‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 29 sur 58 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

11 y a, dans la vie des peuples, des heures critiques, presque solennelles, où il semble que leur propre passé se dresse sur leur chemin, comme un signe prophétique. Un livre récent m'a donné cette sensation douloureuse, de menaçante actualité. 11 parut au mois de juillet de cette année.

Le temps m'avait manqué pour le lire ; cet été. je lai emporté dans mes courses à travers la campagne bretonne, et me voilà comme u le bonhomme » avec le prophète Baruch.

Avez-vous lu M'"' Adam ? je veux dire le volume d'un si puissant intérêt, qu'elle a intitulé, pour en marquer le double caractère : Mes senliments et nos idées avant 1870.

C'est un journal et c'est une page d'histoire ; c'est presque une confession et c'est la psychologie d'une époque : c'est surtout une œuvre de courage et de sincérité.

Tantôt à Paris, dans la fièvre de la vie publique, tantôt à Cannes, dans le calme d'une retraite sans cesse animée par les visites et les correspondances,

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tantôt à Nohiiiil. dans riiiliiuiU' du «Grand George », exubérante de vie, passent aiilour de l'auteur, en des récits pleins de verve, de naturel et de saisissante vçrité, les hommes qui formaient sa société familière ; ils vont, viennent, pensent. ])arleiit, écrivent, et ces hommes, quand le livre huit, vont être les maîtres de la France.

Depuis trente ans, leurs idées sont triomphantes : |)eu à peu elles se sont infdtrées dans la nation, et voici que, tout à coup, elles s'échappent du sol où ils croyaient les avoir canalisées, jaillissant en un Ilot dont l'écume remplit d'épouvante leurs successeurs troublés.

(( La logique, dit Balzac, bien plus qu'elle n'en a l'air, préside à la conduite des choses d'ici-bas ; elle est comme la femme à laquelle, après beaucoup d'infidélités, on retourne toujours. »

Longtemps l'effort de sagesse imposé par l'exercice du j)ouvoir. le respect intéressé des vieilles habitudes populaires, et l'instinct patriotique que tenaient en éveil des souvenirs encore vivants, soutinrent dans notre pays l'illogisme d'une situation fondée sur des idées, dont les gouvernants prétendaient désavouer les inévitables conséquences.

Le temps est-il venu où la loi de Balzac doit se réaliser ? Le livre de M"" Vdam pose, avec une irrésistible puissance, l'angoissante question.

. M. Thiers. écrit-elle, disait un jour à M. Edmond Adam : u Vos jeunes gens me soucient affreusement. Us sont deux qui me paraissent destinés à vous con-

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duire tous... c'est Gambetta et Brisson... Le malheur est que, peut-être destinés à nous dominer un jour, ils sont d'accord dans leur haine du catholicisme, et nous en infestent tous... Le triomphe de telles idées, le reniement de la France catholique, la suppression de notre religion d'Etat, ce serait la fin de toute notre histoire, la lutte à mort contre nos genèses d'idées. »

Sous nos yeux, aujourd'hui, s'achève la douloureuse prophétie.

De ces jeunes gens qui souciaient M. Thiers. l'un, par un mot célèbre, a donné la formule politique dont se couvrait hier, pour déchaîner la guerre religieuse, le Bloc socialiste et radical. De son œuvre, c'est tout ce qui reste. Hors la u haine du catholicisme d, tout l'héritage de ^sa pensée, la religion de la patrie et le culte de l'armée, les muettes espérances et le deuil inoublié de la frontière perdue, tout s'envole en poussière, inconsciemment dissipé, criminellement répudié.

L'autre demeure parmi nous, tel que le vit M. Thiers, tenace incarnation du « danger moral et national » qui nous presse, et son esprit, même lorsqu'il est éloigné du pouvoir, domine toute notre vie publique. Des deux, c'est lui qui, vraiment, triomphe.

M. ïhiers disait : c J'ai mesuré le sectarisme de Brisson à sa haine contre Vacherot. Toutes les avances de ce vrai libéral à la libre-pensée ne lui serviront de rien... Vacherot devient un réactionnaire et il est traîné dans la boue. »

Le « sectarisme » de M. Brisson a fait école. Quiconque ne veut pas la déchristianisation de la France, fût-il le plus incroyanl des libres-penseurs, devient réactionnaire ! On le traîne dans la boue.

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Ce n'est plus un combat politique, une bataille de partis, ce sont bien des genèses d'idées, radicalement opposées qui se heurtent dans une u lutte à mort )>.

Deux, traits ont, à travers les siècles, marqué notre race d'un ineffaçable stigmate : chrétienne et guerrière, elle porte le sceau de sa double tradition, des champs de Tolbiac à ceux de Poitiers, de la chevauchée des Croisades à celle de la vierge lorraine, jusqu'au retour inattendu du Dieu de Clovis sur les autels relevés par un soldat de génie. Notre nation a, comme parlait Lacordaire, « bu jusqu'à la lie son calice de gloire », et cette merveilleuse épopée lui a fait une place à part entre les nations. Voilà la genèse de nos idées, l'inépuisable levain dont nous sommes pétris, le rêve idéa qui hante, souvent à leur insu, toutes les âmes françaises.

La Franc-Maçonnerie humanitaire lui oppose d'autres conceptions. M""" Adam, dans l'une des pages les plus frappantes de son livre, rapporte la rencontre du docteur Clavel et du philosophe allemand Bûchner. « Francs-maçons tous deux, dit-elle, ils se sont vite compris. )) Et quelle est leur commune pensée? « Plus de frontières, plus de soldats : des instituteurs. C'est par les instituteurs qu'on arrivera à faire pénétrer les idées de libération dans l'esprit des enfants. Deux ou trois générations suffiront pour que l'idéal républicain maçonnique et humanitaire règne sur les esprits libérés des entraves cléricales. »

Voilà l'autre genèse d'idées. Le docteur Clavel la formulait ainsi en 1869, il y a trente-six ans, à peine

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l'espace d'une génération 1 L'œuvre a marché plus vite qu'il ne l'espérait.

L'idéal maçonnique et humanitaire, sorti de l'obs^curité des Loges, rayonne sur le pays dompté et stupéfait. Les instituteurs apprennent aux enfants le dédain de la patrie, l'horreur du militarisme et le mépris de la loi divine : ce sont les entraves dont ils travaillent, dans trente mille écoles, à libérer leurs esprits. Le congrès de la Libre-Pensée proclame le devoir de la désertion et l'homme qui préside à ses travaux est celui qui, vingt ans durant, dirigea, organisa l'enseignement de la jeunesse française.

Puis, comme tout se tient dans la structure nationale, la tradition catholique s'écroule avec la tradition militaire.

George Sand, raconte encore M'"' Adam, entendant un jour à Nohant parler du projet de séparation de l'Eglise et de l'Etat que soutenait M. Guéroult : i( Voilà une utopie ! s'écria-t-elle. Il coulera bien de l'eau dans l'Indre et du sang dans Paris avant que cela devienne possible. » C'était en i86(S. Moins de trois ans après, la Commune proclamait la séparation : il n'avait pas encore coulé beaucoup d'eau dans llndre, mais il avait coulé beaucoup de sang dans Paris !

L'esprit de la Commune est revenu parmi nous, et soulïle à nos maîtres ce que M. Thiers appelait « le reniement de la France catholique ».

Toutes nos « genèses d'idées » paraissent vaincues à la fois.

Elles ne le sont pas cependant. Justement parce qu'il s'agit d'une lutte contre les idées fondamentales de

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notre race, et non d'une simple évolution politique, c'est à elles qu'appartiendra la victoire définitive. On ne vient pas à bout de l'instinct dîme nation.

George Sand, au fond, \o\ail Juste. La séparation de l'Eglise et de l'I^tal. chez nous, ne peut être qu'une œuvre de violence, l/autre jour, mon ami le comte d'Haussonville demandait ici même, avec une aimable ironie, s'il y avait encore des gens qui croyaient à la mort de la séparation. Oui, j y crois toujours ; j'y croirai encore et plus que jamais le lendemain du jour où elle sera promulguée : j'y crois parce que je ci'ois au réveil de ma race.

Et c'est aussi pourquoi je crois à la victoire dernière du patriotisme, comme y croyait cette foule parisienne qui escortait récemment les petits soldats aux abords de la gare de l'Est en criant (( Vive l'armée ! », et en déchirant les affiches criminelles de M. Hervé et de ses amis 1 L'esprit de la race se réveillait en elle.

C'est lui que, dans le livre de M"" Adam, on voit, comme en un tableau prophétique, aux prises avec les idées, les passions, les illusions qui s'agitent autour d'elle. Cette lutte, peu à peu, remplit toutes les pages : le récit, d'abord attachant par le charme et l'animation des entreliens qu'il révèle, se transforme alors en un drame d'une émotion grandissante, qui bientôt devient poignante, non seulement parce qu'elle ravive des douleurs anciennes, mais parce qu'elle éveille de présentes et redoutables analogies.

La guerre menace, s'avance, se rapproche d'heure en heure. .>e{ï'tzer, le directeur du Temps, l'annonce, en prophétise l'horreur: parmi les amis de M'"' Adam, beaucoup refusent de l'entendre, ne songeut qu'à désarmer l'Empire.

Elle, cependant, voit monter l'orage, et de son cœur, à la tin. sort un cri si tragique et si profond qu'il semble, de l'horizon lointain des souvenirs, traverser l'espace, pour jeter l'avertissement du passé à ceux qui préparent, aujourd'hui, les destins de l'avenir.

Peyrat, celui qui le premier inventa la parole fameuse dont Gambetta devait faire son cri de guerre : (I Le cléricalisme, voilà l'ennemi! >>, Peyrat venait d'écrire ces lignes terribles : u C'est à désirer que >efftzer ait raison, et que la guerre, l'invasion, la défaite nous délivrent de l'Empire. »

M"" Adam bondit: « Cette lettre nous indigne!... La France d'abord !... Nous sommes tous coupables qI voilà ce que c'est que de renier l'esprit militaire de sa race. »

11 n'y a pas de plus haute leçon d'histoire.

MU

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