ALLOCUTION PRONONCÉE \UX OBSÈQUES DE M. VICTOR PIERRE
Membre du Comité général de l'CEuvrc des Cercles catlioliques
H Présideiil du Conseil de quartier du Cercle de Sainte-Geneviève
décédé à Paris, le i(J novembre 190^ '.
Au nom du comité général de l'Œuvre des Cercles catholiques et de l'Œuvre tout entière, j'adresse, du fond du coeur, un dernier salut et un suprême adieu au vieil et excellent ami, au confière très aimé qui nous a donné, pendant de si longues années, le grand exemple de sa foi sans défaillance et de son zèle infatigable.
Dieu l'a soudainement appelé, mais la mort l'a frappé sans le surprendre : elle l'a saisi au milieu de sa tâche quotidienne, comme un bon serviteur toujours présent à son poste.
Sa vie. en effet, nous le savons tous, ne fut que la longue préparation d'une fin chrétienne.
Le cercle Sainte-Geneviève, qui perd en lui le meilleur des pères, en a vu se dérotder, pendant près de trente ans. Tédifiant spectacle.
Là. il monlrait chaque jour, par l'action du dévouement personnel, par l'intelligente impulsion donnée à
I. Cette allocution a été lue, au nom de M. de Mnn, par un de? assistants.
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loules les bonnes volontés, pur les iiiilialivcs les plus hardies en même temps que les plus sagement réglées, ce ([ue peut, pour la paix sociale, pour la coucorde des C(eurs, pour le progiès constant de la eoudilion morale cl malériclle des travailleurs, la féconde activité de jioli'c (cu\ re. Là aussi, dans cette chapelle de Jésus- Ouvrier, heiccau de l'œuvre, temple de ses plus chers souvenirs, confié à la garde de sa vigilante dé\otion. il a])preuait à tous, par Texemple de sa piété, à (pielle source il puisait les énergies de son âme.
Qui de nous pourrait oublier avec quel affectueux empressement il nous accueillait, aux jours de nos anniversaires, sur le seuil hospitalier du cercle, devenu notre maison de famille, et quelle respectueuse émotion saisissait nos cœurs quand il paraissait, au milieu de ses chers ouvriers, environné de ses collaborateurs, émules de son zèle, entouré de ses fds, dignes héritiers de sa foi?
C'est ainsi, dans ce cadre de sa vie daposlolat, qu'il demeure présent à nos pensées, continuant après sa mort la leçon qu'elle nous offrait.
La grande œuvre à laquelle il donnait, sans comi)tei'. ses forces et son temps, ne suffisait pas cependant à satisfaire son ardeur laborieuse.
Ses travaux historiques, si riches dinformations précises, particulièrement sur l'époque révolutionnaire, restent après lui comme le durable témoignage de son incessant labeur : tous ceux qui voudront connaître l'histoire de l'Eglise de France, au temps de la grande persécution déchaînée par la Révolution et qui dura jusqu'au Concordat, devront recourir aux livres de notre ami. Plusd'un, sans doute, aux heures critiques qui s'apprêtent, ii'a leur demander les douloureux,
mais nécessaires enseignements d'nnc funeste expérience.
Ainsi, par ses écrits comme par ses œuvres, notre confrère aura dignement servi l'Eglise et la France.
Sa main venait de poser, pour un moment, la plume qui achevait l'histoire des saintes carmélites de Compiègne, immolées par la fureur des révolutionnaires, quand la mort Ta glacée pour jamais.
Le souverain Maître la donc trouvé, comme le demandait pour lui-même M. Ollé-Laprune, « occupé au soin qu'il lui avait commis, faisant l'œuvre àlaquelle Il l'avait appelé, appliqué à ce pourquoi 11 l'avait mis dans le monde. »
Ces fortes pensées sont aujourd'hui pour sa veuve en larmes, digne et généreuse compagne de ses œuvres, pour ses enfants désolés, pour nous-mêmes, pour tous les témoins de sa vie, la meilleure des consolations, la seule efficace.
Confiants dans le salut éternel d'un si admirahle chrétien, nous unissons cependant du fond du cœur, pour le repos de son âme, nos ferventes prières à celles de sa famille en deuil.
Confrères et amis de Victor Pierre, membres des comités de l'Œuvre et de Paris, ouvriers des Cercles, tous, nous la prions d'agréer ici l'hommage de notre profonde et douloureuse sympathie.
Ml LETTlli: A M. l.Knm COMPAM
Paris, i" janvier ujoô.
Cher Monsieur l'Abbé,
Mon lélégramme dhier, écrit au momoiil où marrivail la (loulouroiise nouvelle du grand deuil qui frappe LEglise de France, ne pouvait vous porter ({u'une faible expression de ma profonde émotion.
Vous l'avez cependant comprise ; car, mieux que personne, aous savez quels liens anciens et intimes m'attachaient au vénéré Cardinal, quelle action puissante il exerça sur les œuvres auxquelles fut consacrée la meilleure part de ma vie.
Combien survivent encore parmi ceux qui entejidirent, voici plus d'un demi-siècle, la voix vibrante de l'abbé Langénieux communiquer à leurs jeunes âmes les premières ferveurs delà foi? De ceux-là nul, j'en suis sûr, n'a oublié la pénétrante ardeur de sa parole ni l'irrésistible ascendant de son regard peiçant.
Le catéchisme de Saint-Roch élail alors le plus illustre de Paris. L'abbé Petétot, le futur restaurateur de l'Oratoire, était curé de la paroisse : l'abbé de Bories,
I. A roccasion do la morl du cardinal Langénieux, dont il était, depuis de longues aimées, le secrétaire particulier.
COMBATS D HIER ET D AUJOLRD IIUI OOQ
plus tard curé de Saiut-Philippe-du-Roulo. dirigeait le catéchisme. Il était secoudé par l'abbé Le Rebours, naguère encore curé de la Madeleine : l'abbé Langénieux prêcha la retraite de première communion avec d'incomparables accents. Tous, héritiers des grands catéchistes d'autrefois, formés à l'école de Mgr Dupanloup, marquaient déjà leur place au premier rang du clergé de Paris : l'abbé Langénieux devait rapidement prendre la sienne au premier rang de l'Eglise de France.
Le vénérable cardinal Guibert l'y préparait à l'archevêché de Paris, où il l'avait appelé dans ses conseils, aussitôt après avoir recueilli le sanglant héritage de Mgr Darboy, lorsqu'aux derniers jours de l'année terrible prit naissance l'OEuvj-c des Cercles catholiques d'ouvriers.
Ce fut au nouveau vicaire général que nous allâmes, mon frère Robert et moi, confier nos projets, demander aide et conseil et dire nos espérances. Quelle effusion dans cette entrevue, où, après vingt ans. il retrouvait ainsi « ses deux enfants de Saint Roch ! » Dès les premiers mots, toute son âme généreuse s'épancha dans les nôtres. iN'eussé-je point d'autre motif pour vouer à sa mémoire une reconnaissance infinie, ce serait assez. Qui sait en effet quelle déception peut, sans le vouloir, jeter dans les cœurs une trop prudente sagesse, soufflant sur une flamme naissante ses froides objections? Lui. connaissait trop bien la jeunesse, pour décourager ainsi ses enthousiasmes. Il nous accueillit avec une chaleureuse confiance et comme s'il nous eût attendus.
C'est que, déjà et de longue date, le chemin des quartiers populaires, que nous commencions à parcou-
5io COMBATS d'hier et d'aujourd'hui
rir, lui était familier. Cure de Saint-Ambioisc pendant les années qui suivirent son passage à Sainl-Roch, il avait dans cette immense paroisse, alors peuplée de misérables, multiplié les écoles, les œuvres d"assistanc(! et de charité ; et dans cette foule de déshérités il avait laissé des cœurs si fidèles (ju'en 1871, au moment où les assassins de la Commune l'avaient déjà marqué pour le martyre, avec l'abbé Deguerry. curé de la Madeleine, un fédéré du quartier Saint-Ambroise reconnaissant le fit évader, servant ainsi d'instrument aux desseins de Dieu sur le futur cardinal.
Retourner vers ce peuple tout meurtri des sanglantes répressions, lui tendre la main et lui montrer la croix en signe de réconciliation, c'était, à l'heure où nous l'abordions. l'Ame remplie des mêmes pensées, le vœu le plus ardent de l'abbé Langénieux, Il nous reçut les bras ouverts et. dès lors, il devint notre guide et notre protecteur.
Publiquement il voulut affirmer ce patronage, accordé dès le premier jour, en consacrant par sa présence et sa parole, la création du second cercle catholique fondé à Paris.
Le premier était, depuis deux mois, ouvert sur la colline de Belk'ville, à deux pas du lieu où les otages étaient tombés un an plus tôt. Le second fut placé sur la colline de Montmartre, à côté du funeste enclos où les généraux Lecomte et Clément-Thomas avaient été fusillés le 18 mars. Ce fut là, dans ce tragique voisinage, que M. le vicaire général Langénieux, représentant l'archevêque de Paris, vint, à l'été de 1872, dans un jardin incliné sur les pentes alors presque désertes de ce quartier, inaugurer, sous l'abri d'un grand cèdre, la modeste maison des ouvriers.
COMBATS D HIER ET D AUJOURD HUI t) I I
L'année suivante, il était évêque de Tarbes, et. avant de prendre possession de son diocèse, où il devait laisser anx pieds de Notre-Dame de Lourdes lineffaçable trace de son rapide passage, il accompagnait au sanctuaire de la Vierge de Liesse, notre premier pèlerinage d'hommes, deux mille cinq cents ouvriers de toutes les professions, artisans, tisseurs, forgerons et mineurs, venus dans un ordre admirable, de Paris et de toute la région du Nord.
Avec quelle émotion souveraine, ce jour là, de lautel dressé en plein air, il parla à celte foule de Dieu, de la France, de la dignité du travail, de l'œuvre de fraternité à laquelle il l'appelait! Avec quelle force il nous parla à nous-mêmes, de nos devoirs envers ces déshérités, et de leur cause qu'il remettait entre nos mains !
Il sembla que son regard découvrit la carrière illustre qui l'attendait et que dans l'évéque de Tarbes parût déjà le cardinal, destiné, à conduire, quinze ans plus tard, devant Léon XIII les représentants des travailleurs chrétiens, venant avec lui saluer ce grand Pape du titre glorieux de Pape des ouvriers.
Nul autant et aussi bien c[ue vous, cher Monsieur l'Abbé, ne peut comprendre l'intensité de ces souvenirs. Nous avons vécu ensemble ces grands jours de Rome.
Ensemble, en 1887, nous avons entendu le cardinal lire au nom des ouvriers, pressés dans la salle Royale du Vatican, cette mémorable adresse qui fut comme l'invocation de tout un peuple, demandant au Vicaire de Jésus Christ un écho de la grande parole de vérité et de vie.
Ensemble nous le vîmes, le vêtement du Prince de l'Eglise couvert d'un simple tablier de service, offrir leui- nourriture aux pèlerins, assis à l'ombre de Saint-
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Piei-re. dans les réfecloiros de l'iiopilal de Sainlc- Marlhe.
Ensemble encore, lorsque l'Encyclique sur la condition des ouviiers eùl appoiié à la grande supplication de 1887 la réponse décisive ([ui orienta vers la justice sociale et les œuvres poj)ulaires toute l'action de rEglise, nous fûmes aux côtés du cardinal dans ce nouveau pèlerinage de 1891, explosion d'enthousiaste reconnaissance, grandiose commentaire de renseignement pontifical.
Vous souvenez-vous des grandes scènes de Saint- Pierre, où le pape s'abandonnait aux hommes du peuple en costume de travail, où, sur les marches de lescalier Royal, la foule des travailleurs jnenait la place des cortèges dorés qui jadis annonçaient l'approche des souverains ?
Le cardinal Langénieux, par ses courageuses initiatives, par ses pieuses instances, avait préparé ces journées triomphales. Entre toutes les couronnes, plus précieuse que les tresses de fleurs éphémères, dont la reconnaissance des catholiques couvre aujourdhui sa tombe, celle-ci n'est-elle pas la plus belle ? Et n'est-ce pas, au lieu de ma main, trop faible pour la soutenir, le bras du peuple lui-même qui devrait la porter jusqu'à son cercueil ?
Tandis que les chefs de la nation cachaient, dans les violences de la guerre religieuse, le néant de leur action réformatrice, et n'offraient aux ouvriers, avec leur bruyante parole, que le vain appât de promesses toujours stériles, un évêque fidèle à la tradition des pontifes anciens, défenseurs du peuple et gardiens de la cité, échangeait avec le Pape un dialogue auguste, d'où sortait pour l'univers entier un code achevé de
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justice sociale, loi désormais obligatoire pour les catho liques. accueillie par eux avec transport, reçue avec respect par toutes les consciences chrétiennes, écoutée avec une surprise émue par les indifférents eux-mêmes et jusque parles ennemis de notre foi.
Quel plus grand spectacle pouvait être offert au monde, agité de tant et de si redoutables problèmes? Quelle plus fortifiante leçon donnée à notre temps troublé?
Dieu avait tout disposé en vue de ces grands desseins: en plaçant le cardinal Langénieux sur le siège illustre de saint Rémi, il l'avait marqué pour les accomplir.
Tel il parut en 1896. lorsqu'à sa voix les catholiques accoururent des extrémités du pays, prêtres et laïques, jeunes gens et vieillards, industriels et ouvriers, commerçants et agriculteurs, pour renouer, au quatorzième centenaire du baptême de Glovis, le pacte conclu, dans la basilique de Reims, entre la plus ancienne des nations chrétiennes et l'Eglise qui allait la nommer sa Fille aînée.
A cette magnifique affirmation de la vieille foi nationale, les pouvoirs publics furent absents, mais le peuple y tenait leur place, et il sembla que, comme au temps de saint Rémi, le primat de la Gaule belgique lui ouvrait toutes grandes, au nom de Jésus-Christ, les portes du temple, déserté par les représentants de la société officielle.
Tel encore, peu d'années auparavant, sétait-il montré, aux lieux sanctifiés par la naissance et la la mort de Jésus, dans l'auguste appareil du Légat, envoyé par le Saint-Siège vers les régions orientales, comme le double représentant de l'autorité du Pape et des droits séculaires de la France, symbole vivant
DI'I COMBATS D HIEU ET D AUJOUUD IIUI
do riilliaiice ;iMli(|iH' (|ii(' des mains sacrilèges s'a pprêlcnt à (léchiror.
Ilélas! pour le ('.artlinal vl pour uous brillaient les (leniieis jovu's liiniiiiciix.
liicntôt, dans le trouble de la plus obscure des discordes civiles, les éternels ennemis du christianisme allaient déchaîner contre ses œuvres, contre son enseignement, contre son existence même, une guerre dont nous subissons les violences sans quil nous soit permis den prévoir le terme.
D'autres plus autorisés diront avec quelle sereine fermeté, avec quelle calme énergie rarchevéque de Reims opposa, jusqu'au dernier jour, aux entreprises de la persécution ses fières et inlassables protestations.
Aucun hommage, d'ailleurs, ne sera plus éloquent ([ue celui de sa ville épiscopale assemblée près de ce cercueil dont elle sent confusément la grandeur, et que, dans une muette émotion, la foule des visiteurs de tout âge et de toute condition assiège depuis trois jours, avide de contempler, une dernière fois, son archevêque à jamais endormi.
Pour moi, je n'ai voulu rappeler ici que l'œuvre sociale de celui qui daigna sous vos yeux, cher Monsieur l'Abbé, y associer mes humbles efforts ; mais je ne saurais, même en demeurant dans l'ordre des souvenirs personnels, en épuiser le flot trop abondant.
Il me faudrait revivre avec vous ces heures difTiciles, où l'obéissance aux conseils politiques donnés par Léon XIII soulevait des attaques passionnées, dont il ne reste dans mon cœur que l'ineffaçable trace du tout-puissant réconfort, trouvé dans les encouragements et l'approbation du Cardinal.
Bien d'autres et de plus intimes pensées se presse-
COMBATS d'hIEU ET d'aL JOLRd'hUI 5i5
raient sous ma plume, si je parcourais avec vous, ces années plus récentes où des liens de tendre affection étant venus m'attacher étroitement à la ville de Reims, jai reconnu, plus vive, plus active que Jamais, près d'une autre généralioii. laffectueuse sollicitude du passé.
Mais il faut borner ces épancliements. Vous devinez tout ce que je dois taire, et c'est parce que nul, mieux que vous, ne peut savoir combien d'anneaux, forgés pendant la longue suite des jours, forment la cbaîne de mes regrets, que j'ai voulu vous adresser Ibommage public d'une doulem- qui se confond avec la vôtre.
Veuillez l'agréer, cher Monsieur l'Abbé, avec celui de inon plus respectueux dévouement.
\. DE Mu\.
Mil l.KTTUK A M. .11; \\ U:iU)IJ.K
l>lir;Sll)i;M 1)1. (.ASSOCIATION CATIIOI.IOI i: l)K LA .lEiNEssr; FUWr. \1S1. '
J'aris. io (i janvier njoâ.
Mo^ CHER iVmi,
Au moment où V Association catholique, rajoimio. va commence]' nue nouvelle période de son existence déjà longue, il m"est très agréable d'affirmer, une fois de plus, la solidarité de princij)es et d'idées qui n'a cessé et. j'en suis sûr, continuera d'unir l'Œuvre des Cercles catholiques et la Revue, née il \ a vingt-neuf ans de son initiative. En vous adressant ce cordial témoignage, je ne l'otTie j)as seulement au brillant écrivain, à l'éloquent orateur de l'école sociale catholi(pie. mais à tous les groupes de jeunes gens, dont il pi'éside la fédération avec tant d'éclat.
Ce sont eux, en effet, qui viennent aujourd'hui
apporter aux anciens le secours de leur activité, et cette
généreuse résolution est par elle-même un fait de haute
imi)ortance.
. Rien ne {)oiivait mieux attester la vitalité constante
1. \ rocc.ision (lo la nouvello organisalion do l.i ro\iio IM.svsocialion CalhoUiiuc, ancien organe de l'( S'ouvre des cercles callioiiques d'ouvriers, dont TAssocialion catlioliquc de la Jeunesse venail de prendre la direction.
COMBATS D HIER Eï DAUJOIHDHII Jl'y
du grand mouvemenl intellectuel que VAssocialio/i catholique s'honore d'avoir déterminé, dont elle fut loiigteraps presque l'unique expression, et dont elle demeura l'organe principal, lorsque la marche des idées en fit naître de nouveaux autour d'elle.
C'est toujours une redoutable épreuve pour une entreprise humaine que d'assister, en quelque sorte, à son propre épanouissement, à l'éclosioit des œuvres qu'elle a suscitées et f[u'une loi naturelle entraîne à d'inévitables émancipations.
Beaucoup y succombent et ne laissent à leurs héri tiers que le souvenir d'une lointaine inspiration.
?sotre vieille Revue a victorieusement traversé cette crise et tous ses lecteurs savent quelle large part de ce dlificile succès appartient à notre ami Henri Savatier. En résumant ici même, il y a un mois, la période de sept années qui vient de se terminer, il n'en a oublié qu'un seul trait, et c'est justement celui dont l'a marqué sa persévérante énergie. C'est bien, en effet , giàce à cette qualité maîtresse qu'il a pu, en conservant fidèlement à la Revue ce qu'il appelle ajuste titre la « pureté de sa ligne », la maintenir toujours au niveau du progrès constant des études. Aussi dans son bref examen du chemin parcouru, a-t-il, du même coup, jalonné la route qui s'ouvre devant ses collaborateurs de demain, et le rapide tableau du passé devient-il ainsi un véritable programme d'avenir.
Il est d'ailleurs remarquable que les mêmes conclusions s'imposent en même temps à tous les esprits préoccupés du mouvement social catholique. J'observe, comme un frappant symptôme d'une féconde communauté de sentiments et d'idées, qu'en l'espace de deux mois, dans les livraisons de novembre et de décembre
5i8 COMBATS d'hieu kt d'aujourd'hui
derniers, des vues seml)liil)l('s riiiciil exposées par un des nouveaux et plus dislingués collaborateurs de VAssociation. M. Martin-Sainl-Léon. et par le vétéran de rŒuvre ((ui acce|)la en nS<)(S la lourde charge de sa direction.
Lun et l'autre sont d'accord poui- rattaclirr étroitement ses travaux et lécole sociale (jnils ont lurmée progressivement, à linspiration première, faite d'amour et de foi. de dévouement sincère envers le peuple et de confiante soumission aux enseignements de lÉglise. d'où naquit l'Œuvre des cercles.
Le rapprochement est suffisamment significatif.
La rencontre, en un même effort, des enthousiasmes qui jettent au-devant du peuple les âmes éprises de justice, et des tendances réfléchies qui tournent vers l'étude sociale les esprits gouvernés par la philosophie chrétienne, constitue proprement l'originalité de notre mouvement et lui donne sa puissance. Constamment alimenté par le feu toujours allumé de l'amour désintéressé pour les faibles, il trouve, dans une étude doctrinale de plus en plus approfondie, les formules pratiques qui le préservent des périls d'une vague sentimentalité.
Destiné, dès le premier jour, dans la pensée de ses promoteurs, comme aujourd'hui dans la ferme volonté de ses continuateurs, à transformer peu à peu, suivant les lois de l'ordre social chrétien, les mœurs et les institutions, il ne saurait s'enfermer dans une action purement populaire, nécessairement imprécise et, par la, stérile non moins que dangereuse : mais tout en agissant sur les classes populaires parles bienfaisants effets d'un dévoùment vigihnd à ses droits, à ses intérêts et à ses besoins, il s'(>xei'ce sur les classes élevées, détermi-
liant dans les esprits une modification profonde des idées et une plus juste notion du devoir social. La lutte contre l'individualisme est, sous tous ses aspects, le caractère dominant de ce grand mouvement et lentente établie sur ce principe fondamental servira, dans lavenir. comme dans le passé, de guide à la Revue réorganisée.
L'effort de trente années, secondé par l'irrésistible pression des circonstances, a définitivement fait tiiompher un certain nombre d'idées, d'abord ardemment discutées, aujourd'hui acceptées par la plupart des esprits attentifs à révolution économique.
La nécessité et la légitimité de la législation sociale, si longtemps contestées, sont désormais reconnues ; admise comme une conséquence inévitable de l'organisation moderne du travail et de la condition politique des ouvriers, elle apparaît aussi comme une application normale des principes chrétiens.
Son effet principal étant l'intervention de la loi dans le contrat de travail, celui-ci fera, de plus en plus, l'objet des patientes études de l'école catholique ; dans aucun ordre d'idées, l'individualisme, en mettant aux prises la force et la faiblesse, n'a exercé plus de ravages : c'est par le recours au principe contraire qu'ils pourront être réparés et prévenus.
Mais le contrat de travail, lui-même, ne soulève qu'une partie de la question générale dont la solution s'impose aux réformateurs. L'anarchie sociale, issue des faux principes de la Révolution, appelle des remèdes plus profonds. L'organisation professionnelle nous est apparue, de longue date, comme le plus urgent et le plus efficace.
D'abord aperçu à travers les grands souvenirs de
;J20 COMBATS D IIIEU ET D ACJOUIID HUI
laiiliqne organisation du travail, peu à [X'ii dégagé des oiTibres du passé jusqu'à paraître comme la ])lus pratique des réalités de l'aveuir, le régime corporatif est devenu l'idéal vers lequel ont tendu toutes nos énergies.
Comment cette pensée féconde pouvait elle s'adapter aux nécessités du monde moderne et dune société sans hiéraichie comme sans unité de croyances? Aucune ([ueslion n"a été plus débattue. « L'Union d'études des catholiques sociaux », où se rencontrèrent, depuis une dizaine d'années, avec les collaborateurs de V Association catholique, les représentants d'autres groupes, a largement contribué à l'élucider. Grâce à la persistante action de ces foyers intellectuels, les idées soutenues par l'école sociale catholique ont fait, malgré les oppositions et les railleries, un chemin de jour en jour plus rapide. Au inilicu des agitations chaoti(|ues qui troublent son développement, le mouvement syndical, par la force des situations et l'évidence des besoins, évolue de plus en plus vers l'organisation de la profession.
C'est l'honneur de VAssociatio/i catholique et de (( l'Union d'études » d'en avoir, par leurs travaux multipliés, montré la nécessité, fait ressortir la haute portée et finalement précisé les conditions en une formule heureuse : l'association libre dans la profession organisée.
Le seul fait que cette formule du régime corporatif soit acee])tée par les plus anciens comme par les plus jeunes rédacteurs de la Revue, suffit à manifester dans les conclusions pratiques l'accord tout à l'heure constaté dans les principes.
Ainsi, à l'entrée de la nouvelle période qui com-
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mencc pour V Association catholique, les idées qu'elle a dégagées peu à peu de ses études laborieuses, qu'elle u'a cessé de définir chaque jour davantage, et qu'elle a tant contribué à faire prévaloir, trouveront, pour les servir, des bonnes volontés nouvelles, que soutiendra la vitalité de la jeunesse et que dirigera une connaissance déjà éprouvée de toutes les questions sociales.
C'est pour les vétérans qui ont essayé de leur frayer la voie la plus belle des récompenses et le meilleur gage de leur confiance dans l'avenir.
^ul ne les recueille avec plus de joie et de reconnaissance que
Votre vieil et fidèle ami,
A. DE Mux.