LE GENERAL DE LAMOHICIKHK
Préface d'un livre écrit par \L Eugène Flornoy sur Lainoririî'rc, dans la colloctJDn dos Grands Ifommcs de l'Eglisr au dix-nciivii-im' xiî-rl<>.
Lamoricièro 1 les hommes des n-énéralioiis nouvelles ne peuvent sa\oir ce que fut. en 1860. il y a quarantetrois ans, l'éclat soudain de ce nom. résonnant comme une fanfare à des oreilles de vingt ans.
Je sortais du collège, j'allais, un mois plus lard, entrer à Saint-Cyr. Depuis un an. chez nos parents, par nos maîtres, nous entendions parler de la question romaine : nous savions qu'il soufflait, là-bas. par delà les monts, un vent de tempête qui faisait tourner les têtes, jetait bas les trônes, renversait les frontières, et roulait en tumulte vers Rome, vers le siège impérissable de la Papauté ; nous savions que Napoléon III regardait complaisamment l'ouragan faire son œuvre et, dans les familles comme la mienne, légitimistes par tradition, catholiques par la foi. la pratique et l'éducation, c'était une indignation violente, une émotion croissante, une grandissante colère.
Mais les jeunes gens, même dans cet air ambiant, n'apercevaient que la surface du drame, n'entendaient que les paroles de l'ardent débat: malgré tout, nous restions fascinés par la gloire rapide de celle jolie sruerre d'Italie, avec ses noms de victoires évocateurs
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de la grande épopée, par la belle allure des régiments, aperçus de notre cour de récréation, quand les trains de Versailles les emportaient, chantant, vers la Lombardie, acclamés trois mois plus tard sur la place Vendôme le jour du retour triomphal !
Un an avait passé sur la prestigieuse vision, rempli par les examens, la joie d'en avoir fini, l'orgueil d'entrer, à mon tour, dans cette armée invaincue ! Soudain, pendant les vacances, au milieu de leur joyeuse insouciance, une nouvelle éclate comme brille un éclair : le i8 septembre, à côté de Lorette, la petite armée pontificale vient d'être écrasée par les divisions piémontaises ; les soldats du Pape se sont fait tuer comme des héros : Lamoricière, avec quelques officiers, a traversé les lignes ennemies, il est entré dans Ancône où les Piémontais l'assiègent par terre et par mer ! C'est Castelfidardo ! et, tout de suite, les noms sont dans toides les bouches, presque tous des noms français, des noms de légende, comme Charette, d'autres nouveaux et bientôt célèbres. Pimodan. Becdelièvre, Quatrebarbes. combien encore ignorés, le lendemain confondus sous un titre étrange, imprévu, destiné dé sormais aux défaites immortelles, « les zouaves pontificaux )) ! Ce titre, c'était Lamoricière tout entier: il avait dit : (I Quand j'élèverai mon nom au bout de mon. sabre, j'aurai des soldats : je sais comment on fait les zouaves I » Et cette parole, qu'on redisait maintenant en racontant la bataille, dressait tout à coup devant les yeux, dans le rayonnement du combat de la veille, une figure de soldat illuminée par la luiuière lointaine des combats d'Afrique.
Deux ans plus tard, sorti de l'Ecole, allant prendre ma place au 3" Chasseurs d'Afrique, je la retrouvais
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à mon premier pus sur le rocher de Conslaiirmc, en franchissant cette porte de la Brèche tpii ^arde la mémoire du fiirieu.v assaut livré le 4 oclohre 1807. Là, au milieu de la fusillade terrible. Lamoricière. à trente ans déjà colonel. a\ail. dans un intrépide élan. Jeté ses hommes et piaulé le drapeau tricolore au sommet du rempart, (piand tout à coup, au milieu d'une formidable explosion, il disparut sous les décombres dont, à grand'peine, on put le tirer encore vivant, ayant par son sacrifice, ouvert la route à larmée, par lui victorieuse. Après vingt-cinc[ ans écoulés, on montrait aux nouveaux venus dans la famille africaine la Irace encore chaude du jeune héros.
Alors ma pensée retourna de ce drame à celui de 1860, et, dans le contraste, le vaincu de la veille mappanit plus grand encore que le vainqueur d'autrefois. Ainsi, ce soldat magnifique, cet entraîneur tlhommes. venait, -iiier, de succomber, avec son renom de victoire, dans vni vallon caché sur les rives de l'Adriatique ! Les soldats de la France que, si longtemps, il avait commandés, retenus à deux pas de lui par la consigne politique, l'avaient abandonné, et, c[uelques jours plus tard, enfermé dans Ancone démantelée, il avait capitulé. Rien n'avait manqué de ce qui peutabais.ser un général d'armée : et cependant, dans ce désastre, dans ce délaissement cruel, dans cette humiliation dernière, il avait recueilli la gloire, une gloire plus rayonnante, plus universelle, plus immortelle que celle de Constantine ; le vallon, ignoré jusque-là. 011 s'ensevelit sa défaite, était désormais illustre, et. d'un boni à l'autre du monde, des cœurs battaient d'enthousiasme aux noms inséparables de Lamoricière et de Castelfidardo. Ponr- ([uoi? Pourquoi tant de gloire pour u\\ vaincu?
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Je le comprenais, d'instinct, à cette heure de ma jeunesse, admirant en soldat ce courage et celte abnégation : mais je ne lai compris pleinement que plus tïiid. dans la force de mon âge, alors que. meurtri par lincurable blessure de la patrie, j "allais, pèlerin de la Foi, avec mes compagnons de travail, de lutte et despérancc. voir, en cette Rome que Lamoricière n'avait pu sauvei'. celui pour lequel il s'était fait battre. Ce n'était plus Pie I\, mais c'était encore le Pape. Léon XUl venait d'être proclamé : nous étions allés à son couronnement, il y a vingt-cinq ans, au mois de mars 1878. \ous avions vu, dans les petites salles du Vatican, isolé de la ville et du monde, le vieillard vêtu de blanc qui personnitîait nos vieilles croyances et nos jeunes espoirs, près de qui, dans l'ardeur de nos affirmations catholiques, dans l'enthousiasme de notre grand effort social, nous étions venus chercher la doctrine, la force et la confiance.
Au retour, nous avions fait un pèlerinage à Lorette, et, de la Sainte Maison, ayant contemplé la plaine ondulée que borde la ligne bleue de l'Adriatique, nous étions descendus sur le champ de bataille, par le chemin où passa Lamoricière. lorsque, ayant prié la Madone et pressé sur son cœur l'étendard de Lépante, il courut au comljat. L'enfant qui nous guidait avait appris, pour les étrangers, les épisodes de la journée, connaissait les détails du terrain, désignait les deux fermes des Crocette, enlevées par les 25o Franco- Belges de Becdelièvre, sous le feu plongeant des collines de Castelfidardo. pendant que pliait le reste de la petite armée, l'arbre où s'appuya Pimodan blessé au visage et continuant à commander, le détour du chemin où. comme dans les poèmes antiques, le
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('()iiil)al singulier (II' Cliurellc cl (11111 oiricier |)iéi"noiiliiis, son ancien camarade à lEcole militaire de Furin, snspendil lui moment rengagement de leurs soldats.
Nous écoutions, émus, ces récits épiques. Mais Jios es])rits étaient ailleurs, saisis par la grandeur de l'acte accompli sur ce petit coin de terre. Cette bataille ne fut que le glorieux clTorl dune poignée de braves contre la barrière dune aimée qui lécrasa de son poids. Cependant elle vit dans la mémoire des bommes ; les vaincus en sortirent couronnés, le champ qui en porta le l'ardeau tragique demeure sacré, et les enfants qui le montrent aux voyageurs répètent, inconscients, les mots que Lacédémone fit graver aux Tbermopyles : Tu foules des héros.
C'est {juellc fut autre chose qu'une rencontre militaire : elle fut la protestation sanglaide du droit coidre la force : plus encore, Iholocauste volontaire olfert à Dieu pour son service, au Christ pour son Vicaire, à l'Eglise pour son Chef, et, subie poui' cette cause immortelle, la défaite qui la termina fut marquée du sceau de l'immortalité.
C'est pourquoi, plus que le soldat de Constanline, plus que le vainqueur d'Abd-cl-Kader, plus que la victime des luttes politiques, le vaincu de Castelfidardo resplendit en Lamoricière.
Il n'avait pas toujours connu la vérité catholique : quand il l'aperçut, il s'y livra tout entier ; et lorsque vint l'heure de lui donner le témoignage suprême, lorsqu'on lui demanda son nom, sa gloire, son épée sa réputation, lorsque le Pape, désarmé, abandonné, spolié, se tourna vers lui et l'appela, il était prêt, il répondit : « J'irai! Quand le Saint-Père demande à un catholique de se sacrifier pour lui, on ne refuse pas! »
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\oilà la grande leçon de celte vie quil fanl donner à méditer à la jeunesse de notre temps, désli;d)itnée des choses héroïques.
Les circonstances ont changé : la forme des. événements varie, mais le grand conflit qui divise le monde nest pas près de finir; la lutte entre l'Eglise et la Révolution n"a pas cessé. Castelfidardo n'en fut qu'un incident : elle continue sur d'autres terrains, et c'est dans notre pays qu'elle se déchaîne aujourd'hui avec le plus de violence, parce que c'est là que la Révolution victorieuse se croit le plus près du triomphe. La Papauté demeure l'objet principal de ses colères, étant la gardienne incorruptible de la vérité religieuse et sociale.
J'écris ces lignes à une heure solennelle. Léon XIII vient d'expirer, ayant marqué, dans l'histoire de l'Eglise, du monde et de la France, un long sillon de lumière, et porté le prestige du Siège apostolique à des hauteurs insoupçonnées de ceux qui virent, de 1860 à 1870, du cotnbat de Castelfidardo à la brèche de la Porta Pia, s'effondrer, dans l'universel abandon, sa puissance temporelle. Le Pape qu'on croyait renverser est debout : sa place est plus grande qu'elle ne le fut jamais. Quel que soit le successeur de Léon XIII, il occupera cette place d'où sa voix portera, dans l'univers entier, jusqu'au fond des âmes.
Mais cette grandeur même annonce les luttes à \ enir. La Révolution ne la peut supporter : il faut qu'elle s'acharne à la détruire. Contre ses assauts, le Pape, aujourdhui comme autrefois, n'a d'autre recours humain que le dévouement des catholiques : ce n'est pas en France, où le combat est si rudement engagé, qu'il pourrait lui faire défaut. S'il réclame le sacrifice de leur repos, de leurs idées, aussi bien que de leur \ ie. il a le
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droit il iillciidrc (reux l;i ivpoiise de Lainoricièrc : « Quand le l'ape demande à un callioliquc de se sacrifier pour lui. on ne refuse pas ! »
Dans les batailles où les conduira cette abnégation volontaiic. il se |)eut quils ne trouveid pas la victoire : ils en ra])])oil<'ront certainerneni riioniiciir. peut-être lagloii-e. C'est I histoire de Caslellidardo !
En l'apprenant à ses lecteurs, nés dans un temps qui leur oflVe plus d'occasions de combattre que de chances de vaincie, M. Flornoy leur enseigne, avec le mépris des succès demandés à la faveur humaine, le juste orgueil des défaites acceptées pour le service de Dieu.
Nul mieux que lui n'avait le droit de le faire : car, à ses virils conseils s'ajoute l'exemple d'une vie tout entière dévouée, dans un noble désinléressemenl. à la cause catholique.