L'ANARCHIE GRANDISSANTE
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Les Chambres sont rentrées : le Président revient. Pour elles et pour lui, c'est le dernier voyage. Dans quelques mois, tous les pouvoirs seront renouvelés.
Le public ne s'en émeut guère : le spectacle l'ennuie ; il sait que la scène est truquée et il ne croit plus que c'est arrivé.
Le personnel gouvernemental, grâce à la savante organisation du suffrage universel, forme chez nous une caste spéciale et fermée : il passe de la Chambre au Sénat, d'un ministère à l'autre, voire à l'Elysée : mais c'est toujours le même. A force de le voir tourner, les spectateurs se désintéressent de ses périodiques évolutions.
Cette fois, cependant, l'événement me semble appeler quelques réflexions.
Je me souviens très bien, quoique je fusse alors tout enfant, de l'air grave avec lequel, autour de moi, les gens d'âge parlaient de v l'échéance de i8r)2 ».
Cela est mêlé dans ma mémoire à de vagues histoires de révolution, dont certains détails me demeurent présents avec des sensations très nettes, tantôt une curiosité puérilement amusée, tantôt une confuse inquié-
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tude. éveillée par la transparente anxiété des grandes personnes.
Je revois les petits gardes mobiles parisiens, quinous paraissaient si gentils à mon frère et à moi, qviand ils défilaient dans la Grande rue \erte où nous demeurions et qui est aujourd'hui la rue de Penthièvre. J'entends le tambour battant le rappel, tandis que nous regardions, étonnés, mon père mettre bien vite son uniforme de garde national, et puis les Aoix rauques, qui, le soir, chantaient dans la rue, en scandant les mots : « Des lampions, des lampions, ou sinon nous brûlons les maisons », signal quotidien qui, bien loin de nous faire peur, nous mettait en joie, parce qu'aussitôt le vieux concierge courait allumer aux fenêtres l'illumination, dont l'éclat nous enchantait.
Un peu plus tard, ^ oilà le départ de Paris, et, sur la route de \ancy oii on nous conduisait, pendant que nous montions à pied derrière la diligence une côte interminable, une troupe de jeunes gens coiffés de jolis bonnets blancs et rouges qui nous entourent et, gaiement, nous font crier : u Yive la Pologne ! » au désespoir de notre grand'mère restée dans la voiture.
Plus tard encore, ce sont des images tragiques, indistinctes, entre lesquelles, cependant, la mort de Mgr Affre, tué sur la barricade, se détache en un tableau d'une extraordinaire précision.
Pour le coup, nous ne pensions plus à rire : c'était la grande Révolution qui recommençait, celle dont on ne parlait dans la famille qu'avec des mots effrayants.
Le nom de Ledru-Rollin est demeuré, pour moi, le symbole de toute cette époque : son évasion, lorsque, le i3 juin 18^9, il s'échappa, par un vasistas, d'une salle du Conservatoire, m'apparaît, dans le lointain
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recul du temps, comme une scène de la Teneur : dans le village, où on tremblait de le voir paraître, le récit en courait, grossi, enflé, de bouche en bouche. On aurait dit que Robespierre était revenu.
(( L'échéance de i852 n, malgré l'écart des années, se lie pour moi à ces souvenirs, et, de fait, c'était bien au drame à peine suspendu (|ue chacun songeait, en parlant du jour prochain où allaient expirer les pouvoirs présidentiels du prince Louis-Napoléon.
Sans doute, il ne convient pas de forcer les analogies. Qui peut, cependant, envisager sans trouble l'échéance de 1 906 ?
J'en voudrais parler avec calme et sans paraître céder aux exagérations familières à l'esprit de parti. Irai-je donc trop loin en disant qu'à la veille de cette grande épreuve, l'état de notre pays est plus inquiétant qu'il ne le fut depuis de très longues années ?
Le toast de l'empereur Guillaume, à u la poudre sèche » et à « Tépée aiguisée », me dispensera, sans doute, aussi bien que la révolution russe, d'insister sur les menaces dont l'avenir est chargé.
J'aime mieux d'ailleurs m'en taire, estimant qu'on en parle trop et de trop étrange façon.
Je crains que, parmi toutes ces révélations dont, en ces derniers temps, la lumière nous éclaira jusqu'à nous aveugler, il y en ait une qui frappe, plus qu'aucune autre, l'esprit de nos voisins. C'est l'état d'anarchie où tombe de plus en plus notre nation.
M. de Tallevrand disait à la duchesse de Dino, sa
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nièce, qui, vers la fin de sa vie, dans les journées solitaires de Yalençay, le questionnait sur les souvenirs du passé : « Vous ne pouvez savoir jusqu'où des hommes peuvent s'égarer aux époques de décomioosilion. o
L'histoire, sans doute, cherchera cette excuse à ceux de notre temps. Celui-ci permet que, pour le venger d'une ciiute qui pouvait le grandir, s'il s'était tu, les rêves dont senflait sa politique soient livrés an vent, avec les secrets intimes de sa diplomatie. Celui-là, croyant confondre ses successeurs, révèle complaisamment, et jusqu'à l'outrance, le désarroi de la défense nationale.
Tous deux, cependant, étaient, hier encore, les complices de la criminelle incurie dont sortit ce fatal désarroi, et qui. d'avance, frappait d'impuissance ces rêves audacieux. Ces débats publics me semblent insupportables, et je ne puis songer, sans frémir, qu'on les lit de l'autre coté des Vosges.
Moii esprit simpliste de vieux soldat s'émeut de voir, en de tels sujets, apparaître les rivalités ministérielles, les rancunes de parti, les manœuvres d'opposition et je sens, à certaines heures, comme un besoin de crier : (( Silence dans les rangs ! «
Mais le silence est une manifestation de l'ordre et du respect : il faut, pour l'obtenir, un gouvernement capable d'imposer l'un et l'autre, et la définition même de l'anarchie est l'absence de gouvernement.
Je sais une commune du Finistère où. le mois dernier, une élection municipale ayant donné aux révolu-
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liomiaiics de l'endroil roccasion de moiilrcr leur savoir-faire, ils commencèrent par éloigner les bons conservateurs du scrutin, en les terrorisant, puis, après le vote, ayant escaladé la tour de l'église, y pénétrèrent de vive force, en ouvrirent la porte aux camarades des deux sexes, et se livrèrent dans le lieu saint à des danses variées, sans parler d'autres et innommables profanations.
Ces aimables citoyens préludaient ainsi à la séparation de ri']glise et de TElat, et il faut admirer ici la sereine confiance des catholiques, qui, instruits par de si belles leçons de choses, continuent à discuter gravement sur la manière dont fonctionnera chez nous le nouveau régime. Il fonctionnera comme à Plobannalec, et le gouvernement laissera faire.
Pense-ton que, dans cette commune, où nul n'ignorait l'état des esprits, on avait pris contre le désordre quel([ue précaution •* Aucune. Que de tels scandales soient possibles, que le gouvernement les contemple, impuissant ou complice, c'est en quoi consiste proprement l'anarchie.
J'ai cité un exemple : qui n'en pourrait révéler d'autres P
L'attention publique n'est guère éveillée que par les incidents que la gravité des circonstances ou le rang des personnages signale aux journaux, quand, par exemple, le ministre de la guerre va, sur la fronlièi'e, salnei' le drapeau rouge des grévistes et les faire défder (IcvanI lui au chant de Vlutcrnutioinde.
Tout le monde, alors, se récrie et proteste. J'ose dire, cependant, que les petits faits journaliers par où s'atteste notre décomposition sont, en f[uelque manière, j)lus inquiétants. De celui-ci, un vote de la Chambre, un
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acte d'énergie du premier ministre peuvent, en un moment, faire justice. Les autres sont l'efTet d'un mal ])lus profond dont, seul, un effort collectif peut alïVanchir le pays.
L'anarchie s'accusait extérieurement, sans doute, il y a cinquante-cinq ans, avec plus de violence. Mais la nation, dans son ensemble, était au dedans moins atteinte : et c'est pourquoi, ayant entendu les menaces de la révolutioTî sociale, elle doinia, sans hésiter, son unanime adhésion « à l'opération de ])olice un peu rude », comme disait Eugène-Melchior de Vogiié, qui, devançant l'échéance de i852. en fd, d'un seul coup, évanouir les alarmes,
Je crois bien qu'un bon nombre de Français commencent encore aujourd'hui à songer, sans trop de répugnance, aux bienfaits de cette thérapeuti([îie : el je ne m'étonnerais pas qu'elle tentât, tout au fond d'euxmêmes, quelques-uns de ceux qui s'empressent au chevet du malade. Mais n'est pas opérateur ([ui veut. On devient cuisinier, on nait rôtisseur, disait Brillât-Savarin. Il en est ainsi de toutes les cuisines.
Je ne vois, dans la nôtre, personne qui montre la vertu naturelle propre à l'emploi, et cette raison me dispense d'en donner quelques autres qui me porteraient, en tout cas, à redouter l'expérience.
Aussi bien, ce serait ti'op ou trop peu. La France a besoin de refaire son âme. Mes lecteurs seraient peut-être surpris si je nommais ici le personnage qui, au plus fort de la crise du mois de juin dernier, me lit cette brève confession.
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l'allé résume, quel qu'il soit, la grande œuvre qui s'impose ù tous les j)atiioles. Ni un homme, ni un coup (le force n'y sauraient sunire : « l'opération de police » sérail liop peu pour laccomplii". La tache est plus vasie, plus longue et plus complexe.
Ce serait trop aussi : dans l'acuité du péril présent, l'urgent me paraît être de faire reculer l'anarchie grandissante cl. vraiment, cette hesogne immédiate ne requiert pas tant de façons.
J'écrivais, ici même, au moment où la discussion de la Séparation contrastait douloureusement avec les angoisses patriotiques qui suivirent le voyage de Tanger, que si M. Rouvier, se levant soudain, l'avait interrompue d'un geste consulaire, les deux tiers de la Chambre et l'immense majorité du pays l'eussent applaudi.
Je crois qu'il garde encore, et malgré tout, cet empire sur l'opinion.
Si. montant ce soir à la tribune, il annonçait en termes brefs et sans plus de commentaires, qu'il a remis à des soldats le commandement des armées, et qu'il ajourne à des temps plus calmes l'irritante question de la Séparation, je ne doute point que toutes les consciences n'en fussent soulagées.
Mais les tronçons du Bloc paraissent trop redoulables. et, par crainte de leurs soubresauts, nous traînerons, sans doute, jusqu'à l'échéance fatale notre vêtement d'anarchie.
Alors, du moins, oserons-nous le déchirer?
M'"" la duchesse de Broglie a fait, récemment, con naîlre aux lecteurs français le très intéressant journal de vovage tenu par mie jeune Anglaise, pendant son séjour à Paris sous le Consulat et pendant la Restauration. Un
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jour (le laimée i8i6, après un dîner chez un royaliste ultra, miss Berry écrit : « Pourquoi les honnêtes gens les mieux intentionnés n'ont-ils ni idées, ni vues, ni plans communs, tandis que les fripons agissent en parfaite union et profitent de la corruption générale de la nation ? »
Fripons est un peu vif ; relirons-le et, pour le reste, avouons que la question de miss Berry est encore de pleine actualité.
QT'ATRIÈME PARTIE