air de se douter de sa gloire et il fallut, pour lui faire tout conter, multiplier les questions.

Cependant la palabre des instituteurs auvergnats, tandis qu'il parlait, me remontait au cœur, et aussi tous ces discours de parade, avec quoi les ministres et les présidents des conseils généraux essayaient, ces jours-ci, d'étoutîer le hurlement des sans-patrie et le bêlement des pacifistes.

Combien plus éloquents le récit de mon quartiermaître et. comme dit M. Roujon. le « lambeau d'étoffe » salué par le clairon !

Jai lu, comme tout le monde, le beau discours que mon éminent confrère M. Ernest Lavisse adressait, il y a quinze jours, aux « petits républicains » de \ouvionen-Thiérache. Eh bien ! l'avouerai-je, si j'étais un des marmots de \ouvion, il ne me semble pas que j'eusse bien compris, malgré toute son éloquence, ce que M. Lavisse voulait de moi !

« Servir la ])utric, leui- a-t-il dit, c'est servir l'humanité au poste où la naissance nous a mis. o

Mais qu'est-ce que servir l'humanité ? et pour serrer encore un peu la question, qu'est-ce que l'humanité P M. Lavisse ne l'a pas fait entendre bien exactement aux enfants de INouvion ; car, leur a-t-il confessé, « qui pourrait dire combien de siècles il faudrait pour composer, avec des régions si différentes de toutes façons, cette nation qui s'appellerait l'humanité ?... » Alors, comment déjà la servir '•>

M. Jaurès est, comme chacun sait, en cette matière de l'humanité, une manière de spécialiste. Ce n'est pas seulement la formule quotidienne qui enveloppe ses épîtresau peuple français, c'est proprement la religion dont il est le pontife.

Il n'y a pas bien longtemps qu'il était fort irrité contre un courageux instituteur, lequel, on s'en souvient, s'était permis de dénoncer u la crise du patriotisme à l'école », et de dire tout crûment que le sien consistait a à préférer passionnément la France ».

M. Jaurès lançait contre M. Bocquillon l'excommunication majeure : « Quel chauvinisme imbécile et bas ! s'écriait-il. Les instituteurs qui, à la suite de M. Bocquillon, propageraient cette théorie basse, commettraient un crime de lèse-humanité et de lèsepatrie... » Et il définissait à son tour : « Le patriotisme consiste, pour un Français, à bien connaître la France, afin de pouvoir faire servir l'accroissement de ses qualités, de ses vertus, de ses lumières au progrès général de l'humanité ! »

Où est la différence avec la définition de M. Lavisse? Je la discerne malaisément et je doute que les écoliers de Nouvion soient plus habiles. Si, d'aventure, leur

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magister nest pas du même bateau que M. Bocquillon. s'il appartient à cette « petite armée de quatre-vingt mille éducateurs socialistes o qu'annoncent au ministre de l'instruction publique les instituteurs parisiens, rédacteurs de la Revue où M. Jaurès a pris la succession de M. Hervé, il saura, sans trop de peine, je gage, à la rentrée des classes, commenter à sa façon le discours de M. le directeur de l'Ecole normale supérieure.

M. Henry Bérenger, dans ï Action, s'y est exercé déjà. Son article est dur pour mon éminent confrère. 11 lui dit à peu près : « Vous avez mis en langage académique ce que nous disons tous les jours en notre style d'apaches d'Aubervilliers. »

M. Lavisse avait invité ses jeunes auditeurs à « prier » avec lui pour que « la République persévère, inflexible, à retirer toute autorité publique aux puissances du passé », et M. Henry Bérenger d'observer : « Ce que M. Lavisse appelle « puissances du passé », c'est la caste inilitaire, c'est l'Eglise romaine, et avec elles les monarchies ou hiérarchies héréditaires : nous autres, à V Action, nous avons appelé cela les calottes. »

La plaisanterie est peut être un peu rude. On sait assez que M. Lavisse n'entend pas les mots comme les rédacteurs de ['Action, mais c'est justement, en de tels sujets, le péril des harangues imprécises.

« La parole, dit Flaubert, est un laminoir qui allonge toujours le sentiment. »

H arrive en effet qu'elle lallonge jusqu'à le déformer et que d'autres, alors, s'en servent pour décorer leurs doctrines, quelquefois pour excuser leurs crimes.

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Notre histoire est pleine de ces leçons douloureuses.

Le i5 mai 1790, Robespierre propose à rAssemblée consliluuule de déclarer que « la nation française, conicnte d'eti'o libie. ne venl s'enf^agcr dans ancniu; f^uerre et veut vivre avec toutes les nalioiis dans cette fraternité qu'avait commandée la nature ». Pétion l'appuie avec transport : « Depuis trop longtemps les peuples divers sont habitués à ne s'envisager qu'avec défiance... il faut enfin qu'ils se regardent comme frères... Déclarez que vous renoncez à tous projets ambitieux ! ) Volney prophétise : « Jusqu'à ce moment vous avez délibéré dans la France et pour la France... Aujourd'hui vous allez délibérer pour l'univers et dans J'univers. Vous allez, j ose le dire, convoquer l'assemblée des nations. »

Cependant, un membre du côté droit, Cazalès, essaie de leur répondre ; c'est un officier : « La patrie doit être l'objet exclusif de notre amour. Quant à moi, je le déclare, ce ne sont pas les Russes, les Allemands, les Anglais que j'aime, ce sont les Français que je chéris 1 »

Cazalès parle comme M. Bocquillon 1 il n'est pas mieux traité : tous les Jaurès de ce temps là le couvrent de huées : il est obligé de s'arrêter, presque de s'excuser.

En vain .Mirabeau se jette en travers des pacifistes : V La paix perpétuelle est un rêve, et un rêve dangereux s'il entraîne la France à désarmer devant une Europe en armes 1 »

L'Assemblée, grisée de Ivrismc, vote, dans lenthou-

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siasme. que « la nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d aucun peuple ».

Le lendemain, }.i. de La Luzerne, ambassadeur à Londres, écrivait : ( On est convaincu à Londres que l'Angleterre n'a plus rien à redouter de la part de la France et peut, sans scrupule comme sans crainte, s'arroger la suprématie des deux mondes. »

A la même heure, l'armée était empoisonnée par les écrits répandus dans les casernes pour prêcher la révolte au soldat. Servan écrivait dans le Soldat citoyen qu'il fallait, pour rendre leur énergie aux troupes, « éliminer le même jour tous les colonels, les lieutenants-colonels et les majors ».

Les insurrections militaires éclataient partout, à Paris, à Versailles, à Besançon, à Strasbourg, à Xancy. u Avec l'autorisation du ministre, le soldat va au club, où on lui répète que ses ofticiers étant des aristocrates sont des traîtres. » Tout le monde a Iules pages saisissantes de ïaine.

Tel fut, de 1790 à 1792, le prélude de la grande guerre européenne. Elle s'ouvrit, sur la frontière du Nord, par la déroute et le massacre du général Théobald Dillon. que les fuyards égorgèrent dans les rues de Lille.

Il y a cent treize ans I Aujourd'hui, tandis qu'on disserte éloquemment sur le règne de la paix et l'horreur de la guerre, le \oaveau Manuel du soldat, parvenu à sa onzième édition, inonde les casernes : on y lit

que la « patrie n'est qu'un mot » ! Cela est mis en musique par des poètes des deux sexes :

Peuples, ne craignez rien de nous La France dépose ses armes !

Pour le i)onhcur il(î nos enfants li faut supprimer les patries.

Les soldats sortent des casernes I Découvrez-vous, les fronts bornés, Que des rêves passés encrassent :

\'oici des esclaves qui passent !

Déjà les journaux annoncent que, peiidiiiil les ma nœuvres, des soldats ont environné et frappé leur officier, pendant que leur caporal chantait V Internationale.

Dernièrement, la Bévue des Deux-Mondes publiait les Souvenirs d'un marin de la République, recueillis par son petit-fils, le marquis Gicquel des Touches, et, dans le douloureux tableau de l'anarchie où sombrait en 1794 la marine française, le lecteur, le cœur serré, croyait retrouver, comme un tragique avertissement de celle qui déjà menace nos ports de guerre.

Cependant, malgré l'heureux coup de théâtre de Portsmouth, l'Extrême-Orient reste plein, pour le monde, de menaces redoutables. Cependant aussi le conflit marocain, attisé par un souffleur mal caché, s'envenime chaque jour et, de la Baltique à la Méditerranée, les mers frémissent d'inquiétantes démonstrations. Mais les harangues vont leur train et M. Lavisse assure aux écoliers de Nouvion que « l'humanité paraît s'organiser pour la paix » .

J'aurais cru précisément le contraire et c'est pourquoi je suis, comme M. Roujon, pour le salut au drapeau, silencieux et grave.

J'ai regretté que celui de M. Lavisse, très noble et très éloquent, ne fût pas seulement le geste muet qui, mieux encore sans doute, eût rendu sa pensée.

Il a prié pour que « le drapeau de la France flotte haut dans le ciel », en attendant le jour « où les peuples mcllront en un faisceau tous les étendards et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés symboles, les brûleront en un feu de joie I ... »

Hélas ! mon cher confrère, il y eut un jour inoubliable où des drapeaux tricolores, la hampe brisée et l'aigle arrachée, furent, en un lamentable bûcher, brûlés par des mains pieuses, au bruit des hourras qui de loin liaversaient l'horizon.

Le lendemain, sur la place de Metz où Fabert se dressait sous un voile de crêpe, des soldats défilaient, joyeux, au son des fifres. Ils portaient un casque où nos yeux pleins de larmes lisaient ces mots sacrés : « Avec Dieu, pour le Roi et la Patrie. >)

Ces hommes demeuraient fidèles aux « puissances du passé ». Pour nous, nous entendions encore l'écho des discours éloquents de Jules Favre, de Jules Simon et de leurs ilhistres amis, célébrant six mois plus tôt la fraternité des peuples et l'amour de l'humanité.

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