‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 36 sur 58 · I. M"'^ la comtesse Jean de Castellanc · texte numérisé non relu

I. M"'^ la comtesse Jean de Castellanc

COMBATS d'hier ET d'aLJOLKd'hI I 485

doute, vous n'avez en rien sacrifié la partie documcntaire de votre travail : vous lui avez même fait une très large place, et vous offrez ainsi au public, par les commentaires dont vous avez accompagné les textes, un véritable manuel de la Mutualité, parfaitement complet et d'une haute valeur pratique.

Mais vous aviez une conception plus large de votre entreprise. \ous ne vouliez pas seulement donner à tous les moyens de séclairer sur la constitution des Sociétés de secours mutuels et de leur apporter un concours efficace ; vous entendiez montrer, dans les principes même de Tordre social, le fondement de ridée de Mutualité, en suivre, depuis les origines de llîistoire. les développements naturels, et établir ainsi, par des raisons de doctrine et dexpérience, les caractères qu'à vos yeux elle doit conserver, sous peine d'aA orter dans un effort sans portée.

Sur ce terrain, je suis plus capable de vous suivre, car j'y rencontre à chaque pas des pensées qui nie sont familières, des convictions que j'ai soutenues pendant tout le cours de ma vie publique.

C'est donc avec un plaisir extrême que j'ai lu cette partie essentielle de votre livre, heureux de me trouver avec vous, sur tous les points, en accord absolu.

Plus d'une fois, au cours de ces dernières années, observant la rapide expansion de la Mutualité, et l'ardeur avec laquelle tant d'hommes, d'ailleurs animés d'idées très opposées, paraissaient la seconder d'un commun assentiment, j'ai songé que, si ce grand mouvement était abandonné au gré des inspirations et des circonstances, au lieu d'être gouverné par des vues sociales déterminées, il risquait d'être bientôt stérilisé en se mêlant au tourbillon dune société

486 COMBATS d'hier ET d'.VUJOLUd'hLI

désorganisée. Il me semblait, poui* toul dire, que le mouvement mutualiste, sil uélait iés(jlumeid orienté vers la restauration de l'ordre social chrétien, ne ferait, comme trop souvent, dans les milieux industriels, il arrive du mouvement syndical, non moins juste, cependant, en son principe, non moins fécond en ses applications, qu'ajouter un élément nouveau de désordre et de confusion à tous ceux entre lesquels se débat notre pays. La lecture de votre livre a confirmé chez moi cette opinion.

Le grand mal, le mal profond de notre temps, vous le faites très bien remarquer dès vos premiers mots, est « l'anarchie des consciences et des volontés », d'où découle celle des mœurs et des institutions.

Cette anarchie est le fruit de l'individualisme dont la Révolution nous a pénétrés jusqu'aux moelles, et dont nous ne parvenons pas à nous guérir, alors même que. sous l'impulsion des nécessités sociales, nous paraissons nous en affranchir.

L'elïbrt général qui, depuis un demi-siècle, ramène vers l'association toutes les formes de l'activité, offre un exemple frappant de cette vérité.

Vous y découvrez, avec raison, la manifestation spontanée de ce besoin d'appui mutuel qui, de tout temps, a combattu les tendances égoïstes de l'humanité, et dont le christianisme, en y ajoutant la force du précepte évangélique, a fait l'un des éléments principaux de la civilisation. La Révolution, en rompant avec la loi divine, en détruisant entre les hommes les liens naturels, pour les laisser isolés en face de l'Etat, a jeté l'ordre social, économique et politique dans le chaos. Il était inévitable que, peu à peu. une réaction se produisît, sous la pression des intérêts menacés.

COMBATS d'hier ET d"aL JOURDHL I /187

Nous assistons au début de ce mouvement de lecons- Iruction nationale. L'association reprend chaque jour possession de la vie nationale : rien de grand ne peut plus se faire sans elle. La puissance administrative, si longtemps omnipotente, encore si prépondérante, est de plus en plus convaincue d'insuffisance .

L'industrie et le commerce, la science et les arts, la protection des intérêts et la revendication des droits, l'action sociale sous toutes les formes, l'action politique elle-même, tout recourt à l'association comme à la nécessaire condition de la vie moderne.

Ce n'est plus la richesse seule qui peut et sait s'en servir: elle a cessé d'être le privilège de la force capi taliste. La pauvreté et la faiblesse s'en sont emparés ; elle est devenue pour le travail le grand moyen d'affranchissement.

Tel est le fait social qui domine notre temps. Une de ses principales conséquences fut le réveil ardent de l'idée mutualiste, aussi vieille que le monde, comme vous le montrez si bien, mais étouffée pendant les derniers siècles par la main-mise de l'Etat sur tous les organes de la vie publique.

Que deviendra ce grand mouvement? Comment s'orientera cette immense évolution !* C'est pour notre pays une question vitale. L'association est une force bienfaisante, si elle est au service de la justice et du droit : elle peut devenir redoutable si elle est faussée dans son principe et dans son but.

Nous n'avons, à ce point de vue. que trop de sujets d'inquiétude. Car la persistance des traditions révolutionnaires risque de dénaturer, au cours du xx*" siècle, le mouvement de rénovation qui a marqué la fin du xix*". Il appartient aux hommes d'étude, de réflexion et

488 COMBATS d'iIIKU EÏ d'aUJOURd'hUI

(le IV)i de dénoncer le péril, cl crcmployer tous leurs cllbrls à le conjurer.

Si, dans ses applications sociales, l'association jie demeure pas chrétienne en son principe, c'est-à-dire si elle ne s'inspire pas de l'Evangile, du respect de la loi divine, de l'amour du prochain, de l'esprit de .sacriiice ; si elle ne se propose pas pour but de fortifier avant tout la famille, fondement providentiel de la société humaine ; si elle ne tend pas à rendre à la profession son rôle naturel dans l'ordre économique, elle est fatalement vouée à n'offrir que le sjiectacle confus d'agrégations d'individus, sans autres liens que ceux du hasard, des circonstances, et des intérêts passagers. Elle est ainsi sans utilité sociale, sans profit pour la réorganisation de la nation; elle n'est, en un mot, qu'une forme nouvelle de l'individualisme.

Lorsque fut votée, en i884, la grande loi sur la liberté des Syndicats professionnels, j'ai fait entendre à la Chambre ces observations et ces craintes ; depuis, je n'ai cessé de chercher, dans toutes les occasions, à ramener l'attention des législateurs vers ces principes fondamentaux de toute saine organisation sociale, tantôt à propos des accidents du travail, tantôt à propos des caisses de retraite ; vous voulez bien le rappeler, et je vous en remercie.

Mais le courant révolutionnaire emporte de plus en plus les institutions et les lois dans d'autres directions. De là les désordres qui, presque partout, accompagnent le mouvement syndical, égaré dès son origine, détourné de son objet, demeuré par là même inorganique, sauf sur le terrain agricole, où, précisément, d'autres conceptions l'ont dirigé ; de là aussi lavortement des efforts tentés en vue de constituer fortement l'assu-

COMBATS d'hier ET d'aL JOLRDIILI 'jSj)

raiice et la prévoyance. Exploité par les passions, nlilisé comme une arme de guerre, l'un ne pouvait engendrer que des luttes fratricides : entrepris en dehors des idées corporatives, en hostilité même avec elles, les autres ne pouvaient aboutir qu'à l'échec moral et financier, qui attend les œuvres uniquement fondées sur la puissance de l'Etat et l'initiative des individus.

Le mouvement mutualiste court les mêmes dangers. S'il n'est inspiré que par un esprit vaguement humanitaire, s'il se développe sans principes précis et sans but déterminé, si. comme vous le dites excellemment, il ne s'appuie sur la famille et sur la profession, ir ne fera, je le crains, qu'apporter une vague de plus, d'autant plus menaçante qu'elle sera plus haute, à la grande marée individualiste.

Pénétrer de ces idées les promoteurs des Mutualités, chercher par tous les moyens que la loi autorise à leur donner la base familiale et le point d'appui professionnel, tel est, à mon avis, l'effort nécessaire qui peut seul sauver d'une déplorable déviation cette grande et féconde institution.

C'est aussi votre conviction, je me réjouis de le constater. Vous avez signalé, avec toute l'autorité que vous donnent votre savoir et votre compétence, le mal et les remèdes. Ainsi, votre livre, indépendamment de ses autres mérites, est une œuvre sociale d'une haute portée.

Je vous félicite du courage et du talent avec lesc[uels vous l'avez accomplie, et je vous prie, cher Monsieur, de me croire votre bien cordialement dévoué,

A. DE Mux. .

Page 1