L'EGLISE ET LA LIBERTE
Dans i)cu de jours, un grand débat va s'ouvrir devant le Parlemeid français. Les représentants de la uation auront à décider si les liens qui, depuis quatorze siècles, l'unissent à l'Eglise catholique, sans autre interruption que les dix années de la tourmente révolutionnaire, seront définitivement rompus.
Pour les y déterminer, malgré toutes les hésitations qui sagitent dans le secret des âmes, les ennemis de l'Eglise vont accumuler contre elle toutes les accusations familières à la politique électorale, et dont la tribune renverra l'écho à l'estrade des réunions publiques. Par-dessus tout, on la dénoncera comme l'ennemie de la raison et de la liberté : on flétrira ses enseignements comme des leçons d'asservissement, et c'est au nom de l'émancipation des intelligences que ces hommes, pour la plupart soumis aveuglément aux lois secrètes dune secte antichrétienne, vont proclamer la condamnation de l'Eglise, l'impossibilité pour la France démocratique de lui demeurer unie.
I. Cet article fut publié à l'occasion de l'ouverture des conférences de Carême, prèchées par le R. P. Janvier à Xotre-Damc (i3 mars lyoô),
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Combien pu nui ces législa leurs, appelés ù liancher souveraineiiienl la [)liis liaule. la plus rcdoiilable des (pieslioiis sociales, coinhieii l'aiir-oiil étudiée a\ec le désir sincère de s'éclairer ? (;ond3ien. soucieux de ju^cr lEglise aulremenl qu'à travers leurs passions, aiiroiil clierehé. ailleurs que dans les pamphlets p()lili(iucs. le sL'iis de ses enseignements ■'
A riienre même où se prépare ce procès solcmiel. la grande accusée })araitra. comme tous les ans. dans les chaires encore ouvertes à sa parole, pour y exposer avec sérénité son immuable doctrine. Qui, parmi les juges de demain, se souciera de l'écouter ?
Un jour, il y a soixante-dix ans. « l'église de ^otre- Dame se remplit d'une multitude qu'elle n'avait pas encore vue ; toute la jeunesse, les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu'une grande capitale tient toujours prèle pour tout ce qui est nouveau, s'étaient rendues à ilols pressés dans l'ancienne basilique ». C'est en ces termes qu'a raconté lui-même l'inauguration des conférences religieuses de Notre-Dame celui qui, dès le premier jour, jeta sur cette forme rajeunie de la prédication chrétienne, un éclat dont le temps n'a pu affaiblir l'incomparable splendeui".
Henri Lacordaire était alors couvert de l'ordinaii'c vêtement des ministres de Dieu. Six ans plus tard, il reparaissait dans cette chaire, la i)reniièi('du monde, portant la robe blanche des Frères Prècbeui's. et il la montrait fièrement à son auditoire, comme une liberté reconquise. Elle devait y être, pendant trentesept ans, cm ironnée dii l'cspect universel.
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Aujourd'hui un autre orateur sera del^out dans cette chaire illustre. Mais à l'inverse du mailre qu'il remplace, il aura dû. pour continuer la tradition de sa parole, déposer cette rohe blanche saluée jadis comme un trophée glorieux. j)roscrite aujourd'hui comme un signe séditieux, et rei)rendre le vêtement dont un gouvernement, pourtant orgueilleux de son irréligion, a l'étrange prétention de décréter la forme et la couleur. Où est ici la liberté ?
Quand, l'année dernière, le R. P. Janvier, subissant la dure contrainte d'une loi qui le blessait dans sa conscience de chrétien et dans son droit de citoyen, l)arut pour la première fois, sous cet habit nouveau, devant l'assemblée qu'attirait le bruit grandissant de sa renommée, un frisson la parcourut tout entière.
Le titre général des conférences était connu : elles devaient traiter de la liberté ! Etait-ce un rapprochement voulu et allait on, contre l'attentat dont la soutane de ce prêtre paraissait le symbole, entendre tomber de si haut une éclatante protestation ? Plusieurs l'attendaient, tous l'eussent trouvée légitime. Il n'en fut rien.
Plein d'une belle et calme sérénité, l'orateur sacré, supérieur aux épreuves du temps, entra dans son sujet, sans un regard pour ses persécuteurs, sans une parole contre leur tyrannie.
Il avait, l'année précédente, parlé de la « Béatitude, but suprême dans lequel l'être se consomme et s'achève, but sublime, par excellence », car ce n'est rien moins que <i la vision émouvante et la possession de Dieu. »
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IU'])i"('iiaiil aussitôt, par nn iialurcl oncliaîiu'inciit. le discours iiilcriompii depuis la fin du cai't'me dernier, il dil : ' Dans le chemin qui mène à la héatiludc, une puissance lient les renés de noire activité ; elle porte un bien grand noiu. dit le Père Lacordairc, elle s'appelle la liberté. » El. saus permettre à sou auditoire d'égarer sa ])ensée vers des objets plus humains, il ajouta : « C'est le don que nous avons de choisir les moyens ordonnés à la tin. » Je ne sais lien de plus émouvant, rien de plus grand que cette Irancpiille majesté du prèlre de Jésus-Christ, oubliant l'injure qu'il vient d'endurer, pour ne songer qu'à la doctrine dont il garde le dépôt sacré.
Longtemps après seulement, loisque fut publié le volume qui renferme ces conférences de l'année dernière, comme le soldat, après le combat, consent à donner aux émotions de son cœur un rapide souvenir, le prédicateur de Notre-Dame découvrit, dans une courte préface, un peu de son âme douloureuse.
(( C'est à nous, écrivait-il, le plus humble des successeurs du Père Lacordairc, qu'a été imposé le dur sacrifice de reprendre l'habit du prêtre séculier et, à l'heure même où nous entreprenions d'expliquer et de défendre les droits et le domaine de la liberté, nous étions dépouillés d'une partie de notre liberté personnelle. En chaire, nous ne nous sommes pas ])ermis même une allusion à notre situation, mais, sous notie silence, nous cachions un chagrin profond... Dieu seul pourrait compter les larmes qui, depuis quatre ou cinq ans. ont été versées. Dieu seul pourrait sonder la profondeur des blessures que portent nos âmes. »
C'est tout. Mais dans ce cri. presque étouffé, quel
poignant aveu I Quel bref et tragique commentaire des leçons du livre !
Ouvrons-le, maintenant, spectateurs impuissants de toutes ces douleurs, s'il se peut avec une sérénité semblal)le à celle dont l'exemple nous fut si simplement offert.
Suivons, dans son magnifique développement, lliisloire des luttes soutenues par l'Eglise pour défendre la lil)erté de Thomnie contre le paganisme qui traîne avec lui les hontes de l'esclavage ; contre Thérésie manichéenne se prosternant, sous des noms divers, devant l'inexorable fatalité ; contre l'Islam « faisant de Dieu l'unique cause active et portant dans ses mains le livre de la servitude » ; contre la Réforme, se levant avec des cris de lévoltc. pour proclamer le libre examen, et aboutissant c au nom de la prédestination et de la grâce » à la négation du libre arbitre ; contre les écoles modernes, où se heurtent, parmi les savants, en une confuse coalition, les grands mots de nécessité, de déterminisme, d'irresponsabilité I et nous comprendrons qu'au terme de cette longue route, l'orateur puisse s'écrier : " Ah ! Messieurs, nous pouvons être fiers de l'Eglise. Il n'est pas un jour de son histoire oi^i elle n'ait bataillé pour maintenir parmi les hommes la foi à la liberté 1 >
Conquis par sa parole pressante, nous l'entendrons alors, avec une attentive émotion, définir l'essence de cette liberté pour laquelle l'Eglise a livré tant de combats ; la prouver par la morale qui la suppose, par rexpérience qui la découvre, par le raisonnement f[ui
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y conduit ; reconnaître les liens qui. par une mutuelle dépendance, l'attachent à rintelligence, proclamer l'empire que. par la volonté, elle exerce sur l'âme et sur le corps, et chercher à quelle règle souveraine est elle-même soumise une si grande puissance.
Confondant à l'avance ceux qui, demain, void. au nom (le la raison, proscrire l'Eglise catholique, il nous la montrera justement dans cette raison même qu'on accuse l'Eglise d'avoir méprisée, u La, raison, voilà la véritable loi intérieure... car rien ne saurait nous imposer un précepte, nous dicter un acte que par son intermédiaire ).
Parvenus là. à ce terme de notre etï'ort. nous n'aurons plus enfin qu'un pas à franchir, pour apercevoir dans la loi divine, dans la sagesse infinie; dans la raison suprême, l'éternel foyer où s'allume la raison humaine.
Il ne saurait entrer dans ma pensée d'analyser ici les onze conférences ou entretiens, que ce grand sujet de la Liberté a inspirés en 190^ au R. P. Janvier. Je voudrais, seulement, en l'indiquant, en montrant comment, parce qu'il se lie aux perpétuelles aspirations de l'humanité, il répond, sans recherche et sans effort, aux plus instantes préoccupations de l'heure actuelle, donner à ceux qui ignorent ce beau livre le désir de le connaître ; je voudrais surtout, puisque aussi bien le temps du Carême ramène l'ouverture des Conférences annuelles, inspirer aux chrétiens qui veulent préserver et fortifier leur foi. la résolution d'aller entendre parler des Passions, celui qui. l'an dernier, parla de la Liberté.
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L"avoiierai-je ? Je voudrais, plus encore, que ma plume eût assez de force pour atteindre ceux que de longs préjugés éloignent de rEglise. et rendent, à l'heure présente, hostiles à sa cause ou indifférents aux coups qui la frappent.
Lacordaire, « dans un pays, où. disait-il. l'ignorance religieuse et la culture de l'esprit vont d'un pas égal et où l'erreur est i)lus hardie que profonde >; , avait voulu parler « des choses divines dans une langue qui alUit au cœur et à la situation de nos contemporains ».
Notre pays n'a pas changé. L'ignorance religieuse demeure la grande faiblesse de ceux qui honorent, par-dessus tout, la culture de l'esprit ; l'erreur y est toujours hardie : je n'oserais pas dire qu'elle n'est pas aussi profonde. Un homme est là qui. à son tour, essaie, sans sacrifier la vérité, de la présenter aux hommes de son temps, dans une langue accessible à tous. Sans doute la spéciale mentalité de ceux qui font les lois, leur interdit de s'asseoir sous les voûtes d'un temple catholique, pour y entendre la parole d'un prêtre ! Je n'espère pas cela de ces émancipés du dogme, trop souvent aussi évadés de la raison. L'indépendance de leur espril ne va pas jusqu'à l'affranchir à ce point de la tutelle des comités électoraux. Mais je souhaiterais au moins que. parmi les hommes si fiers de se dire intellectuels, quelques-uns eussent la générosité, au moment où l'Eglise est traduite, comme une accusée, à la barre de l'Assemblée nationale, de s'éclairer sur sa doctrine, en écoutant ceux qui ont qualité pour l'enseigner.
Est-ce trop demander ?