PATRIOTISME: HIER ET AUJOURD'HUI
(21 SEPTEMBRE igoâ)
Le 8 fc'\ lier 1887 fut, dans les annales parlementaires, une journée mémorable. Aucun discours n'y fui prononcé ; nulle séance, cependant, ne m'a laissé une plus durable impression.
En ce temps-là, Guillaume I" régnait sur l'empire allemand et le prince de Bismarck dirigeait la politique impériale.
La France achevait l'œuvre laborieuse de son relèvement militaire et la haine clairvoyante du chancelier prussien préludait à l'affaire Schncebelé par des propos, chaque jour plus provocants.
M. René Goblet était président du conseil, le général Boulanger, ministre de la guerre. Pour hâter la fabrication du fusil Lebel, le gouvernement déposa une demande de crédits supplémentaires destinés à la « réfection de l'armement ».
C'était vers le milieu de cette journée du 8 février. Le projet fut aussitôt envoyé à la commission du budget, et la séance, de fait, se trouva suspendue.
Dans les couloirs, les groupes se formèrent, nombreux, agités.
COMBATS d'hier ET d'aL JOLRDHLI 38l
La droite, la gauche et le centre, radicaux: et modérés, catholiques et libres penseurs se confondirent, dominés par la même et unique pensée.
On était pourtant au lendemain des grandes discussions de la loi de 1886, qui organisait définitivement la laïcité de l'enseignement primaire. Mgr Freppel les avait soutenues avec éclat ; chacun de nous avait, à ses côtés, besogné de son mieux. Nos adversaires, M. Goblet lui-même, avaient ardemment poussé le combat. Mais, à la première nouvelle de la demande de crédits, toute autre préoccupation disparut des esprits : on entoura le président du conseil en lui demandant toute la vérité.
M. Goblet, calme et maîtrisant son ordinaire impétuosité, nous déclara nettement que les circonstances étaient graves et qu'il faisait appel au patriotisme de tous pour que les crédits fussent votés sans débat. Ce fut assez.
Ou rentra en séance. En un moment, les bancs furent garnis. Les tribunes étaient pleines, la loge diplomatique au grand complet : le silence de cette foule remplissait la salle dune poignante émotion.
Le président Floquet se leva, tenant dans ses mains, qui tremblaient un peu, le cahier des crédits. Sa voix résonna, seule et grave. Après le premier chapitre, lorsqu'il dit : « Quelqu'un demande-t-il la parole.» )) le silence retomba lourdement. Alors vinrent les mots sacramentels : c Que ceux qui sont d'avis d'adopter le chapitre I" veuillent bien lever la main ! »
Aussitôt, cinq cents bras se dressèrent ensemble avec un bruissement sourd. Je vois encore Mgr Freppel, à côté de moi, jetant en l'air, d'un élan saccadé, comme pour un mouvement du maniement d'armes, sa main
382 COMBATS d'hier RT d'aL JOL RT>'hLI
largement ouverte : le feu de la revanche était dans ses yeux.
Ce fut ainsi, avec une régularité toujours plus saisissante, après chacun des chapitres : le geste banal avait pris l'apparence d'un rite sacré : au vote sur l'ensemble, il se prolongea comme une muette acclamation. Il sembla que 1 âme de la patrie traversait la salle.
Les spectateurs retenaient leur soufïle. Les diplomates regardaient sérieux et surpris. Quand le président eut dit : «Le projet de loi est adopté )s sans un mot, les députés se levèrent presque tous : de nouveau, la salle fut déserte.
La journée historique était finie. Elle eut à Berlin un retentissement énorme : le Reichstag l'entendit bientôt invoquer comme un exemple.
Le souvenir m'en remontait au cœur, ces jours derniers, en lisant le bel article que Georges Goyau vient d'écrire dans la Revue des Deux-Mondes sur VEcole primaire et le patriotisme.
Aucun écrivain n'a, de nos jours, tiré de l'histoire des vues sociales plus profondes. Jamais, cependant, plus fortement que dans son dernier article, il n'aura saisi l'esprit de ses lecteurs.
C'est l'histoire même de notre temps quil fait passer sous leurs yeux, une histoire d'hier puisqu'elle date de vingt-cinq ans à peine, et qui semble déjà vieille de tout un siècle. Les jeunes gens croiront rêver, les anciens la liront avec des larmes.
En ce temps-là, les hommes d'Etat de la république voulaient que l'école primaire fût. d'abord et avant tout, la pépinière des soldats de la France. Au Trocadéro, Paul Bert déclame amoureusement les Chants du Soldat de Paul Déroulède, et glorifie le « chauvin, qui porte dans son cœur le culte de la patrie» ! A. la fête fédérale des premières sociétés de gymnastique, Jules Ferry exalte « l'éducation militaire », exhorte les instituteurs à s'en faire les professeurs, et salue dans les gymnastes (( l'avant-garde de la patrie armée ».
Devant eux. les bataillons scolaires défilent, conduits par les maîtres, tout fiers de présider aux jeux guerriers de ces petits, car, dit Paul Bert, « l'enfant, c'est le citoyen de l'avenir et, dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt >).
Pour nous combattre, ce n'était pas le nationalisme que dénonçaient alors nos adversaires : ils ne nous accusaient pas d'être trop patriotes : ils essayaient le contraire : ils cherchaient, dans notre fidélité catholique, des prétextes pour suspecter notre dévouement à la patrie. Mais c'était des mots de tribune 1 la calomnie expirait en naissant: car les souvenirs de la grande guerre étaient de la veille, et le sang versé par les nôtres, sans souci des mains qui tenaient le drapeau, tachait encore les sillons.
En vérité, on se disputait l'honneur d'être patriote. Les luttes des partis étaient ardentes, les discordes religieuses profondes, mais l'armée paraissait intangible et la défense nationale formait comme un terrain réservé où. loin des passions publiques, les hommes qui lavaient en garde travaillaient, recueillis, à leur tâche auguste.
C'est que la marque brûlante de l'année terrible était
384 COMBATS d'hier ET d" VI JOLRd'hLI
sur les âmes. Lu mot enlendu, un geste aperçu, de l'autre cCAé des Vosges, en l'avivait la morsure et, soudain, tous sentaient dans leurs veines courir le même frisson.
J'avais posé sur ma able l'arlicle inachevé et je révais ainsi, le co'ur serré, quand mes \eu\ tombèrent sur le monceau des journaux, envoyés de Paris, où des marques bleues indiquaient les comptes rendus des congrès de ces jours derniers : de quoi remplir un tombereau !
Il y avait là le congres des Amicales d'instituteurs, avec la confuse rhétorique qui enveloppe, dans une puérile formule de « gaierre à la gTierre », la perfide conspiration du pacifisme. 11 y avait le congrès des ((Jeunesses laïcjues », plus franc, avec l'ordre du jour où la conception actuelle de la patrie est flétrie « comme un leurre qui ne répond plus aux sentiments qui doivent animer les citoyens imbus d'esprit la'ique ». Il y avait le coagrès de <( la métallurgie », que M. Gustave Hervé venait de clôturer par ces paroles odieuses : (( Si la mobilisation est proclamée, rendez-vous tous à la caserne. Prenez les fusils et les cartouches que l'on vous donnera. Ainsi armés, mettez la main au collet des capitalistes et délivrez-vous de tous vos oppresseurs. » Il y avait le congrès de « la Libre Pensée »...
Celui-ci surgissait du tas, comme pour aller au devant de mes réflexions : le nom d'un homme s'en détachait, pareil à ces brèves légendes qui. d'un seul mol, résument (oui un tableau d'histoire. M. Ferdinand Buisson présidait cette assemblée criminelle où, comme
COMBATS d'hier ET d'aL JOURD'hL I 385
disait autrefois Emile Montégut, soufflait une émulation patricide.
Ln député au Reichstag allemand, M. Voghter, avait demandé qu'on décrétât la guerre contre l'Église, pour lucr l'esprit militariste.
Un Hollandais, M. Domela-Nieuwenhuis, avait proposé d'adopter comme expression de la raison humaine la formule : aucun homme, aucun centime au militarisme.
Un ancien officier allemand, M. Voldeck von Âhrehurg, avait céléhré le pacifisme « et la nouvelle conception du devoir qu'il doit au citoyen Jean Jaurès ! n C'est le compte rendu de V Humanité qxLeie reproduis ici. L'inévitable Hervé avait renchéri sur le camarade hollandais et il avait posé nettement la question : u Quelle doit être l'attitude des libres penseurs en cas de guerre P ')
Enfin M. Ferdinand Buisson se lève. Ya-t-il, d'un mot, d'un geste, rompre avec ces Allemands et ces Bataves, briser avec ces prédicateurs cosmopolites de la désertion .^
^011 pas ! Il ruse, il louvoie avec l'abominable conseil : u La désertion en masse et simultanée, soit ! Une grève collective et simultanée, soit ! Mais la désertion individuelle, non ! »
Pourquoi ^ L'une est-elle moins criminelle que l'autre envers la patrie? Non, mais Tune est plus que l'autre honorable pour le déserteur. Voilà la doctrine de M. Buisson sur les devoirs des jeunes Français.
Mais qui donc est le président du congrès des libres jienseurs ? Qui est M. Ferdinand Buisson ?
COMB\TS. — 1.
386 COMBA.TS DIIIEK KT d'aL JOUUdUlI
C'est l'homme qui, pendant quinze ans, investi de la confiance absolue de tous les ministres de l'instruction publique, a dirigé l'enseignement primaire de la France, fondé, ojganisé l'école laïque, formé, dressé, façonné les instituteurs de l'enfance. C'est l'homme (jui fut, pour cette grande œuvre, le bras droit de Jules Ferry, et dont le nom, inséparable du sien, en porte devant l'histoire la responsabilité.
Ah ! oui. Ferry, Paul Bert étaient des patriotes ; ils abjuraient ouvertement les illusions de leur jeunesse, les autopies périlleuses et décevantes n du désarme ment. Ils voulaient que l'école fut comme le creuset où serait fondu le bloc de l'armée nationale ! Mais ils voulaient autre chose encore : ils voulaient que l'école devint l'antithèse monumentale de l'église, l'instituteur l'antithèse vivante du curé ; ils voulaient que la religion de la patrie substituât son idéal à celui de la foi, que ses autels fussent dressés à la place des siens : ils n'avaient que des paroles de mépris pour l'éducation chrétienne, bonne à former, avait dit Gambetta, « une espèce humaine amollie et débilitée ».
Pour servir ces desseins, la Ligue de r Enseignement fut leur alliée fidèle et ardemment encouragée. C'était une œuvre maçonnique. Jean Macé, son chef infatigable, subissait le mot d'ordre patriotique ; mais il en faisait celui de la guerre religieuse. Goyau, déjà, il y a trois ans, avait écrit un livre qui est une page admirable d'histoire contemporaine : L'Idée de Patrie et iHunuiniturisme. Toute l'évolution dont nous touchons le terme douloureux se déroule dans ces pages. « Macé,
COMBATS D HIEH KT D AUJOURD HUI âôy
dit il. parlait de l'éducation civique et militaire, comme sil se fût proposé d'armer une France contre l'autre. »
Telle fut bien l'œuvre, peut-être chez quelques-uns. inconsciente, des hommes d'Etat de la troisième république.
Aujourd'hui, tous les masques tombent. Au Congrès de « la Libre Pensée », un orateur s'écrie : :<■ Nous ne voulons ni Dieu ni maître ! C'est entendu. Le maître de là-haut, c'est Dieu ! Le Dieu, ici-bas, c'est le maître. Toutefois, avant tout, il laut nous incliner devant la raison, et. présentement, la raison, c'est la loi .
Cela paraît énorme, exorbitant : les journaux du vieux parti républicain en sont abasourdis. Mais quoi? c'est sous une forme plus brutale, ce que, pendant quinze ans, ont répété à la France, en lui imposant la morale indépendante, les fondateurs de l'école nouvelle.
Tout se tient, hélas ! dans la vie sociale. On ne détourne pas impunément lui })euple des sources du sacrifice : on ne lui enseigne pas impunément le mépris de la loi divine, fondement de toute autorité : on ne le livre pas impunément à l'esprit de secte et à ses haines fratricides.
Vienne, sur un sol ravagé par ces funestes doctrines, le tourbillon de l'affaire Dreyfus ! et la nation sera prête pour la désorganisation.
L'orateur, qui. au Trocadéro. jetait à Dieu l'orgueilleux défi de la loi, reprenait la parole un instard })lus tard. C'était le même qui allait applaudir à la désertion collective, à la orève des conscrits! C'était M. Ferdi-
iiaïul Huisî^on. le ^lersévéïaiil arlisan do l'onn rc scolaire dont so gloiifie la lioisit'inc république.
Ah! sans doute, si Jules Fen\ . si Paul Bcrt étaient encore au milieu de nous, ils reculeraient épomantés dcvanl le fruit corrompu de leurs labeurs cl liiorriblo etfondremenl de leurs espoirs. Les instituteurs du congrès des Amicales les feraient frémir de colère : ce n'était pas pour ces blasphèmes qu'ils les avaient enfantés ! Le langage de M. Buisson les ferait rougir de honle : ce n'était pas pour cette besogne quils l'avaient choisi !
Et. comme M. René Gobh^t qui Imnorail hier ses derniers jours par une si belle protestation contre l'empoisonnement de l'école, ils jetteraient vers leurs successeurs un long cri d'alarme.
Faut-il écrire ici qu'il est trop tard et que cette « jus tice immanente ), en laquelle ils ont cru. atteint avec eux la France dont ils préparèrent les destins.
Je ne puis m'y résoudre: notre race a des sursauts que rien ne fait prévoir.
L'antre jour, aux manœuvres de l'Est, comme le ])ont de la Yoirc. neutralisé, était interdit aux troupes ([ui poursuivaient la Sg" division, les petits soldats, sans ordre, tout à coup, sautèrent dans la rivière et la traversant, ba'ionnettes hautes, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, se jetèrent sur l'autre rive.
Entre la France chrétienne et patriote, et celle des libres penseurs, sans patrie, le fossé paraît profond, et puissante la main f|ui l)arre au peuple le passage. Qui sait;* Si tout à cou[). il se jetait à l'eau 1
vu